‹ Fanny MonoretChapitre 9 sur 29 · LE MINISTRE AU JARDIN OU ROY · texte numérisé non relu

LE MINISTRE AU JARDIN OU ROY

Quelques jours après la réception ministérielle, M. Pardessus se dirigea vers le quartier des animaux carnassiers. Il était grave et semblait préoccupé en passant en revue le personnel de lions et de lionnes, de tigres, d'hyènes et d'ours. Deux gardiens, la casquette à la main, suivaient l'administrateur.

— Monlrez-moi, dil-il, ce lion que M. Minore t se vante de domestiquer,

— C'est celui-là, c'est Jacques, monsieur le directeur, dit un des gardiens.

— Pourquoi le dénommez-vous Jacques?

— Monsieur le directeur, c'est M. Minoret qui l'a baptisé de la sorte.

— Baptisé! Ne comprenez-vous pas la valeur de vos paroles?... Un carnassier baptisé! A l'a-

FANNY MhNOUET o'.)

venir, entendez-vous, je vous tléfends ox[)ressénient de (jualifier un animal par un pnMioni d'homme... Jacques, qu'est-ce que cela signilic? Celui d'entre les gardiens et employés de l'établissement qui prononcera encore ce nom, encourra les rigueurs de l'administration.

Le lion tournait et retournait dans son cabanon, jetant parfois un regard vague .sur M. Pardessus, comme si l'animal eût compris qu'on s'occupait de lui.

— Vous avez vu, reprit l'administrateur, comment procédait ^I. Minorct avec le fauve pour l'amadouer?

— Monsieur le directeur, M. Minoret a passé peut-être trois mois en contemplation devant la cage du lion, comme pour se faire connaître.

— Que de temps perdu pour un homme a})pelé par le souverain à d'importantes recherches scientifiques!... Dites- moi... Ce lion projette de fâcheuses odeurs. . .

— On s'y habitue, monsieur le directeur... Les gardiens qui sont en rapports constants avec l'animal n'en souffrent pas...

— Les gardiens, c'est possible, mais moi! jNI. Pardessus, qui était dès huit heures du

(')() FANNY 3lIX0RI-:T

matin parfumé et pommadé, trouvait dans l'odeur particulière aux carnassiers un premier écueil à son projet.

— Quand M. ^linoret a eu contemplé l'animal pendant le long laps de temps que vous dites, comment est-il entré en relations avec lui?

— Monsieur le directeur, c'est alors que M. Minoret a eu une idée.

— Une idée, M. ]\linoret! s'écria avec dédain M. Pardessus en arrêtant son regard sur le gardien qui tournait sa casquette entre ses doigts.

— Monsieur le directeur, je n'ose vous dire l'idée de ^l. Minoret....

— Ne fatiguez pas inutilement votre casquette ; faites-moi part de ce qu'à tort vous appelez l'idée de M. Minoret. Un pauvre homme incapable d'avoir des idées...

— Monsieur le directeur, c'est à celte occasion que M. Minoret a appelé l'animal Jacques.

— Brigadier, je vous mets à l'amende pour oser répéter en face de moi ce nom que je vous avais enjoint d'oublier... A tout jamais,

KANXY MINORET 61

entendez-vous, vous ne devez affubler un fauve d'un pareil prénom... Je vous demande les procédés qu'employait M. Minoret vis-à-vis de l'animal, répondez...

La casquette du gardien-chef fit de fortes évolutions.

— Excusez-moi, monsieur le directeur, l'animal était sensible à ce surnom...

— Sensible, cela vous plait à dire... Il faut déraciner cette fâcheuse habitude, je le veux.

— C'est que le lion n'obéit qu'à cet appel...

— Vous châtierez le fauve au premier acte de désobéissance... Appelez ce lion d'un titre quelconque, le Roi des forêts, le Souverain du désert... Voilà des appellations normales qui conviennent à la personnalité de l'animal et la relèvent au. besoin.

Les gardiens écoutaient M. Pardessus avec inquiétude. Crier en face de la cage : « Roi des forêts, voilà de la viande de cheval pour ton repas », leur paraissait peu en rapport, ainsi que la « souveraineté dans le désert », avec un animal enfermé.

