LX1V
Un certain fonds de courage me soutenait cependant. Les luttes que je me livrais à mdimême me tenaient en haleine. J’étais résolu à chercher le remède de mon nul jusqu’à ce que je le trouvasse, et décidé, -si je ne le trouvais pas, à tenter quelque entreprise désespérée, pour enlever Fanny, malgré elle. On ne connaît pas assez les ravages qu’une idée fixe peut faire dans un cerveau. Insensiblement elle vous amène à envisager avec bonheur les choses qui révolteraient les consciences les moins timorées.
Après avoir mûrement réfléchi, je me décidai au pénible sacrifice de la dernière concession. J’étais comme un malade qui, comprenant enfin qu’il ne peut guérir, pactise avec son mal et s’arrange de manière à souffrir
EANNY.
le moins possible pendant le reste de ses jours.
Je te pardonne tout, — dis -je à ma maîtresse, — je ne te parlerai plus de nos éternels sujets de discorde; je n’examinerai plus ta conduite; je ne sonderai plus tes sentiments ; je te permets tout, j’accepte tout, hors cet abominable partage qui m’a tant fait souffrir et qui n’a que trop duré. Je n’en veux plus, j’aime mieux te savoir malheureuse; j’aime mieux te voir morte; j’aime mieux mourir. Sois loyale avec moi, je t’en supplie, — ajoutai-je avec tristesse, — car céla me fait un mal affreux de douter de toi.
— Eh bien , il n’y aura plus jamais de partage, — répondit Fanny en me serrant là main ; — ne t’inquiète plus, ne souffre plus. Au retour de mon mari, je profiterai du pr4texte de ses dernières insultes pour lui imposer mes conditions. Je vivrai totalement séparée de lui, dans sa maison. Et ce sera pour la vie. Ainsi, sois rassuré, Roger, sois enfin heureux. Il n’a pas dépendu de moi que tu ne le fusses plus tôt..
— Tu me rends la vie! — dis-je, en me jetant à ses pieds et les embrassant de mes deux bras.
— Cher enfant 1
196 FA N N T
— Lions-nous par un serment ! — Cela la fit sourire, mais elle jura solennellement, les mains dans les miennes, et les regards plongés dans mes yeux. — Et maintenant, — m’écriaije, — si pour un motif quelconque, une seule fois, tu crois devoir manquer à ta parole, jure, jure encore de m’avertir, afin qu’il n’y ait pas de trahison entre nous. — Sur quoi veux-tu que je jure? — dit-elle. — Sur ma vie. — Elle sourit de nouveau, mais, solennellement, elle jura.
Depuis lors je me sentis totalement rassuré.
Ma jalousie demeura chez moi comme le souvenir d’un rêve qui nous trouble à peine de temps à autre» Je redevins calme. La vie me réapparut large et belle. J’avais confiance.
C’est pourquoi le retour du mari .ne me ' causa d’autre ennui que celui qui devait résulter de la fréquence moins grande de mes entrevues avec sa femme. L’été était revenu ; Fanny habitait de nouveau sa maison de campagne, et je la voyais quelquefois le soir, dans le pavillon du parc, et plus souvqpt, chez moi, à Paris, lorsqu’elle avait trouvé quelque prétexte pour passer une journée en ville. Elle paraissait un peu plus libre que par le passé, — du moins prolongeait-elle souvent ses visites; — mais elle semblait, plus que jamais, soucieuse et préoccupée. J’attribuais son trouble aux ennuis que devait lui susciter le respect de sa parole.
Je pensais que de nouvelles discussions, de nouveaux tourments la rendaient malheureuse, . et, la plaignant de tout mon cœur, je l’encou-
F ANN T
rageais à la résistance et la consolais de mon mieux. Mais elle secouait la tête, soupirait, et souvent, comme si son amour se fût refroidi, elle m’embrassait à peine du bout des lèvres.
