LE CORRIDOR-QUI-PARLE
Un long corridor reliait entre eux les appartements des professeurs du Jardin du Roy, un corridor aux murs blancs bordés de brun sombre. Le jour y pénétrait par une succession de hautes fenêtres arrondies et fermées de petites vitres verdàtres qui, parleur antiquité, eussent mérité d'être conservées dans un musée d'anciennes verreries. Deux escaliers aboutissaient à ce couloir-artère, et des portes s'ouvraient à égale distance, formant ombre par leur enfoncement et détruisant la monotonie de longues murailles qui paraissaient sans fm.
Une tranquillité monacale semblait attachée à ce lieu ; seuls les pas des rares êtres foulant les briques du carrelage éveillaient les échos du plafond. Un philosophe, détaché des obliga-
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tions du monde, eût souhaité habiter cet endroit ; un esprit religieux y eût puisé le calme nécessaire àl'àme qui implore et prie. Qui n'eût rêvé de poursuivre dans ce promenoir un des problèmes qui se posent dans la vie des penseurs, la gouvernent et parfois la fécondent?
Il n'était pas besoin de portraits ni de bustes accrochés aux murs du corridor. Le souvenir d'illustres savants des siècles passés s'y reflétait plus vivace que par des images. Là avaient laissé des traces lumineuses nombre d'hommes marquants par la profondeur de leur entendement ; dans ce promenoir, l'intérieur du globe terrestre avait été fouillé, avec les yeux de l'esprit, par des natures méditatives, à qui la solitude et le recueillement communiquaient une seconde vue indispensable à la science.
Et pourtant ce promenoir du Jardin du Roy, si calme en apparence, eût pu être appelé par les poètes chinois: « Le corridor de l'agitation. » C'était sur ses murs c[ue semblait s'imprimer la gazette de l'établissement, en caractères acerbes.
Dans le corridor, qui reliait divers services et aboutissait par une extrémité au logement du
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directeur, arcouraient les porteurs de nouvelles de la journée ; là se rendaient des juges d'instruction qui ouvraient le dossier de chacun pour le i^'rossir d'erreurs, de méfaits scientifiques ; là des esprits agiles se livraient à de prodigieuses inductions et en exprimaient des déductions plus prodigieuses encore. Dans le corridor se réunissaient d'habiles opérateurs qui savaient couper un cheveu en mille et livraient ces fragments à des analyses minusculissimes. Le corridor était la bouche de fer du Jardin du Roy, l'endroit des dénonciations soufiïées à voix basse par des agents secrets qui, de même que dans les drames, rentraient dans les murs sans laisser trace de leur passage.
Quand un rayon de soleil entrait dans le corridor par une fenêtre, toutes sortes d'atomes tourbillonnaient dans sa projection lumineuse ; si un chimiste l'eût analysé à sa sortie, il eût constaté que le rayon solaire était chargé de nouvelles irritantes, de propos fâcheux, de commentaires malveillants de toute nature.
La nouvelle de la tentative de rupture des barreaux de sa cage parle lions'étant répandue immédiatement dans l'es divers services du
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Jardin du Roy, elle y fut accueillie d'une façon singulière par tout le personnel en qui germa la même coupable pensée : Quel malheur que M. Pardessus n'ait pas été étranglé par le lion!
Ce qui n'empêcha pas les professeurs de courir individuellement au cabinet du directeur pour le congratuler sur l'heureuse issue de l'événement ; mais déjà M. Pardessus était parti. Des cartes de visite furent déposées dans les mains du gardien de service ; même quelques naturalistes s'étonnaient qu'un registre n'eût pas été préparé pour y coucher leurs paraphes certifiant qu'ils étaient venus en personne féliciter leur chef d'avoir échappé à un si grand danger.