— Ce lion, comme tous ses congénères, reprit M. Pardessus, appartient à une famille, à

un ordre, à une espèce... Il eût été si facile de l'habituer à ce mot de carnassier qui est son titre véritable... Tout dépend du ton qu'on emploie... Carnassier, cria avec une voix de caporal l'administrateur en faisant des gestes pour faire lever le lion accroupi.

L'animal ne bougea pas; sa gueule serrée continuait à manifester un profond mépris.

— Ah! s'écria M. Pardessus, j'ai une idée qui cadre parfaitement avec la nomenclature d'un étabhssement scientifique... A partir d'aujourd'hui, vous appellerez l'animal Léo... Ce nom offre de nombreux avantages. Facile à retenir pour les ignorants, les savants également en apprécieront la valeur; l'animal eu sera touché, car le mot est doux... Léo! Voilà une idée! Gomment se fait-il qu'aucun des professeurs du Jardin du Roy n'y ait songé jusqu'ici?

Plein de son idée, M. Pardessus s'avança près de la cage, et essayant de faire passer dans sa voix de paon l'émoUient qui y manquait :

— Léo ! s'écria-t-il.

L'animal no parut pas sensible à cette appellation, et, sans respect, tourna le dos à l'administrateur.

FANNY MiNoni-yr 03

— Léo! Léo! reprit M, Pardessus on avançant le bras dans la direction de l'animal pour bien lui faire comprendre ({ue c'était à lui qu'il daignait s'adresser.

Avec indifférence le lion resta étendu sur le plancher de la cage, inclinant la tête du côté opposé à l'administrateur.

Ce que peut exprimer de regrets un condamné à être incarcéré pour la vie se lisait dans les yeux de l'animal, rougis autant par la tristesse que par l'échauflement résultant d'un étroit cabanon.

Sur cette face majestueuse était inscrit un mépris a])solu pour tout homme, ignorant ou savant. Grave et plein de dignité, rappelant les grands sphinx des sables égyptiens, l'animal, (juand il ouvrait ses paupières fatiguées, sem- ])lait regretter ses courses dans le désert , à l'état liljre, le vent soufflant dans sa crinière.

Une troisième fois, J\l. Pardessus reprit avec sa voix de ])ois : « Léo! Léo! » en agitant les bras.

Le lion souleva sa lourde queue, et lourdemont la laissa retomber sur les planches.

— Vous vovez! s'écria l'administrateur triom-

64 FAXXY MINORET

phant. L'animal commence à me comprendre... Je me cloutais qu'il ne resterait pas insensible à ma voix... Léo! Léo!

Le lion poussa un tel rugissement que M. Pardessus sauta en arrière de trois pas.

Un peu pâle, il ajouta :

— Léo me répond, vous l'entendez.

Les deux gardiens avaient échangé un coup d'œil. Quand M. Pardessus se rapprocha de la cage :

— Prenez garde, monsieur le directeur, le lion est agacé, dit le brigadier.

— Qu'importe! il se fera à ce nouveau nom, répondit M. Pardessus. En voilà assez pour une séance, je reviendrai demain.

Quand l'administrateur fut parti :

— Pauvre Jacques! s'écria le gardien qui, chargé de veiller à la nourriture de l'animal, compatissait à la bête dont la tristesse annonçait une fin prématurée.

Les gens du peuple ont de ces délicatesses. De sentiments simples comme les animaux, ils les comprennent. M. Minoret avait conservé la simplicité des grands savants et ainsi il réussit à se faire aimer du lion, quand M. Pardessus ne

(lovait en recueillir que la maussaderie. Les animaux ont également leur façon de comprendre les gens.

Pendant une quinzaine, l'administrateur eut la persévérance de rendre visite au lion. 11 espérait arriver au même résultat que M. Minoret, présenter lui-même l'animal au ministre, se faire donner la patte et en même temps la croix .

Pour arriver à son but, le directeur avait fait diminuer chaque jour par l'économe un peu de la ralion de viande de l'animal, prétendant le rendre docile par ce moyen.

A quelque temps de là, M. Pardessus reçut avis officiel de la visite sous huitaine du ministre au Jardin du Roy. Les narines de l'administrateur frissonnèrent de joie à la venue du pli cacheté apporté par un soldat de la garde suisse. Appuyant la lettre contre sa poitrine, M. Pardessus semblait comprimer les battements de son cœur.