11 était dit que tout serait étrange dans notre histoire, et que je ne comprendrais jamais rien à la conduite de la femme que j’aimais. Au moment où je croyais pénétrer sa tristesse nouvelle, — en l’attribuant à la discorde que le respect de son serment devait causer, — j’appris un fait qui me replongea plus avant que jamais dans une mer d’incertitudes.
Depuis que j’avais recouvré le repos de l’esprit, je vivais d’une vie moins solitaire. Mes amis m’étaient revenus, voyant que je revenais à eux. De nouveau, je m’intéressais au monde, tin jour, à ma grande surprise, j’appris que des propos quasi scandaleux couraient sur le compte du mari de ma maîtresse. Pendant son dernier voyage en Angleterre, — disait-on, — il s’était amouraché d’une Irlandaise qui venait de débuter au Théâtre de la Reine; il l'avait retirée du théâtre, et, depuis un mois, appelée en France auprès de lui. On s’exclamait sur la magnificence dont il l’avait entourée. Elle était fort belle, du reste, grande et mince comme
FANNY
Fannv, mais brune comme le sont les filles du Nord, avec un beau teint rosé et de fins cheveux de soiequi se déroulaient languissamment en longues boucles jusqu’à la naissance de sa poitrine.
Ravi de cette nouvelle, je me promis naïvement d’en faire part à Fanny, afin de la fortifier dans sa résistance et de lui fournir un terrible argument contre notre ennemi, s’il continuait à la tourmenter. Mais une nouvelle surprise m’ atténdait, qui devait dépasser toutes les autres d’une prodigieuse hauteur. Fanny,. comme tant d’autres femmes, tout en trom pant son mari, ne voulait pas qu’il la trompât. Irritée de mon air triomphant, elle ne crut ni à la réalité de l’histoire, ni à la sincérité de ma justification. — Ou vous avez été dupe d’un mensonge, — me dit-elle, — ou vous avez forgé ce conte, à plaisir, pour me tourmenter. Ce que vous me dites me fait une grande peine. Je suis tellement froissée de la grossièreté de vos sentiments, que, quoi que vous fassiez maintenant, je ne pourrai plus vous pardonner. Sachez que mon mari m’aime toujours. Le chagrin qu’il éprouve ne me le montre que trop. Je tiens loyalement le ser-
PANNY.
meut que vous m’avez arraché. C’est à vous à ménager ma susceptibilité en cessant de calomnier un homme que je rénds malheureux par votre faute.
Ma stupéfaction fut si grande que je n’eus môme pas l’idée de relever ces paroles étranges. Fanny me mortifiait cruellement en me parlant de « sa susceptibilité, de son serment arraché, de ma prétendue calomnie, » à propos «le l’infidélité bien réelle de l’homme que je détestais. Dans ma pensée elle devait ôtre heureuse d’apprendre qu’enfin, volontairement, il s’éloignait d’elle, comme elle, depuis longtemps, s’était éloignée de lui. Je m’attendais à des actions de grâce -, et voilà que je me heurtais contre une sourde colère, un orgueil grièvement offensé, des représailles enfin qui avaient, à mes yeux, toutes les apparences de la jalousie. C’était à en perdre la tête.
LXYI
Do nouveaux soupçons me vinrent à l’esprit.
Ils étaient mille fois plus cruels que tous ceux qui, précédemment, m’avaient fait souffrir.
Mais cette fois il ne me fut pas facile de les accepter docilement. La méfiance venait de se glisser dans mon cœur comme une vipère, et le germe du poison quelle y avait déposé circulait dans toutes mes veines. Ma jalousie plus ardente, en se réveillant, se transforma. La seule excuse qui pouvait un peu l’apaiser était à jamais anéantie. Ce n’était plu& de partage maintenant, mais de la plus lâche trahison que j’accusais ma maîtresse. A tout prix alors, je résolus d’éclaircir mes doutes. Je ne dis rien â Fanny, je ne parus soupçonner rien. Mon visage mentit comme ma parole. Comédien parfait, j’affectai la plus grande liberté d’esprit, pendant que la mort habitait mon cœur.
