‹ Fanny, étudeChapitre 20 sur 22 · LXV11I · texte numérisé non relu

LXV11I

Quand je revins à moi, la fenêtre était éteinte et fermée. Je promenai mes mains sur les vitres sans pouvoir les faire fléchir. Je parcourus le balcon dans sa longueur : tout était éteint, tout était fermé, tout dormait. Une rage froide me tenait. A tout prix, je voulais revoir cette femme que j’exécrais avec mon cœur, avec mes sens, avec mon âme, avec tout mon être! Mais comment pénétrer jusqu’à elle? Je me pendis par les deux mains à la rampe et me laissai tomber dans le jardin. Je fis vingt fois le tour de la maison, pesant sur toutes les portes pour les forcer; mais j’étais trop faible. Enfin je roulai sur le sable, et là, me cachant la face dans les mains, je me mis à sangloter.

— Trahi! trahi! — me disais-je, avec une monotonie désespérante. — Et le monde, sur

lions, ne s’est pas écroulé ! Tout à coup, je me relevai, et, sans plus penser à rien, je m’élançai à travers là nuit, rapide, comme si j’avais eu des assassins sur ma trace. Je parcourus tout le parc; je franchis la clôture, je coupai la route, j’entrai dans les champs, et, tout droit, toujours courant, tête nue, pleurant et parlant tout seul, je m’élançai comme un malheureux daim qui traîne après soi la meute féroce attachée par les crocs à ses flancs.

Où j’allais? je ne le savais pas. Je fuyais ce spectacle. Je me sauvais à toutes jambes, le plus loin possible, pour ne plus voir l’image affreuse qui était restée dans mes yeux. Trahi! trahi! criais-je à perte d’haleine pour m’exciter à courir. Je tombais dans des trous. Je me relevais meurtri, couvert de sueur et de fange, et me remettais en route, au hasard, dans une obscurité effrayante. Je me lançais à corps perdu dans les haies d’épines; j’y laissais des lambeaux de mes vêtements et je passais. Des branches invisibles m’arrêtaient soudain en me frappant la poitrine ; des broussailles me fouettaient la face et les épaules; je m’arrêtais en pleurant; puis je continuais à marcher vite.

O’est ainsi que je traversai les rues désertes des

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villages que faisaient résonner mes pas; les champs cultivés dont les blés ondulaient dans mes jambes comme des vagues; les collines, les bois, les' ruisseaux, les sentiers,, les routes, qui défilaient autour de moi comme si le sol eût été -entraîné avec moi dans le jet d’une ronde immense. Je ne pouvais plus respirer et je courais encore ; je pleurais encore, je parlais encore. — O ma mère] — m’écriais-je, — si tu savais combien je souffre!

Tout à coup je me trouvai les pieds dans l’eam Devant moi s’étendait un large espace noir qui glissait dans l’ombre, tout d’une pièce, de droite à gauche, avec de longs et mystérieux chuchotements. La lune, tordant de biais son reflet d’argent sur cette surface luisante, semblait un énorme serpent dirigé vers moi pour m’engloutir. Une brume m’enveloppait. J’ayançai en trébuchant sur les pierres, mais les nappes d’eau du fleuve rapide m’empêchaient de marcher. Une exécrable tentation me saisit. Je regardai le ciel paisible,où brillait, entre les nuées immobiles, le doux astre des amants; j’appuyai longuement ma main sur mon cœur, j’avançai encore. L’eau me montait aux genoux, mais je sentais toujours le sol vaseux

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autour de mes pieds tremblants. Enfin ne pouvant plus attendre, abîmé d’émotion et de fa- 'tigue, en murmurant un nom, en sanglotant comme une femme , je m’affaissai sur. moimême et roulai dans l’eau qui courait vite en clapotant, dans sa marche obscuft.

Après cela, je ne sais plus ce qui se passa.

Un froid horrible m’avait englouti. Des sifflements déchiraient mes oreilles. J’étouffais. Plusieurs fois je me dressai sur les genoux, emporté toujours par le poids des eaux. Enfin j’oubliai tout ; je crus mourir.