Heureusement, le fonctionnaire était seul lorsqu'il reçut la grande enveloppe solennelle, décorée d'im cachet de cire rouge, large et épais, gloire des anciennes administrations.

VjC,

v\yy\ Mixnp.KT

Une émotion se produisit à un tel degré d'intensité sur la face de M. Pardessus, qu'à diverses reprises il essuya son front avec la batiste de son mouchoir.

La venue du ministre ! Quelle gloire pour le directeur du Jardin du Roy!

M, Pardessus se leva, ne pouvant tenir assis. Il se voyait entouré de son état-major de professeurs, attendant à la grille de l'établissement le personnage considérable qui daignait, par sa présence, témoigner d'un vif intérêt pour le ^luséum.

Eh bien! non, l'administrateur ne recevrait pas l'Excellence à la télé des savants de rétablissement ! Tous ces professeurs, pétris do vanilé, cliercheraient à intercepter les regards du ministre, quand lui seul, M. Pardessus, devait élre honori' de leur rayonnement. No valait-il pas mieux consigner chaque chef de service dans son département et fatiguer de telle sorte le noble visiteur que, harassé par ses courses dans le Jardin, il se refuserait lui-même cà prolonger sa visite?

Deux hommes étaient particulièrement dangereux, d'abord le frétillîint professeur d'élec-

•\N.\V MliNOI'.KT ('>7

tricité; il se glissait, comme un furet, à travers les groupes les plus compacts et se trouvait toujours en lumière au premier i)lan, quand hiérarchiquement il devait occuper un rang plus modeste. Aussi M. Drelincourt avait-il accaparé un nombre considérable de rubans et de croix au détriment de ses collègues, et il était indécent de voir la poitrine de ce petit être chétif accumuler dans un si étroit espace les décorations de l'Occident et les plaques de l'Orient.

Un autre personnage était à craindre, quoiqu'il atîecttàt une attitude modeste et que le revers de ses habits n'offrit que peu de marques honorifiques. Mais les hommes n'avaient pas de secrets pour M. Pardessus. C'était un étalage calculé de modestie que celui de M. Minore! jouant l'absorption des grands savants, absorption beaucoup trop considérable pour un simple professeur d'anthropologie.

Lui aussi, M. Minoret, était intéressé à douille titre à celte visite, car le ministre avait demandé i\ voir le lion apprivoisé par ce savant, et M. Pardessus s'arrangerait de telle sorte ([ue, tout au début de l'arrivée du grand digni-

68 FAXNY MINORET

taire, avant qu'il pût dire une parole, il serait appelé à constater à quel degré avait été poussée par l'administrateur la domestication du félin.

Plein de confiance et souhaitant que le carnassier pût offrir sa patte au ministre, ce qui était le comble d'un apprivoisement bien entendu, M. Pardessus interrogea à diverses reprises le brigadier de service du quartier des fauves.

— Gomment fonctionne Léo? demandait-il.

— Pas plus mal, monsieur l'administrateur, quoiqu'il ait passablement dépéri depuis quelque temps.

— Je n'entends pas présenter au ministre un animal en mauvaise santé.

— Monseigneur le ministre doit donc venir? demanda timidement le gardien.

— Mais vraiment, vous faites à votre supérieur des questions déplacées... Le ministre! ... Est-ce que j'ai parlé du ministre ? J'ai peut-être dit que Son Excellence s'intéressait à la conservation des animaux du Jardin du Roy; car j'en ai la haute direction et je suis, jusqu'à un certain point, responsable de leur hygiène.

FANNY MINORET CiO

Le gardien ayant fait mine de sortir:

— Ne sortez pas, j'ai une idée.

Les idées de M. Pardessus se reconnaissaient à ce signe particulier qu'elles n'appartenaient en quoi que ce soit à la classe des idées; mais il n'en était pas moins très fier d'une qualité dont il s'octroyait bénévolement et pour son usage exclusif le brevet.

— Auriez-vous remarqué, demanda- t-il au gardien, quelque sournoiserie dans le caractère de Léo?

— Monsieur le directeur, l'animal est très franc d'habitude.

