‹ Fanny MonoretChapitre 11 sur 29 · L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE

Ceux qui aiment la sobriété dans le mobilier eussent admiré la grande table ovale à tapis de drap vert, les douze chaises autour d'un fauteuil majestueux, dont l'envergure faisait paraître grêles les sièges cannés ses voisins. La garniture de la table valait le mobilier : douze cahiers de papier blanc, douze encriers, douze plumes, douze crayons et une sonnette de bronze vis-à-vis de l'imposant fauteuil.

Les murs de la pièce étaient ornés de lavis verls et roses d'anciens plans représentant les bâtiments du Jardin du Roy depuis sa fondation. Ar.-dessusde ces cadres noirs se profilaient les portraits des divers administrateurs et professeurs du passé, tous en habit d'apparat;

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quelques-uns, la figure souriante comme il convient à des esprits planant au-dessus des misères de l'humanité; d'autres, la physionomie méditative, privilège des savants voués à la recherche des mystères des sciences naturelles .

Combien les temps étaient changés ! Il fallait que les auteurs de ces portraits eussent employé des pinceaux abominablement menteurs, ou que les personnages de l'époque moderne fussent sous le coup d'impressions nerveuses et désagréables lorsqu'ils apparaissaient dans la salle des Assemblées.

A mesure qu'entraient les professeurs, presque aussi verts que les registres que chacun d'eux portait sous le bras, il était impossible de retrouver dans leur manière d'être les philosophes détachés de toute autre préoccupation que celle de la nature. Les uns se serraient la main, par habitude, avec l'ennui visible de ne pouvoir échapper à cet usage ; d'autres les lèvres serrées, jetaient un regard de côté sur leurs collègues et prenaient place sur leurs sièges avec une indifférence marquée et la mine de gens qu'un fâcheux dérange. Tous se saluaient froidement et déposaient leurs cha-

peaux sur le socle de la statue d'Aristote, la seule sculpture qui décorât lasalle;mais l'œuvre que les professeurs admiraient le plus dans Aristote , doyen des sciences naturelles, était évidemment son Traité de In politique, que chacun interprétait à sa fafjon dans l'établissement et rajeunissait à l'aide de quelques gouttes de Machiavel.

Ce jour-là, l'Assemblée extraordinaire décrétée par M. Pardessus avait modifié les physionomies des professeurs sans les rendre plus ouvertes. Un mystère planait à la suite de la visite du ministre. L'administrateur ferait-il montre de qualités de chêne ou de roseau? C'est ce qu'il s'agissait de démêler sur la figure de M. Pardessus; aussi les lunettes, les pincenez, les binocles et les monocles, attributs obligés de la plupart des hommes de science, avaient-ils été nettoyés avec un soin particulier; même quelques-uns, pour voir au plus profond de leur supérieur, s'étaient armés de doubles besicles.

— La séance est ouverte... Monsieur le trésorier, donnez lecture du procès-verbal de la précédente séance, dit M. Pardessus.

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Ge procès-verbal offrait la qualité d'être sommaire au possible. Gombien il était né de sujets au Jardin du Hoy, combien de dons rerus, de plantes acclimatées. Le procès-verbal se terminait par l'habituel : Rien de nouveau, et, pour conclusion : La séance est levée.

Toute discussion scientifique était prudemment mise sous le boisseau.

— Vous n'avez pas d'observations , messieurs? demandait ^I. Pardessus d'un ton qui signifiait : — D'ailleurs, je vous les défends.

Le directeur entendait régner en autocrate absolu et ne supporter en quoi que ce soit qu'un acte de son administration fût discuté. Les membres assistant à l'Assemblée signaient le registre; c'était tout.

Ils s'attendaient pourtant à plus de détails ce jour-là. En effet, M. Pardessus prit la parole au milieu d'un de ces silences qui précèdent parfois les tempêtes.