FANNY
Pour la première fois de ma vie, j’agis en homme. Je fis par moi-môme et par moi seul tout ce qn’il fallait pour découvrir la vérité. J’achetai, sous un nom supposé, la maison de campagne contiguë à celle dé Fanny. Je in’y installai secrètement. Tout le jour, tapi derrière mes volets, j’écoutais les moindres bruits qui montaient de la maison voisine, et je regardais tous les êtres qui franchissaient le seuil de ?a porte,;eomme si je me fusse attendu à voir quelque étranger venir me dérober la femme qui était mon bonheur. La nuit, je me glissais à travers la clôture d’arbustes qui séparait nos deux parcs et j’errais sous les fenêtres de Fanny, comme un voleur qui étudie la demeure où il a résolu de s’introduire. J’appris ainsi à connaître toutes les habitudes delà famille que j’espionnais. Les heures du lever, des repas, du coucher, me devinrent familières. Je voyais le matin les domestiques ouvrir les portes et les fenêtres, et j’entendais le bruit des meubles dérangés pour approprier les chambres et le salon. Vers huit heures, le maître descen* dait fumer dans le parc, où il retrouvait ses enfants. A neuf heures Fanny paraissait enfin en négligé de campagne. Elle faisait quelques
PANNYï
tours de promenade avec eux. A onze 1)6111*63 tintait la cloche du déjeuner. A midi le coupé attendait à la porte. Le mari sortait et ne rentrait plus qu’à sept heures pour dîner. Souvent, pendant l’après-midi, je voyais ma maîtresse, assise au pied d’un arbre énorme qui couvrait d’ombre une grande place, causer avec ses enfants, lire ou s’occuper à quelque travail d’aiguille. Elle recevait de nombreuses visites. De trois à six heures, quand le temps était beau, ce n’était, autour de la pelouse, qu’une longue file d’équipages dont les chevaux piaffaient dans le sable, à l’ombre des arbres, en secouant leur mors, pendant que des groupes de jeunes femmes et de cavaliers, assis sur des chaises de bambou, causaient, riaient et buvaient des boissons à la glace. Tout ce monde partait vers le soir, les hommes caracolant aux portières ou réunis derrière les voitures, fumant des cigares et s’acheminant au petit pas. Fanny faisait les honneurs de chez elle avec une grâce charmante ; elle changeait souvent de toilette, et je voyais bien, de ma fenêtre, que les femmes surtout s’occupaient fort de ses délicieux ajustements. Pour elle, elle n’y prenait pas garde, comme si elle eût toujours été parée sans s’en
soi
f ANNY.
douter. Elle sortait peu le. soir, excepté lorsque la chaleur était ardente. Son m&ri alors se promenait avec elle; mais le plus habituellement il retournait à Paris vers huit heures et ne rentrait que fort tard dans la nuit, quand il rentrait.
Les jours où Fanny devait nie venir voir à Paris, elle montait dans le coupé auprès de son mari. — Lequel de nous deux trompe-t-elle ?
— me demandai-je. Je courais vite à cheval, parla traverse, pour arriver chez moi avant elle, et là, j’étais toujours aussi peu interrogateur quelle était soucieuse. Elle l’était partout, chez moi comme chez elle. En même temps je faisais épier tous les pas de son mari. II n’allait jamais qu’au club et chez sa maîtresse.
Quelquefois il y passait la nuit. Il en parlait librement avec ses amis et continuait à se montrer très-prodigue envers elle. Cet homme était parfaitement heureux. Nul soupçon, nulle inquiétude ne le tourmentait; il était riche; il avait de beaux enfants, une adorable maîtresse. Que lui manquait-il? Je l’enviais.