Quand je me retrouvai vivant, j’étais dans mon lit, la tète en feu. J’ouvris des. yeux hagards. Tous mes membres tremblaient. Une fièvre horrible me secouait le corps, de la nuque jusqu’aux orteils. Auprès de moi, deux amis me regardaient. Je parlai. Us hochèrent la tête. Un homme vint et me toucha le bras.

11 haussa les épaules et partit. Je me remis à trembler dans mes draps. Cela dura plusieurs jours.

J’appris depuis que des.p'êcheurs m’avaient

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vu gisant le matin, au bord de la Seine, les pieds dans l’eau, la tête renversée dans la vase, évanoui. Ils me fouillèrent, trouvèrent une lettre clans mon portefeuille et me ramenèrent chez moi, à Paris. En route j’avais le délire. On me crut fou. Je l’étais.

CependantFanny, qui ne savait rien et s’étonnait de ne pas me voir, vint un matin; mais mon valet, en pleurant, l’arrêta sur le seuil, et lui conta ce qu’il savait. — Il a voulu se noyer — lui dit-il, — et maintenant il est fou. — Mais elle ne voulut pas croire au suicide et supplia pour entrer. Ce jour-là, une fatigue* sans nom, qui ressemble à celle des cadavres abattus dans leurs cercueils, me tenait cloué sur le dos, les bras étendus, les yeux ouverts. Tout à coup, j’aperçus, dans l’encadrement de la porte qui s’ouvrait au pied de mon lit, une forme humaine qui se tenait debout et n’osait pas avancer. Je ne sus d’abord quelle femme c’était qui venait ainsi me voir, — moi moribond, — parée d’étofi'es d’été si élégantes et si fraîches, avec des bracelets aux bras et des fleurs à son chapeau ;et je ne compris pas pourquoi elle avait rassemblé les plis de son voile blanc sur son visage et les retenait de scs deux mains, comme

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pour les empêcher de s'écarter. Mes amis s’étaient levés et se tenaient au fond de la chambre , afin de respecter, autant qu’il était possible , un secret qui ne voulait pas être pénétré. La femme cependant s’avança vers moi et j’entendis les froissements de sa robe. Elle se pencha sur mon lit , et, des deux mains , souleva son voile. Cela me rafraîchit l’âme de voir se pencher ainsi sur ma face ce frais visage pétri de grâces et comme parfumé de santé. — Fanny ! — m’écriai-je tout à coup, en levant les deux bras. Elle s'affaissa en sanglotant sur m? poitrine. Mais la mémoire m’était revenue avec la connaissance, et, la frappant au front de mes poings fermés, je la détachai de moi en m’écriant comme un furieux : — Va-t’en d’ici! — Elle crut que j’étais fou encore et se détourna en pleurant; mais, retrouvant un reste de force dans ma colère, je là frappai encore à l’épaule, ■ et, m’élançant de mon lit , je m’abattis sur elle et roulai à terre à ses pieds.

Quand la raison me revint, je suppliai mes gardiens à mains jointes de ne plus laisserpénétrer cette femme chez moi. Mais ne pouvant rien soupçonner de ce qui était arrivé , et croyant toujours à ma folie, elle revint tous les jours , — on me l’a dit depuis* — et tous les jours, en se tordant les mains, elle demandait à me voir. — Le médecin l’a défendu — répondait mon valet inflexible. Alors elle offrait de l’or et des bijoux. Mais quand elle avait enfin compris que sa vue pouvait me tuer, elle s’en allait en priant Dieu de me guérir et lui offrait sa vie en échange de la mienne. Je ne savais' rien de cela alors. Les jours se passaient, et, pour mon malheur, grâce aux bons soins dont j’étais entouré, peu à peu la vie affluait en moi, chassant la fièvre.

Au bout de six semaines j’étais en pleine convalescence. Déjà mes amis m’avaient quitté.