Tous les professeurs avaient voulu visiter le théâtre du drame, constater la torsion des barreaux de la cage et se rendre compte de l'éta": normal du criminel auteur de cette tentative C\?. meurtre. C'étaient des exclamations de pitié, des attitudes affaissées, de mornes silences, do faux regards chagrins échangés entre ceux des savants qui tenaient à faire constater par les gardiens qu'ils avaient.fait preuve d'un intérêt
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marqué pour la personne de l'administrateur. Lorsque ses collègues eurent terminé une inspection sur laquelle ils pouvaient avoir à donner leur opinion, M. Minoret rompit le premier le silence.
— A l'arrivée du lion au Jardin du Roy, si un pareil accès de rage s'était emparé de l'animal, certainement les barreaux de la cage eussent été rompus.
— Que serait devenu Son Excellence le ministre? disait-on en levant les bras au ciel.
— Que serait devenu M. Pardessus ? répétaient quelques-uns avec un accent de compassion travaillée.
La vérité est que personne n'osait exprimer ses pensées dans l'établissement. Pourtant, dans le Gorridor-qui-parle, une ombre de sincérité devait prévaloir sur ces prétendues marques de sympathie.
On savait qu'à l'issue de l'événement M. Pardessus était parti en voiture. Évidemment il plaidait, en ce moment, sa cause au ministère. Son absence devait être longue. On en profita pour gloser du fait en toute liberté, car on savait que l'administrateur ne goûtait pas ces sortes
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de conciliabules, attentatoires à sa puissance directoriale.
— C'en est fait de M. Pardessus, dit, en y joignant une cabriole, de joie le professeur de physique végétale à M. Minoret,qu'il savaitne devoir pas le trahir. L'administrateur a échappé au lion, il n'échappera pas à l'opinion.
— Comment cela? dit M. Minoret.
— Vous ne compi-enez pas qu'à Theure qu'il est le ministre a demandé à M. Pardessus sa démission?
M. Drelincourt sauta en l'air et retomba sur ses pieds/dans une pose suppliante qu'eût admirée un clown.
— Vraiment! s'écria M. Minoret qui déjà pensait à autre chose.
— Vous êtes candide, mon cher collègue... Le ministre a eu une peur bleue. Il doit s'estimer heureux si un ictère ne s'attaque pas aux téguments, à la conjonctive, à la suite d'une pareille commotion... Mieux vaudrait pour M. Pardessus que lui et le ministre eussent été réduits en bouillie par le lion... Un haut dignitaire ne pardonne pas à un subalterne de le rendre ridicule... Il est indécent de se présenter au
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conseil présidé par le roi avec une le le d'iclérocéphale.
M. Boutibonne, le géologue, traversait le corridor, comme par hasard.
— Que parlez-vous de jaunisse? demandat-il... Quelqu'un en aurail-il été alleinl à la suite de l'événement?
— Hypothèse vraisemblable dont est menacé le minisire... Pùendeplus grave, reprit M. Drelincourt ; on en arrive fatalement à ne pas voir l'humanité en rose, et à la suite...
Le professeur de physique fit une pirouette terminée par un geste semblable à un grand coup de balai.
— Et tous les hommes sous la coupe du ministre peuvent être victimes de ce fâcheux état de santé? demanda M. Boutibonne. N'est-ce pas là ce que vous voulez dire?
Le géologue comprenait bien la conclusion du discours de M. Drelincourt ; mais prudemment il ne voulait pas la tirer lui-même, pour n'avoir pas à y ajouter le nom de M. Pardessus.
— Que dira le roi du rôle ridicule qu'a joué son ministre, ajouta AL Urelincourt, quand bien même Son Excellence ne se plaindrait pas du
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fâcheux accueil qu'il a trouvé au Jardin du Roy?
— Heureusement, dit M. Boutibonne, notre modeste position nous empêche d'être atteints...
— Il y aura du changement dans l'établissement, dit M. Drelincourt en tournoyant sur luimême.
. Comme il faisait volte-face, il heurta le savant M. Comparet qui arrivait, tête basse, àpas comptés, comme s'il n'avait pas entrevu ses collègues qui lui barraient le passage dans l'étroit corridor.