Mais il ne pouvait pas me suffire d’assister à la vie extérieure de la famille dont je voulais connaître tous les secrets. Au bout de quinze
Diqit
i Goo
F ANN Y
jours, voyant que mon espionnage ne m’apprenait rien, je me lassai d’un aussi futile espionnage. A peine avais- je acquis le droit de supposer que Fanny tenait sa parole parce que son mari, tout en se promenant avec elle, paraissait exclusivement occupé de ses enfants. La fréquence des visites quelle recevait, d’ailleurs, m’empêchait de la voir livrée à ellemême, autant que je l’eusse voulu. Je résolus de m’introduire dans sa maison, sans qu’elle le sût. Elle était devenue avec moi d’une froideur inquiétante. Elle était distraite. Souvent, avec une insupportable émotion, je la voyais de loin, lorsqu’elle se croyait seule, se laisser tomber sur un banc et cacher sous son mouchoir son visage baigné de larmes. En huit jours mes soupçons avaient centuplé.
Ce fut par une belle nuit d’août que je mis à exécution l’horrible dessein dont la réussite devait décider de ina destinée. Je ne sais l'heure qu’il était, mais il y avait longtemps déjà que les étoiles répandaient leur douce clarté sur le ciel. J’ouvris la dernière fenêtre du premier étage de ma maison qui touchait à celle de Fanny ; j’assujettis la persienne conti'e le mur; j’enjambai la rampe; je saisis la barre d’appui du balcon de la maison voisine ; je posai un pied sur la dalle du balcon, puis l’autre : j’enjambai la barre d’appui. J’étais chez eux.
D’abord je restai immobile et debout à écouter le silence que troublaient seuls les battements précipités de mon cœur. Auprès de moi une fenêtre éclairée, comme un grand carré de lumière, blanchissait faiblement le mur obscurci
fanny.
de la maison. En me baissant sur les genoux, je m’aperçus d’abord que cette fenêtre n'était pas complètement fermée. Les bords des deux vantaux posés l’un sur l’autre se touchaient, mais laissaient passer entre eux un mince filet de jour. Deux rideaux de mousseline blanche, tendus devant les vitres, me laissaient voir toute la chambre à travers une teinte laiteuse et douce qui estompait un peu les objets.
Je me rappélle tout encore. Au fond de la chambre il y avait un grand lit ouvert surmonté d’une couronne d’ébène sculptée d’où pendaient des rideaux d’étoffe brune qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit; à droite, une 1 commode; près de la cheminée , un large siège do cuir à dossier très-élevé. Que sais-je? Je crois qu’il y avait encore d’autres meubles, mais je jne les regardai pas.
Je ne vis d’abord personne dans la chambre.
Une grosse lampe de cuivre, coiffée de son abat-jour vert, l’éclairait inégalement, rabattant la clarté sur le parquet et laissant le plafond dans l’ obscurité. Le lit se trouvait ainsi coupé dans le sens de sa longueur par la zone de lumière. Comme je me penchais sur la vitre
F AN N Y
pour voir s’il était occypé, une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre se projeta sur les rideaux blancs. Mon cœur battit plus fort. Je m’aplatis au ras de la dalle en me reculant un peu.
Je le reconnus. C’était lui; je le vois encore. ' Le vent tiède de la nuit d’août soupirait autour de moi dans les feuillages; un oiseau chantait dans un buisson ; des odeurs de baume montaient du sol: mais je ne voyais, je ne devinais, je ne sentais que lui. Tendant le cou pour appliquer mon œil dans l’entre-bâillement de la fenêtre, je le regardais avec uoe muette stupeur, comme s’il eût été extraordinaire pour moi de le voir debout dans une chambre de sa maison. Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune; un pantalon de flanelle blanche très-lâche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu’aux coudes, il allait et venait par la chambre , fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s’étirant les bras. Il s’assit enfin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa sandale.
F ANN Y. 209
Longuement je le regardai. 11 méditait. De ma place je voyais parfaitement la plante de ■son pied nu relevé à la hauteur de mon œil, et son bras musculeux étendu sur le bras du siège de cuir. L’auti;e bras allait et venait de son genou vers son visage pendant qu’il portait à ses lèvres le cigare dont l’odorante fumée s’exhalait vers moi.