Plusieurs fois mon valet me demanda si je voulais enfin recevoir cette personne qui paraissait tant m’aimer et dont la vue, un jour, m’avait fait tant de mal. Mais, toujours en secouant la tête je m’écriais : — Je te chasse, si tu la laisses pénétrer ici. — Cependant, peu à peu, le désir de la voir une fois encore s’installa en moi et devint enfin un irrésistible besoin. Je fis causer mon serviteur inquiet, qui ne comprenait rien à ma froideur. Il m’apprit tout ce que j’ignorais encore : elle venait chaque jour, et il ne savait plus que lui dire pour l’empêcher d’entrer. — Si elle vient aujourd’hui, — murmurai-je tout à coup, en rougissant, — je la recevrai.

Je me sentais ému comme si quelque funeste

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Espérance voulait- essayer de renaître en moi. Abattu par la maladie, je ne conservais presque plus de colère, mais une douleur intense m’avait envahi , et je croyais , — tant j’éprouvais de dégoût de tout ! — que je ne pourrais plus vivre. Je ne songeais à la nuit horrible où la trahison s’était levée devant moi que comme à un mauvais rêve. J’aimais toujours et je méprisais en même temps la femme gracieuse et perfide dont l’image ne me quittait pas. J’attendais quelque chose de confus qui devait tout terminer.

Enfoncé dans un grand fauteuil, auprès de ma fenêtre, les yeux fermés, je commençais à repasser dans mon esprit ce que je voulais dire à l’infidèle, lorsque je me sentis prendre la main , et des pleurs avec des baisers sur ma main se mêlèrent. J’ouvris les yeux. A genoux, à mes pieds , pâle , mais belle encore , trop belle! elle se tenait, me regardant avec une éloquente tendresse. Un parfum montait d’elle à moi. Nous ne parlions pas. Je me mis à pleurer.

Elle se leva, m’entourant maternellement la tête de ses deux bras nus et m’embrassant le front et les cheveux. Je me laissai faire, parce

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qu’il me semblait doux de recevoir ces caresses que j’avais le droit de recevoir tant que je n’aurais pas parlé. C’est pourquoi je ne parlais pas. Enfin, comme je pleurais toujours et 11e l'embrassais fias, elle me dit : — Tou amour s’en est-il allé, Roger?

-^Pas encore, — répondis-je en me cachant le visage des deux mains. Mais elle ne comprit pas et se tint debout devant moi, inquiète.

Je la regardai. J’étais surpris. — Je t’en supplie, Fanny, dis-moi que c’est un rêve, ou que je suis fou. Dis-moi que je ne dois pas te haïr, car cela me fait trop de mal.

Elle ne rougit pas. Elle ne pâlit pas. Vraie comme la lumière, se croyant peut-être ellemême, elle me caressa doucement; elle semblait étonnée.

Mais, réunissant toutes mes forces, je soulevai sa taille charmante dans mes bras et la fis asseoir en face de moi. — Je sais tout, — lui dis-je.

— Quoi ? Que sais-tu ?

— J’ai tout vu.

— Mais quoi?

■<— Pourquoi m’as-tu trahi ? — m’écriai-je ; — • tu n’as pas cédé, car ce n’est pas lui qui est

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• ' allé à toj, mais (oi à lui; c’est toi qui , changeant bassement de rôle, es allée chez lui pour le séduire.

Elle ne pâlit pas encore, et voulut parler.

Mais la tenant sous mon regard, sans colère, froid comme l’acier, je continuai : — Faut-il te dire tout? Je me méfiais 'de toi. J’achetai la maison qui touche à la tienne, à Chaville...

Ici elle pâlit, et dit : — Eh bien?

— Une nuit, nuit horrible! il y avait déjà quinze jours que vainement je t’épiais. Au risque de ma vie, je parvins à m’introduire sur le balcon de ta maison. Je ne sais l’heure qu’il était. A gendux, derrière la vitre de la chambre de ton mari, je le vis. Je voyais tout, connue je te vois. Il ôtait seul. Tu entras...

— Cela n’est pas ! — s’ écria -t- elle en blêmissant plus affreusement encore. Elle avait l’air d’une morte assise sur une chaise, en face de moi.

— Faut-il continuer? — ajoutai-je. — Tu portais une robe de cachemire bleu. Tu avais les cheveux défaits, et l’on voyait briller la peau blanche de ta poitrine. Tes pieds jouaient dans tes mules de satin et de dentelles. Tes bras étaient nus. Tranquille comme toujours, même

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au moment où tu te parjures, tu ne maudis pas celui que tu venais assouvir, car tu as deux coeurs. Oli ! Fanny ! tu aimes deux hommes, moi et lui.