— Messieurs, dit l'administrateur, j'entends qu'cà partir d'aujourd'hui un règlement nouveau soit appliqué à l'étabhssement.

Si les oreilles des hommes s'allongeaient et subissaient le contre-coup des conlidences sin-

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gulières, on eût vu des inflexions très sensibles dans les cartilages des professeurs. C'était un directeur nouveau qu'ils souhaitaient et non pas un règlement,

— • La nécessité, l'urgence de certains détails importants de ce nouveau règlement s'est fait particulièrement sentir pendant la visite de Son Excellence le ministre.

Les professeurs, sans s'entendre, jetèrent un regard sur le front de M. Pardessus. Il fallait qu'il fût d'un airain particulier pour que l'administrateur osât parler du ministre après ce qui s'était passé.

— La responsabilité qui m'incombe' est considérable, je n'ai jamais cherché à me le dissimuler... Aussi ai-je résolu de faire poser par le serrurier, dans le service des fauves, des tiges de fer résistant à toute commotion future.

Les tètes des professeurs retombèrent sur leur poitrine, courbés par la même pensée : L'administrateur ne s'en va donc pas !

— Monsieur Francazal, reprit le directeur, votre conduite n'a pas été tout à fait exempte de reproches dans cette circonstance.

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Le chef du service des fauves faillit disparaître sous la table.

— Vous auriez dû me prévenir, depuis longtemps, que les barreaux de la cage du lion étaient insuffisants pour protéger le ministre contre tout danger.

— Monsieur l'administrateur, jamais pareille révolte de l'animal ne s'était produite en face du public.

— Je ne m'inquiète pas du public, monsieur Francazal, je parle de Son Excellence le ministre... Cette bizarre surexcitation du fauve s'est produite, à mon grand regret, pendant la visite d'un fonctionnaire de l'ordre le plus éminent... Elle peut se reproduire de nouveau et atteindre un des hommes attelés au timon de l'État, s'il daignait visiter un établissement qui fait la gloire de la France... Je n'ai pas pour habitude, vous le savez, de me soustraire à la responsabilité qui m'incombe en accusant la négligence de mes chefs de service... En pareille circonstance, Son Excellence le ministre ne reconnaît pas pour responsable M. Francazal, mais M. Pardessus, l'administrateur... Je le dis sans vanité... Je porte sur mes propres

épaules le poids considérable d'un des plus importants établissements nationauxde l'Europe. . . Et je ne veux pas être accusé si un semblable fait se renouvelait dans l'avenir.

— Il parle d'avenir, pensèrent les professeurs. .. Il ne s'en ira pas !

— Vous avez entendu, monsieur Francazal... A l'issue de la conférence, ne manquez pas de faire un bon pour le serrurier du Jardin du Roy... Il faut des barreaux d'une force exceptionnelle... Un autre bon pour le menuisier est également nécessaire ; il remettra le plancher à neuf... Mieux encore... Le menuisier établira un plancher en chêne, afin que les déchirures des barreaux de fer ne se reproduisent plus... Le plancher devra être goudronné et entretenu avec le plus grand soin, de telle sorte que les déjections des fauves ne puissent s'infiltrer jusqu'au cœur du bois et corrompre les fibres de la surface.

De tels détails firent penser aux professeurs que leur supérieur avait la vie dure.

— Monsieur l'administrateur? demanda timidement le chef de service, atterré pat* les regards de M. Pardessus.

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— Parlez, monsieur Francazal, dit l'administrateur d'un ton bref qui suffisait à couper la parole d'un inférieur assez audacieux pour se permettre une observation.

— Les frais de serrurerie et de menuiserie, dont je dois faire les bons, seront assez considérables...

— Que vous importe, monsieur?

— Sur quel fonds devront-ils être portés ?

— Sur le budget du service des fauves, vous ne l'ignorez pas, monsieur.

— Time reste, pour cette iîn d'année, à peine de quoi faire face à la nourriture des animaux de mon service...