Tout à coup il tourna la tête vers une porte placée au pied du lit que je n’avais pas vue encore. Cette porte s’était ouverte, et, dans l’encadrement obscur qu’elle découpa au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme vague éclairée de face par un bougeoir qu’elle tenait à la main.
Puissances du ciel ! c’était elle ! Dieu bon ! Tu ne me foudroyas pas au moment où je l’aperçus. Elle entra lentement, posa son bougeoir allumé sur la commode, et, traversant toute la pièce dans le sens de sa longueur, elle se dirigea vers lui qui la regardait tranquillement et ne se levait pas.
Elle était à demi vêtue de ce nonchalant costume que je lui avais vu quelquefois porter le matin, lorsqu’elle faisait avec ses enfants un tour de parc en sortant du lit. C’était une robe
tio
très-lâche en cachemire bleu ouverte au corsage qui laissait voir, entre les flocons de batiste, la naissance de la poitrine. Ses bras nus sortaient dés manches larges. Ses cheveux négligemment dénoués s'effilaient sur ses joues rondes et s’affaissaient mollement par grosses touffes sur sa nuque, et elle avait sur le visage son air éternel de pudeur placide.
Mais que venait-elle faire dans cette chambre, à cette heure? qui l’en avait priée? Comment le souvenir de son amant ne 1* avait-il pas retenue sur le seuil? Elle ne paraissait seulement pas se douter qu’elle eût jamais rien juré, ni que, par le monde, un seul homme existât pour elle, à l’exception de celui qui , toujours assis devant elle, avec un calme égal au sien, la regardait.
Une lueur d’espoir me traversa l’âme, mais ce ne fut qu’une lueur. Affaissé sur mes genoux et sur mes mains, pendant que mon souffle ternissait la vitre, je sentais mes bras vaciller comme si la dalle eût tremblé sous moi Une sueur d’angoisse, âcre et froide, baignait ma face et mes membres; mes dents claquaient ilans ma bouche; défaillant, je tombai sur la poitrine, comme un chêne abattu sur le sol par
FANNT.
un dernier coup de cognée. Cependant j’entendis des paroles, et, réunissant toutes mes forces, je me relevai sur les genoux et sur les poings.
Alors je vis quelle allait et venait lentement par la chambre comme une personne qui se sent chez elle. Elle touchait vaguement, d’un air distrait, aux objets déposés sur les meubles, ainsi qu’elle avait fait souvent chez moi. Son mari la regardait toujours. Us causaient, mais j’étais trop ému pour entendre rien qu’un léger murmure. Elle tournait autour de lui , calme et perfide, avec ses yeux doux et bleus, son air de simplicité vague. Par moments, elle souriait à demi d’un sourire pâle. Cela me parut quelque chose de forcé que ce sourire qui détendait ses lèvres et n’éclairait pas son regard. Elle n’était ni soucieuse, ni rêveuse, ni émue. Elle était parfaitement à son aise, naturelle encore et toujours tranquille. Elle savait si bien que ce qu’il y avait de plus attractif en elle, c’était son irritante tranquillité.
A son tour, son mari se mit à sourire. Je vis ses dents blanches briller. 11 paraissait se défendre avec bonhomie contre une accusation qu’elle énonçait, non pas avec colère, mais
FANNY
avec une malignité railleuse qui n’était exempte ni de dédain ni de hauteur. Ils discutaient si paisiblement qu’ils ne semblaient croire ni F un ni l’autre à la réalité de leur dispute familière. Enfin, sous le front carré de l’époux, le regard s’alluma faiblement, et, comme elle passait encore devant lui, frôlant son large pied nu de sa robe , il parut se déterminer, , posa le pied à terre dans sa sandale, et, l’attirant tranquillement par la taille, sans qu’elle résistât, il la fit asseoir sur son genou.