Elle secoua la tête rapidement, et d’une voix basse : — Cela n’est pas ! cela n’est pas ! Tu ne me connais pas !

— Faut-il continuer? — ajoutai-je. — Tu lui reprochas sa trahison, qui est très- réelle. Il s'e défendit en souriant. Tu passas cent fois devant lui, car tu voulais le fasciner, sans qu’il s’en doutât, avec ton air de pudeur. Et tu réussis parfaitement, car il t’attira sur son cœur, et comme tu ne pensais pas à moi qui agonisais en assistant à cela, tu te laissas aller sur ses genoux...

— Assez! — cria-t-elle. Puis elle resta muette, à me regarder. Elle paraissait horriblement souffrir, mais elle ne pleurait pas. Ses prunelles se dilataient affreusement et ses lèvres sèches frémissaient. Je baissai les yeux par pitié pour elle. J’ajoutai cependant : — Sache que je suis resté là, moi qui t’adorais, et il parait que la honte et la douleur ne tuent pas, car j’ai tout vu, et je ne suis pas mort.

Comme deux statues qui se font pendant aux

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deux bords des tombes, nous étions immobiles à nous regarder. Enfin elle dit : — Je dois vous faire horreur?

— Oui.

Elle se tordit les mains. Elle se leva. Elle tendit les mains au ciel. Enfin elle se jeta sur moi, comme sur une proie, et me serrant dans ses bras, à m’étouffer, affaissée sur mes genoux, contre ma poitrine, elle chercha mes lèvres et dit : — Eh bien ! je t’adore toujours !

Mais, en me relevant, je la rejetai à terre, et elle y resta. Abîmée sur mes pieds, comme la Madeleine, les cheveux défaits, les bras noués autour de mes genoux, avec une abondance de larmes, elle criait : — Grâce ! Pardon ! Je n’avais pas la tète à moi! J'étais folle! mais je t’aime toujours! Aie pitié de moi! — Et elle me promit de se soumettre à tout ce que j’exigerais. Elle-même, elle proposa de fuir. — Tuemoi plutôt que de me repousser. Écrase-moi sous tes pieds. J’ai eu tort, mais ne me chasse pas. Je t’aime. Tu me déchires le cœur.

Je la relevai et la fis asseoir. Elle avait honte maintenant et se cachait le visage, mais je me sentais sans pitié. Ma fureur s’était allumée au récit que j’avais fait de mon supplice. Je la

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laissai donc là, cette femme dont la superbe m’avait si longtemps imposé, Elle voulait cependant me violenter, et tendait les deux bras vers moi; mais, d’un geste, je les lui rejetais sur la face. — Sache que je t’exècre et que je t’adore, — lui disais-je. — C’est là mon châtiment, car j’ai pris la femme d’un autre et je mérite d’être puni. Tu n’es plus rien pour moi qu’une souillure. Tu es une idole abattue dans ki fange. Je t’ai vue, toi si pudique d’attitude, avec ton visage céleste et tes yeux d’enfant ; je t’ai vue, grotesque et hideuse, te tordre et crier comme la louve sous les morsures du chien ; tais-toi! tu as fait pis que les créatures auxquelles cet homme affreux te compare : elles ne mentent pas, celles-là!

— Mais il est mon mari ! — dit-elle.

— N’as-tu pas de conscience? Çéponds avec franchise, s’il est vrai (pie tu sois un être intelligent et qu’une pensée ait dirigé ton action funeste. Qui te forçait à l’aller trouver?

Elle fit un immense effort, et, d’une voix saccadée, répondit : — Je voyais qu’il se détachait de moi. Je n’ai pas d’amour pour lui puisque je t’aime, mais je tiens à lui. N’est-ce pas naturel ? Partagée entre le désir de con-

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server son affection et la crainte d’être obligée de lui montrer une affection semblable, je veux le retenir lorsqu’il s’éloigne, et, quand i! se rapproche, j’essaye en vain de lui échapper.