— Certainement, je me plais à reconnaître à Léo une certaine franchise, et votre attestation renforce mes propres observations; cependant Léo est violent... Les pères de l'histoire naturelle sont d'accord sur ce point : carnassier franc, mais violent. Je ne voudrais pas exposer d'illustres visiteurs à ses brusqueries, vous comprenez? xVussi, en y songeant la nuit dernière, c'est alors que m'est venue en tète l'idée ([ui m'a fait vous appeler... Il s'agit de rogner les ongles de Loo.

— Oh! monsieur le dirôcteiir! fit lo gardien.

'70 FANNY MIXORET

— Eh bien, vous reculez devant l'exécution de mon idée?... Une opération des plus simples, pourtant !

Le gardien regardait M. Pardessus comme s'il eût engagé l'administrateur à tenter luimême l'opération.

— Ce sera bientôt fait de rogner les ongles des quatre pattes.

Le gardien secouait la tête.

— Vous êtes toujours embarrassé pour des vétilles, dit M. Pardessus... Léo est à la demiporlion, n'est-ce pas? A partir d'aujourd'hui, vous enlèverez un quart de cette demi-portion.

Le gardien se retira avec l'attitude d'une mère à qui on commanderait de donner à téter seulement une fois par jour à son enfant.

Le lendemain matin, M. Pardessus alla voir le lion, qui était tout à fait abattu, ne comprenant pas pourquoi, après lui avoir enlevé sa liberté, on le privait actuellement de sa ration habituelle. Le pauvre animal avait perdu son caractère solennel et manquait de noblesse. Avachi sur le plancher, il se sentait au pouvoir d'ennemis acharnés à sa perte. Sa crinière pendait emmêlée. A quoi bon faire sa toilette?

FANNY MIXORET

Pour d'implacables adversaires ! L'animal avait le sentiment de sa défaillance. Par le grillage passait une de ses pattes, inerte.

M. Pardessus s'avança à pas de loup, un doigt sur les lèvres, commandant le silence aux gardiens ; puis il parla à voix basse au brigadier.

— Tout de suite, dit-il, tout de suite.

M. Pardessus regardait le lion et se frottait les mains avec une telle expression de contentement qu'il fallait qu'une idée triomphante l'agitât. Le lion, lui, manquait complètement d'idée, mais non de mélancolie. Il respirait diflicilement et le jeu de ses poumons agitait à peine ses flancs.

— Bon! s'écria M. Pardessus envoyant arriver deux ouvriers à la suite du messager qu'il avait dépêché... La corde est solide... Faites-moi un bon nœud coulant... Parfait... Attachez la patte de Léo au grillage... Et serrez ferme!

Le lion se laissa faire. Il était au pouvoir d'un bourreau.

— Et vous, dit M. Pardessus en fouillant dans la sacoche de cuir d'un des ouvriers et

en prenant des outils, limez les ongles de la patte... C'est on ne peut mieux... L'animal est fort docile... Il est vraiment complaisant, ce Léo, qu'on accusait d'emportement.

Sur l'ordre de l'administrateur, deux gardiens entrèrent par la porte de derrière du cabanon, armés de pieux en fer destinés à mater l'animal, s'il faisait mine de résister.

Poussé en avant de la cage par les gardiens^ le lion essaya de se relever ; mais il n'y put réussir, sa patte de devant étant liée en biais. L'opération consistait à faire passer une seconde patte par les barreaux de la cage. Le lion n'opposa aucune résistance à cette manœuvre; il semblait obéir à la voix de M. Pardessus, qui lui parlait avec une aménité toute particulière.

— Là, mon petit Léo, là, là !

Les autres pattes furent successivement sou- . mises à la même opération. Le lion se laissait faire comme un veau. M. Pardessus était triom. pliant ; il allait pouvoir impunément toucher les pattes de l'animal, ce qu'il fit, du reste, avec la précaution d'un mineur mettant le feu à une mèche. Étant revenu diverses fois à la

KAWY MIN"()1\I:T

charge, et s'enhardissant jusqu'à prendre dans la main une patte du lion :

— Je savais bien, dit -il, que j'arriverais à apprivoiser Léo... Maintenant, déliez les cordes.

Quand la torture fut terminée, après le débouclement des nœuds, le lion se releva, jeta un coup d'œil de côté sur l'administrateur et fit le tour du cabanon, essayant de marcher sans les crampons naturels dont l'avait privé l'invention de M. Pardessus.