C’est alors que je commençai à pleurer. Sur mes joues, sur ma bouche, descendirent silencieusement les larmes chaudes que ne pouvaient retenir mes paupières. Je comprenais tout enfin; je voyais la profanation, quoique je ne voulusse pas voir; j’affirmais que ce n’était pas un rêve, quoique je voulusse douter. Je ne puis pas exprimer ce qui se détachait en moi du meilleur de moi-même et combien cela me faisait de mal de regarder cette femme que j’adorais s’abandonner dans les bras d’un autre.
Elle restait assise, les deux mains croisées sur ses genoux, et, regardant son mari, causait toujours avec calme. Rien au monde n’était chaste comme la simplicité de son attitude ,
F ANN Y
comme la pureté de son profil, comme l'expression de ses yeux bleus. Pour lui , la retenant de son bras coudé sur sa taille, il caressait nonchalamment sa joue de sa main libre. Enfin elle posa son bras ployé sur son épaule et se tourna paresseusement vers lui. Je la vis alors par derrière; ses cheveux roulaient sur son dos, et sa robe s’étalait sur le parquet avec une impudeur splendide. O l’exécrable créature, pleine de grâce et d’abandon, qui s’affaissait sur cette épaule virile !
— Cela n’est pas possible ! criait ma conscience; — cela ne sera pas! — Mais, approchant sa bouche épaisse de sa joue pure, l’autre l’embrassa, et, tout bas, lui dit quelques mots à l’oreille. Elle fit non, sans rougir, plusieurs fois, de la tête. Il insista en souriant, par politesse. Et elle, en résistant, peu à peu elle s’abandonnait! Cruelle femme! comme elle prolongeait mon supplice ! Leur débat muet dura quelque temps. Je ne sais comment il se fit que sa ceinture se dénoua soudain et roula dans les plis de sa robe. Je pleurais toujours. Elle se leva enfin, cette femme de rayons et de fleurs, et, d’un seul mouvement des bras et des épaules, elle fit glisser sa robe à terre sur ses pieds. Je
ÎH FANNY.
retombai sur les genoux, joignant les mains, demandant grâce. Elle dégagea vite ses pieds du monceau d’étoffe et, un peu pâle cette fois, mais sans parler, elle s’avança vers le lit, retenant sur sa poitrine ses derniers voiles. Que de fois je l’avais vue pâlir ainsi î Je m’arrachai les joues avec mes ongles. Son mari, lentement, l’avait suivie.
Et pas d’arme sur moi ! Je voulais immédiatement l’égorger, la déchirer, plonger mes bras dans les entrailles de cette femme stupide.
Tout son sang n’eût pas suffi pour payer mon abominable torture. Haletant comme le tigre qui voit le lion poser la griffe sur sa proie, je m’étais dressé sur les pieds, j’avais écarté la fenêtre, et, les ongles crispés sur mes dents, la face en sueur, avec des sanglots, avec des hoquets, avec des trépignements, je regardais dans la chambre sans distinguer rien que d’horrible. Et je criais : — Pitié! pitié ! que cela ne soit pas ! je ne le veux pas ! — Cependant, vacillant, furieux, hors de moi, j’avais fait un pas en avant ; mais alors mes cheveux se hérissaient et mes yeux s’ouvraient tout grands, tandis que mon regard acéré pénétrant comme un glaive sous les rideaux sombres, je parve-
FANNT.
nais enfin à voir. J’essayai d’avancer; je ne le pouvais plus; quelque chose de puissant qui voulait me punir m’avait cloué les talons sur la dalle, et cela me faisait éclater de rire. Horreur ! moi qui assistais à cela, comme si j’étais
devenu fou, j’y prenais un plaisir sans nom dans les langues humaines. J’essayai encore d’avancer, car j’avais entendu des soupirs, et je voulais savoir de laquelle de ces bouches ils s’exhalaient. D’un prodigieux effort de tous mes muscles , je parvins à détacher mon épaule de la muraille et je fis encore un pas ; mais tout mon sang refluant soudain dans mon cœur gonflé, je perdis l’équilibre et je tombai comme une masse sur le balcon.