J’ai cédé au devoir. Je craignais qu’il me quittât. La pensée de mes enfants abandonnés avec moi m’a rendue folle. Pardonne-moi. Cette femme qu’il a connue à Londres est la cause de tout. J’ai besoin de calme, ménage-moi. J’ai eu tort, car je t’aime, mais je ne suis qu’une femme. Et tu ne connais pas les femmes. Tu ne sais pas ce qu’il y a souvent d’honnêteté dans leurs trahisons.

— Et ton serment? — m’écriai-je.

De nouveau elle se tordit les mains.

— Tu mens quand tu. dis que tu as cédé à ton devoir. Tu n’as cédé qu’à l’orgueil. Cela te chagrinait de te voir quittée par cet homme que tu n’aimes pas, quPne t’aime pas, qui t’opprime, qui te méprise et t’insulte. N’as-tu pas cédé aussi à la soif d’un abominable plaisir? Je te dis que j’ai tout entendu.

En ce moment nous nous regardâmes. Elle devint pourpre, voulut fuir, revint vers moi et retomba sur les genoux : — Si tu savais combien je me déteste ! Je voudrais arracher mon

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cœur de mon corps. Mon cœur est pur. Il m’eût toujours suffi de te voir, de t’écouter, de te sentir auprès de moi. C’est parce que je t'aime, que tu es le seul être qui ne soit pas un homme 1 pour moi. Je n’aime, au monde, rien que toi.

Tu es ma vie.

— Tu m’aimes ! — m’écriai-je avec rage. — Mais comment m’aimes-tu? Au-dessus de moi,

dans ton cœur si pur, il y a les vaines considérations du monde, des raisons de société^, de plates habitudes; il y a ton mari. Ne parle pas de tes enfants ! D’ailleurs qu’est-ce qu’un amour qui ne connaît pas la Vertu des sacrifices? qui recule devant quoi que ce soit? qui est limité? qui a des bornes? qui n’est pas un abandon absolu de la personne, de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de tous ses devoirs, de toutes ses vertus? Se perdre pour l’être qu’on aime, détruire l’honneur et la sécurité de son avenir, aller, pour lui, jusqu’au crime, et se torturer l’esprit à chercher des preuves plus hautes encore, n’est.-ce pas la plus radieuse attestation de la passion exclusive, intolérante et superbe? L’amour, tu ne t’en es jamais doutée, ne songe à rien et ne se réserve rien eu dehors de lui-même. Renégat sublime, il marche sur

les choses les plus saintes, puisant clans le bonheur qu’il invente et qu’il donne la justification de son impassibilité. Mais toi! femtne des dévouements mesquins, des vertus étroites, des devoirs pâles, tu traites tout cela de folie. C’est trop haut pour toi ; tu n’y peux rien voir. Ce que tu aimes au-dessus de tout, c’est ta maison, c’est ton bien-être, c’est le luxe qui t’environne; c’est la fausse estime du monde, qui ne se soucie pas plus de toi que de personne ; ce sont les plus banales des relations : un tas de choses imbécilcsi Tu m’aimes, distu? Mais supporterais-tu l’abandon du monde?

Je t’ai offert toute ma fortune; avec bonheur, de moi-même, je t’aurais tout donné; pour toi j’aurais volé les pauvres. Eh bien, accepterais-tu la moindre gêne pour me rendre heureux? N’outrage donc plus l’amour, celte passion souveraine qui ne veut pas qu’une autre voix que la sienne murmure autour de son trône. Parce que tu t’es donnée, tu crois aimer? Va, j’ai tout vu, te dis-je. Tu étais avec lui comme avec moi. Il ne t’a pas plus coûté de passer de mes bras dans les siens que d’uno .robe dans une autre.

Elle se leva enfin désespérée et voulut par-

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tir. Mais je la retins, la poussai au fond de la chambre, et, m’adossant contre la porte, les bras croisés : — Tu entendras toutl — m'écriai-je. Et alors je me mis à haleter ; et, ne trouvant plus rien à lui dire, je la menaçai des poings, en trépignant et en criant; et elle me regardait de côté avec une indicible terreur. Enfin, les paroles, une fois de plus, jaillirent de ma bouche : — Jamais je n’ai cru en toi. Je sentais si bien que tu me trompais, qu’à mon tour, — malheureux que je suis ! — j’ai voulu souiller notre amour. Âpprends-le donc si tu ne t’en es pas doutée ; moi qui t’adorais, je t’ai trompée avec les plus viles des femmes.