— Bien, mon brave Léo, tu seras récompensé de ta docilité... A partir d'aujourd'hui, la demi-ration est rétablie... De plus, dit l'administrateur en s'adressant au gardien-chef, vous mélangerez à sa nourriture un gramme d'arsenic, pour que son poil reprenne quelque éclat... Il est inutile de parler de ce détail à j\L Francazal, le chef du service des fauves.

— Mais, monsieur le directeur, si M. Francazal apprend que j'ai ajouté de l'arsenic à la ration du lion?

— Ne suis-je pas l'administrateur?... Pas un mot de ceci, vous entendez... Je connais les animaux, leur fort et leur faible... M. Frauca-

74 FAXXY MINORET

zal, d'ailleurs, s'occupe médiocrement des carnassiers placés sous sa direction... 11 préfère aller faire antichambre dans les ministères...

Deux jours après cette opération, la venue du ministre était annoncée, et un avis de M. Pardessus enjoignait à tous les chefs de service de rester au siège de leur département jusqu'à ce qu'ils fussent mandés par ordre de Son Excellence.

Le long du quai, jusqu'au pont de la Tournelle, des gardiens avaient été placés à une distance d'une demi-portée de fusil, formant un télégraphe vivant qui devait annoncer la venue du ministre.

Tout le personnel était en grande tenue. Le jardin avait été balayé avec un soin particulier, la litière des animaux renouvelée, et une inspection sévère passée de tous les arbres malades, pour renouveler leurs emplâtres. C'était un mouvement inaccoutumé à l'intérieur des logements des professeurs.

Enfm la voiture du ministre fut signalée; elle franchit au galop la montée de la rue Saint- Victor, au grand émoi des habitants du (juartier, que troublaient rarement un équipage

I ANNY MINOUKT lO

jirinciei', des valets en livrée, et un état-major d'élégants petits jeunes gens, qui accompagnaient le ministre dans ses tournées.

M. Pardessus attendait à la grille, vêtu d'un habit noir à la française, de culottes courtes, la jambe moulée dans d'irréprochables bas de soie noire, les souliers relevés par une boucle enrichie de diamants. Les gardiens portaient l'iia'bit rouge, la cravale et les gants blancs.

La voiture de l'EKcellence s'arrêta ; mais ]\L Pardessus ne voulut pas laisser au valet de pied l'honneur d'ouvrir la portière et d'offrir la main au ministre pour l'aider à franchir l'espace qui séparait le carrosse du trottoir.

Elles étaient plus admirables que de la part de tout autre les génuflexions de l'administrateur, qui tenait du tambour-major pour la taille, et dont les saluts respectueux affectaient de savantes courbes.

Sous le prétexte de soustraire le haut fonctionnaire à la foule émerveillée de cette glorieuse entrevue, M. Pardessus entraîna le ministre dans son cabinet.

— Messieurs, dit le ministre en s'adressant à son état-major de petits jeunes gens, veuillez

76 FAXXY MIXORET

faire un luur dans le Jardin du R.oy pendant que j'aurai le plaisir de m'entretenir avec monsieur l'administrateur; ne vous éloignez pas et tenez-vous prêts à me rejoindre dans quelques instants.

En se rendant chez M. Pardessus :

— Bel établissement, bien tenu, dit le ministre.

— C'est à force de soins, de recommandations, monseigneur ; si mon budget le permettait, je rêve encore d'importantes améliorations, qui permettraient au Jardin du Roy d'éclipser les établissements européens du même ordre.

— Je fais un cas particulier de vous, monsieur l'administrateur, et je suis disposé à vous accorder tout ce qui sera en mon pouvoir.

Après avoir débarrassé l'Excellence de son chapeau :

— Je m'efforce de travailler pour la gloire d'un monarque chéri, dit M. Pardessus en s'inclinant devant le buste de Charles X qui, béatement, assistait à cette scène... Et s'il m'était permis d'adresser une demande personnelle à Votre Excellence, ce serait d'obtenir du direc-

FANNY MIXORET 77

teur du mobilier de la Couronne qu'il voulût bien renouveler les meubles défectueux démon cabinet... N'est-il pas, en ce moment plus que jamais, indigne de Votre Excellence?

— C'est entendu, mon cher administrateur, dit le ministre.