— Vous dites , monsieur . Drelincourt? demanda-t-il.
— Je ne dis rien, reprit le professeur de physique qui se défiait du professeur Comparet, aussi muet que les poissons dont il avait la garde. Nous formions des conjectures vraisemblables sur l'état de choses actuel... C'est-àdire qu'un établissement royal aussi important que celui-ci peut être compromis par la fâcheuse aventure de l'après-midi.
— En tout cas et sans m'immiscer dans de si graves commentaires, dit le professeur d'ichtyologie, ce n'est pas le moment, je crois, qu'il
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lauclrait choisir pour demander une augmentalion d'appointements.
— Voilà ce qu'il en coûte, disait M. Drelincourt qui ne pouvait pas plus modérer sa langue que ses gestes, de nous claquemurer dans nos services... Si, de même qu'un état-major entourant son général, nous avions été appelés à recevoir le ministre au seuil de l'établissement, nous l'aurions accompagné dans le quartier des félins et, même nous fussions-nous tenus respectuausement à l'écart , que nous nous serions précipités au-devant du danger, formant une muraille de nos poitrines contre la férocité extraordinaire de ce lion.
— Extraordinaire, s'écria M. Minoret sortant de ses rêveries. Peut-il être dit >extraordinaire l'emportement d'un animal qu'on a mutilé honteusement?... Ce pauvre Jacques s'est laissé limer les griffes par un homme sans pitié... Et vous appelez férocité une vengeance légitime! Que diriez-vous si on vous arrachait les ongles, et que pensera le public s'il est informé d'un tel fait? Que nous sommes des bourreaux et que la science dont nous faisons montre n'est qu'un prétexte à froides cruautés...
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L'honnête savant était devenu pâle en prononçant ces paroles ; ses membres tremblaient d'indignation.
— Calmez-vous, mon cher collègue, disait M. Francazal.
— L'expérience n'a pas été tentée [méchamment, ajoutait M. Boutibonne.
— C'était une surprise qu'on ménageait au ministre, reprenait M. Comparet.
Toutes sortes de raisons et de mauvaises raisons étaient mises en avant par certains professeurs, qui savaient exciter la bile de leurs confrères nerveux en feignant de prendre la défense de M. Pardessus. Toutefois, les arguments pour et contre semblant épuisés et le colloque ayant lieu sur le terrain des abus, il n'y avait plus de majorité applaudissant quand même aux actes de l'administrateur. La chute de M. Pardessus semblait imminente. Le lendemain, certainement, le Moniteur, officiel an^noncerait sa mise à la retraite.
Les professeurs avaient jeté le masque de la soumission et cherchaient dans quels rangs se recru^terait le nouvel administrateur. De quelle planète tomberait-il? Serait-ce un travailleur
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OU un sinéciiristc que le ministre choisirait, un homme de science ou un ignorant ?
A part M. Minoret, chacun se disait intérieurement : — C est un savant qui doit être choisi pour remplir ce poste, et c'est moi qu'il faut choisir parmi les hommes de science.
Avec chaque nouvel arrivant, la conversation recommençait sur de semblables redites; mais il était curieux de voir les nouveaux entrer dans la discussion avec la précaution d'un chat obligé de tremper sa patte dans l'eau pour y puiser sa nourriture.
Un conclave pour la nomination d'un pape n'est pas plus solennel. On avançait un pion, on le retirait immédiatement. Une parole significative lancée amenait aussitôt un prudent correctif.
L'heure s'avançait. Les portes s'ouvraient dans l'enfoncement du corridor. Une tête de servante apparaissait pour indiquer aux professeurs ([ue l'heure du diner était arrivée ; mais ils n'osaient se disperser, craignant d'en avoir trop dit et certains que, pendant leur absence, ceux qui tiendraient bon jusqu'au bout prendraient acte de leurs accusations imprudentes.