Mais elle ne me crut pas, et, attribuant sans doute ce que je lui disais à l’impuissance de la fureur, elle fit un geste de dénégation [superbe. Écrasé de douleur, malgré moi, ma voix se fit alors douce et suppliaiite ; toute ma colère tomba sous le poids de la pitié. — Sache donc, — murmurai-je en joignant les mains, — que je t’aimais à la fois Comme une mère, comme , une femme et comme un enfant. Toute la piété, le respect, la tendresse qui peuvent se résumer en amour dans un cœur ; toutes ces choses délicieuses, trop touchantes pour n’ôtre pas di-

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vines, je les éprouvais pour toi, depuis le premier jour où je te vis passer dans ta grâce, dans ton calme suave, dans ta beauté. Apprends que je t’adorais pieusement; que je ne songeais qu’à toi ; que tu habitais en moi comme une seconde lune ; que je souffrais plus de tes maux que des miens ; que, pour t’ôter un doute de l’esprit, j’aurais en riant donné ma vie que je n’aimais que parce qu’elle te causait quelque plaisir. Vois, je pleure. De toi, j’aimais tout : tes enfants, ta mère, ta maison, tes gens ; les écarts irritants de ton caractère, tes dentelles et tes robes. Je crois que je l’aimais aussi, lui, parce que son image, dans mon esprit, se mêlait sans cesse à la tienne. Jamais je n’aimai ma mère comme toi. Je l’aurais abandonnée pour toi, avec tout ce que je vénère. Tu étais mon espoir éternel, mon plus doux bien, la parfaite image des choses pures. . .

— Grâce! — fit-elle en retombant à genoux.

— Eh bien, Fanny, tu as pourtant marché sur ce respect, sur cet amour incomparable.

Tu as marché sur mon cœur...

— Grâce! — fit-elle encore.

— Comme le bœuf impassible qui écrase

faismy.

sous son sabot les premières Heurs des champs, tu as écrasé mon être. Et maintenant comme un malheureux qui ne peut plus aimer personne, comme un vieux qui a vu mourir autour de soi tous les siens, je ne sens plus devant moi d’avenir. Tout est flétri, tout est pourri dans mon cœur. Je suis vieux! j’ai cent ans! je vais mourir! je suis un sépulcre! Tu sais bien cependant que je suis tout seul sur la terre...

— Grâce ! Pitié ! — criait-elle, en se tordant sur les meubles et se frappant la tête aux murs. — Ne me dis pas que tu es malheureux !

— Oh ! malheureux ! Ce ne serait pas assez dire. La parole n’a pas de mot pour désigner ce que je suis. Ingrate ! Ce n’était pas assez de me prendre ma 'pensée, mon cœur, ma vie ; il te fallait prendre aussi ce que j’aime le plus au monde : toi ! et plus que toi ! l’estime dé ta personne.

— Pitié! pitié ! — criait-elle encore.

— Tu as assassiné ma jeunesse. Eh bien , puisses-tu ne jamais éprouver ce que j’éprouve : je t’adore, et tu me fais horreur !' —

Disant cela, je voulus la frapper et l’embrasser en même temps ; mais je roulai à terre, et.

la nuit venue, quand je rouvris les yeux et que je la cherchai à tâtons par la chambre silencieuse, je ne la trouvai plus.

Le lendemain , je me sentis comme rassasié de vengeance. J’éprouvais cette espèce de sérénité cruelle qui suit les exécutions suprêmes. J’étais satisfait enfin comme le juge qui tient dans ses mains l’irrécusable preuve du crime qu’il a puni.