— Les prises d'eau laissent également à désirer, monseigneur... Permettez-moi de vous en donner un exemple... Voici un robinet pour faire quelque toilette après mon travail de la journée. L'eau arrive en abonda.nce pour les animaux ; son volume est irrégulier pour mon usage particulier ; parfois, ce robinet laisse à peine tomber quelques gouttes.

Le ministre regarda M. Pardessus avec inquiétude. La conversation se continuait, dans laquelle il n'était question que par échappées du Jardin du Pvoy, tandis que la personnalité de l'administrateur s'étalait, persistante, avec un abus excessif du moi,

M. Pardessus semblait prendre le ministre pour un t^rchilecte vérificateur ; aussi le haut fonctionnaire, impatient et distrait, croisait ses jambes, les décroisait, secouait la tète, avançait la main, faisait des signes d'acquiescement à

FAXXY MINORET

chaque mot que le verbeux directeur laissait couler de ses lèvres, s'imaginant, dans sa naïveté, que ses paroles produisaient le plus grand effet sur l'esprit du ministre. Il était complet dans sa minutie l'administrateur, qui parlait buanderie, chapeaux à cornes des gardiens, paperasserie, et qui paraissait oublier complètement les collections du Muséum. Étranger aux éléments les plus simples de l'histoire naturelle, M. Pardessus, habituellement en contact avec ses bureaux, ne parlait que de correspondance, de règlements, d'arrêtés.

Le ministre le remit sur la voie.

— Je vois, cher monsieur, avec quel ordre fonctionne votre administration ; l'immense quantité de détails qui absorbe votre intelligence le prouve...

— Oli ! monseigneur, combien le mot est juste... Détails absorbants, considérables... Si vous le permettez...

Le ministre jugea à propos de ne pas permettre.

— A une prochaine visite, dit-il, je ne manquerai pas de dévider cet écheveau avec votre aide ; aujourd'hui, je désire visiter les ani-

KANNY MINORET 70

maux... Vous êtes entouré de savants à qui, sans cloute, vous avez fait part de ma visite ; je tiens à les complimenter moi-même... J'ai, malheureusement, peu do temps à consacrer à nos grands établissements royaux.

Le ministre se leva. Cette fois, M. Pardessus comprit qu'il était temps de donner au ministre son chapeau. Alors lui revint le souvenir du lion, qui lui était complètement sorti de l'esprit pendant qu'il s'appesantissait sur la matière administrative.

En sortant du cabinet, le ministre fut entouré par le groupe des petits jeunes gôns de l'état major, qui l'attendait. Prenant familièrement le bras de l'un d'eux :

— • Charles, dit-il, laissez-moi m'appuyer sur votre bras.

Et il lui souffla à l'oreille :

— Vous me garantirez contre ce M. Pardessus, qui est un fâcheux insupportable.

M. Pardessus était épanoui. Il eût entendu l'opinion professée sur sa personne par le ministre, qu'il n'en eût pas cru ses oreilles.

Le cortège parcourut les allées, l'administrateur en tète, se redressant dans toute la Ion-

80 FAXXY MIXORET

gueur de sa sottise, et prenant plaisir à l'étaler, complète.

— Monseigneur, dit M. Pardessus en arrivant dans le quartier réservé aux fauves, permettez-moi, avant la tournée dans les divers services, de vous montrer des essais d'apprivoisement que j'ai tentés cet hiver. Un lion, surtout, m'a donné les résultats les plus heureux, ainsi que vous pourrez vous en convaincre.

— Je croyais, monsieur l'administrateur, que M. Minoret s'occupait spécialement de l'animal.

— Pardonnez-moi, monseigneur, si je rectifie ce détail, 'donné par les journaux... M. Minoret est un simple professeur d'anthropologie ; il lui reste peu de loisirs pour la difficile entreprise d'une domestication, lente à obtenir... Quelques essais étrangers ont pu être tentés, mais qui ne sont rien, en regard des résultats obtenus par moi.

— Vous réunissez tous les talents, cher monsieur, dit le ministre.

M. Pardessus s'inclina, sans se rendre compte du ton dont ces paroles étaient dites.

Le cortège se trouvait alors face à face avec une hyène rayée, qui ne paraissait pas vouloir

FANNY MINOP.ET 81

s'incliner devant le ministre et bâillait à faire décrocher la mâchoire à l'Excellence.