— La nourriture , la nourriture ! s'écria M. Pardessus... Je n"ai pas ;i entrer dans de si mesquins détails... M. le trésorier a qualité pour vous répondre... Vous n'avez ])as d'autre requête à me présenter?...

— Pardon, monsieur l'administrateur.

M. Pardessus regarda son subordonné d'un œil qui voulait dire : Encore !

— Sur la fin de l'exercice courant , j'avais

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espéré faire quelques économies pour l'acquisition d'un tigre... Cette dépense de serrurerie et de menuiserie met à néant mes espérances, en employant, je le crains, la moitié delà somme nécessaire à l'achat de cet animal.

— La sûreté d'augustes visiteurs marche avant une pareille acquisition... Remettez l'a chat du tigre au budget de l'an prochain.

— Tous les ans, monsieur l'administrateur, le tigre que j'ai en vue est remis à un budget futur.

— Faites des économies, monsieur, sur d'autres articles...

— Des économies sur la nourriture!... Les animaux ne mangeront plus, balbutia ]\1. Francazal.

— Vous dites, monsieur le professeur? demanda avec arrogance ^I. Pardessus, quoiqu'il eût entendu... Je ne vous comprends pas ; vous avez la mauvaise habitude de parler pour votre barbe.

M. Francazal, se le tenant pour dit, n'osa répliquer.

— Messieurs les professeurs, reprit M. Par-

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dessus , Son Excellence tenait à se rendre compte de vos travaux... Je me préparais à l'accompagner dans vos divers départements... Le programme de la visite avait été tracé par moi dans tous ses détails... Le fâcheux événement que vous savez en a empêché la réalisation, et je suis chargé par Monseigneur le ministre de vous faire part de l'intérêt qu'il porte à toutes les parties de vos services respectifs.

— Fourbe, triple fourbe ! pensa 'SI. Drelincourt, qui tressautait d'indignation sur son siège.

Il est certain que l'administrateur mentait avec une rare impudence; mais peu lui importait qu'on pénétrât ses duplicités. M. Pardessus appartenait à l'école des grands politiques qui ne regardent pas aux moyens pour gouverner les hommes : il avait un mépris aljsolu pour ses subordonnés, et s'inquiétait peu qu'on blâmât ses moyens de gouvernement, pourvu qu'il gouvernât.

Avant de clore l'Assemblée, M. Pardessus lanra un dernier trait.

— Vous pourrez dire, messieurs les professeurs, que cet événement n'a influé en rien sur

le moral de votre chef... Il en a été de même de Son Excellence le ministre. Monseigneur, qui a le courage viril, s'est rendu parfaitement compte du danger... D'ailleurs, ma propre poitrine protégeait celle de Son Excellence qui nous est précieuse à tant de titres... Il est bon que tout le personnel du Jardin du Roy le sache.

Les professeurs inquiets se regardaient.

M. Pardessus semblait répondre aux propos du Gorridor-qui-parle. Ce qui n'était que doutes e changea en certitude quand l'administrateur répéta quelques -unes des accusations qui avaient été lancées contre lui.

M. Drelincourt, M. Francazal, M. Minoret, M. Boutibonne, M. Comparet, étaient les seuls qui se fussent permis des observations : les autres professeurs, plus réservés, avaient opiné du bonnet. Éxistait-il un traître parmi eux, un délateur qui, le soir même, avait été rapporter à M. Pardessus des paroles imprudentes?

C'est sous le coup de ces réflexions que les membres de l'Assemblée se retirèrent, la tête basse, ayant reçu une fois de plus la leçon qu'ils ne devaient confier à personne leurs secrètes pensées. L'administrateur pratiquait

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l'art de régner en semant la division entre eux, et de mauvaises notes devaient être ajoutées aux dossiers des imprudents qui s'étaient laissé aller à des paroles trop sincères,dans la croyance que M. Pardessus serait révoqué.

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