En portant ma pensée sur elle, je ne m’apitoyais pas. Je prévoyais, cependant, avec netteté, toutes les lassitudes pesantes de son existence. — Elle souffrira longtemps, puis elle me haïra. Réenchaînée sous le joug, vainement elle essayera de le porter avec courage. Elle n’est pas faite pour la résignation. Un autre, quelque jour, viendra prendre ma place. S’il ne l’aime pas, elle le chassera avec mépris. S’il l’aime, recommenceront immédiatement, et — en passant par les mêmes phases, — les mêmes

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luttes, les mêmes tromperies, les mêmes tortures. Tant qu’elle vivra, elle poursuivra fatalement sa chimère. L’idéal de l’amour qui l’entraîne ne s’effacera même pas dans les neiges de l’âge; et quand les rides viendront lui prouver que rien ici -bas n’est immuable, elle continuera à évoquer le fantôme d’une passion qui a été et restera son supplice, Elle s’isolera du monde, comme ces soldats blasés au feu de vingt batailles. Comme eux, détachée do tout, rassasiée de tout, dans le poëme secret de ses souvenirs, elle puisera les émotions d’une vie nouvelle. Ses enfants, quelle adore, ne la consoleront pas. Peut-être la mépriseront-ils?... Condamnée à aimer pour ellemême, jamais elle ne pourra contenter elle-même ni personne. Impuissante pour le bien, lavainè recherche du bien sera son martyre éternel. Il lui manquera toujours un vice pour être heureuse ; pour rendre heureux, il lui manquera toujours une vertu. Elle a trop de cœur et pas assez de courage.

Ainsi, je jugeais enfin à distance cette femme que je connaissais maintenant, aux dépens de mon bonheur. Je ne puis dire que je la plaignais. Quoique je me sentisse abîmé de fatigue,

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j’étais sourdement trop irrité encore. Comme si des années et des années avaient interposé entre nous leurs épaisses barrières, je me sentais séparé d’elle, mais elle existait encore pour moi.

Son souvenir, comme un fer brûlant, m’avait marqué. Forçat de l’amour, je ne pouvais effacer la marque de feu appliquée sur mon cœur.

Mais si je ne m’apitoyais pas sur elle en la jugeant, il ne m’était pas possible de reporter ma pensée sur moi-même sans souffrir dans toutes les fibres de mon être. Tout ce qu’il y avait en moi d’amour, d’affection filiale, de pieuse tendresse, de respect, s’exhalait de moi comme des fumées et se dissolvait en larmes que je buvais, — âpre liqueur, — sur la croix où le sort impitoyable m’avait cloué. Cet amour se débattait comme un jeune enfant robuste qui a goûté la vie et ne veut pas mourir. Cette affection filiale que, naturellement, je lui avais donnée, à cause de la différence de nos âges; cette pieuse tendresse quelle m’inspirait comme une chose douce; ce respect enfin qui était pour elle comme un encens agréable; tout cela, — ce qu’il y avait de meilleur en moi, — se

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fondait dans mon cœur et se dégageait lentement avec des caresses d’effluves et de parfums. Comme un voyageur surpris au réveil dans les steppes immenses de l’Asie, par un brouillard flottant au ras de terre, je me sentais vaciller dans mes résolutions, dans ma prudence, dans mon courage. Tout se mouvait lentement autour de moi, en s’éeartant avec des formes confuses; tout fuyait : souvenirs charmants,

vœux superflus, tendres souhaits, regrets,

désirs; tout s’enfoncait dans les lointains de mes rêves, en silence, et m’abandonnait, seul, au milieu d’un grand espace. Et, de ce tourbillon nuageux des sensations, des volontés, des habitudes; de ces oscillations insaisissables de peines, de plaisirs et d’espérances, prolongées à l’extrême limite où portait ma vue, • s’échappait enfin un long fantôme qui montait, montait jusqu’au ciel, tristement enveloppé d’un linceul pâle. Ce fantôme, je le reconnus à la désolation empreinte sur sa face morne, à l’apathie de son attitude, à son mutisme, au sourire amer qui voltigeait sur scs lèvres décolorées. Ilélas! une fois déjà je l’avais vu grandir devant moi, et je m’étais senti frissonner avec lui» dans les voiles de son suaire.

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J’avais vingt ans ; je venais de perdre ma mère, et, de sa tombe fraîchement remuée, s’exhalait et m’engonffrait dans ses bras la glaciale

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