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BIBLIOTHECA ^ftaviensis
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Sept heures avaient sonné à l'horloge du Jardin du Roy.
L'homme de garde était passé avant d'allumer, comme d'habitude, les lanternes du plafond. A cette heure, le Gorridor-qui-parle avait l'aspect d'un tribunal de la Sainte-Vehme. L'ombre enhardissait les conjurés les plus timides ; ils ne parlaient de rien moins que d'aller trouver le ministre le lendemain, pour lui présenter une adresse constatant l'intérêt que tous portaient à sa santé et combien la science déplorait qu'un tel événement fût arrivé au Jardin du Pioy.
Tous étaient d'accord sur certains points : errements de l'administration, budget mal employé, suprématie illégitime des bureaux sur la science, hiérarchie méconnue à tout propos par un autoritaire personnage, établissement royal menacé de ruine, nécessité d'une direction confiée à un savant. Seul, le rédacteur manquait pour rédiger ce cahier de doléances, et, avec le rédacteur, des signataires, et avec les signataires, des délégués pour se rendre chez le ministre.
Tous ces professeurs étaient divisés et avaient,
en outre, de chaque côté des yeux, des œillères qui empêchaient celui qui s'occupait des serpents de reconnaître l'utilité de celui qui avait les oiseaux dans son service ; les observateurs des quadrupèdes ne s'inquiétaient en rien de ceux qui étudiaient les bipèdes. La natui-e, grande et prodigue, qui s'occupe avec autant de sollicitude des entrailles de la terre ([ue des évolutions des astres, la nature qui accorde une égale protection au ciron et à l'homme, à la ileur et à l'insecte, la nature qui commande à l'eau et au feu, à la plaine et à la montagne, devait sourire de ces myrmidons dépensant tant d'efforts pour rehausser à leur proilt un petit coin de la création et affirmer que ce petit coin était le seul important, le seul digne d'intérêt.
Elle eût pris surtout en pitié ces âmes pusillanimes, quand M. Pardessus se montra tout à coup au bout du corridor.
Non, l'impétuosité du lion faisant ployer les barreaux de la cage n'avait rien été en face de l'administrateur qui , le regard soupçonneux , plongeait au fond des consciences des conspirateurs timorés.
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Ceux des savants qui étaient près des embrasures de portes se tapirent dans l'ombre ; d'autres se collèrent contre les murs , plats et se faisant minces comme une feuille de papier. Le spectre de l'homme qu'on croyait révoqué apparaissait menaçant comme un Alexandre demandant compte à ses généraux du partage de son empire qu'ils préparaient.
— Nous causions de votre santé, monsieur le directeur, dit M. Drelincourt, le plus effronté de la bande.
— Vraiment! messieurs, je vous en sais gré.
Ce yriùment était rendu encore plus significatif par le regard caverneux de M, Pardessus, dont les sourcils épais étaient menaçants.
— Rassurez-vous, messieurs, ajouta-t-il, ma santé est en parfait état... Et puisque j'ai la bonne fortune de vous trouver réunis, je vous annonce une Assemblée pour demain matin, huit heures.
Ce disant, M. Pardessus disparut dans le corridor, laissant les professeurs dans une vive anxiété. Les convoquer le lendemain pour une Assemblée extraordinaire n'annonçait pas un homme prêt à sombrer.
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Au plafond du corridor des hirondelles, profitant d'un carreau brisé, s'étaient logées dans les interstices des poutres et y avaient établi leurs nids. Cela était visible; ce qui l'était moins, des paroles restaient collées au plafond à coté des oiseaux. Ce jourt-là, les titres de directeur, de lion, de niinisfre, allèrent grossir les couches de mots déjà épaisses du plafond ; le vent qui souffla violemment la même nuit et s'engouffra dans ce long corridor, détacha ces paroles encore mal fixées, Félin, Excellence, Pêirdessus, et les hirondelles, troublées dans leur repos, purent comprendre l'appellation « du Corridor-qui-parle ».