— Hycfiia vulgaris, dit avec mépris M. Pardessus, s' efforçant de masquer les malhonnêtes félins, qui ne se gênaient pas pour accomplir leurs actes naturels.

Heureusement, le ministre avait sur lui un llacon de sels qu'il aspirait avec avidité.

— Voici l'animal qui était, il y a quelque temps encore, le plus indomptable de la série, dit M. Pardessus en faisant ranger le cortège devant la cage du lion ; je l'ai réduit à une soumission absolue... Il est doux comme un mouton et reconnaît ceux qui le traitent avec bienveillance; c'est ainsi que, peu à peu, j'ai pu l'amener à laisser .sa patte dans ma main assez de temps pour pénétrer en lui et connaître ses impressions intimes.

— Vous êtes un administrateur doublé d'un dompteur, cher monsieur, dit le ministre.

Après quelques courbes prolongées, qui n'étaient pas de simples courbettes :

— Léo! Léo! appela M. Pardessus... Beau, beau, Léo !

Le lion avait repris un peu de sa mine ma-

jestueuse, sauf deux rigoles humides à l'angle des yeux.

— Léo, soyez aimable avec votre maître, dit M. Pardessus.

Le lion arpentait son cabanon de long en large, aussi dédaigneux que si un a camelot » du boulevard lui eût offert une lorgnette en location pour voir représenter un drame.

— Hé ! hé ! fit M. Pardessus, la patte, mon petit Léo, la jolie patte à ce maître.

Véritablement on eût servi au lion une sardine pour son déjeuner qu'il n'eût pas témoigné un plus vif dédain.

M. Pardessus, froissé de ce manque d'obéissance, l'indiqua par un clappement de langue, /', /', t\ t\ qui équivalait à une réprimande.

Le ministre considérait le lion avec intérêt ; mais l'état-major des petits jeunes gens commençait à sourire des vains efforts de M. Pardessus, qui ressemblait en ce moment à un démonstrateur de physique amusante, dont aucun tour ne réussit.

Blessé delà résistance du lion, M. Pardessus prit un ton plus sévère.

— Ici, Léo, tout de suite, je l'ordonne !

FANXY MINdUKT 80

Ce commandement fut suivi d'un hurlement effroyable. Du fond de son cabanon, où l'animal se tenait, il s'était précipité, tète en avant, contre les barreaux de la cage, et quoique les tiges de fer furent épaisses, elles avaient ployé en faisant entendre un violent déchirement de bois du plancher.

D'un bond on arrière, M. Pardessus était retombé sur le ministre. Tout l'état-major des petits jeunes gens attachés au cabinet prit sa volée par les différentes issues du corridor, et lui-même le ministre en eût fait autant si le poids du corps de M. Pardessus ne l'eût collé à la muraille.

En constatant l'inefficacité de sa poussée contre les barreaux, le lion se laissa aller à toute sa colère et la fit partager aux hyènes , aux tigres et aux jaguars, ses compagnons d'infortune. Jamais plus effroyables rugissements n'avaient troublé le tranquille Jardin du Roy. C'étaient des bondissements dans toutes les cages, des yeux enflammés , des gueules menaçantes, des cris qu'on n'entend que dans le désert. Les gardions couraient efiarés, ne sachant quels étaient les ac-

(Si FANNY MINORET

teurs les plus dangereux de cette insurrection.

Au dehors les petits jeunes gens de l'étatmajor étaient sortis blêmes, en criant : Le lion est échappé !

Autour des cages des carnassiers se tassait la foule habituelle d'honnêtes provinciaux, de bonnes d'enfants, de militaires qui regardaient avec une quiétude parfaite les animaux encagés.

Une trombe qui s'abat sur une forêt de sapins, les casse par le milieu, le terrible cri: Au feu ! dans une salle de spectacle, ne produisent pas d'effets plus effrayants que : Le lion s'est échappé de sa cage !

Toutes les jambes s'envolèrent dans toutes les directions ; tous les dos se courbèrent. Ce fut un sauve-qui-peut général semblable à celui d'une armée en déroute.

Trois étroites avenues aboutissent à l'angle du bâtiment des félins. A l'entrée d'une de ces avenues, une marchande tient un petit commerce de pains de seigle, destinés à être offerts aux animaux ; en face une autre marchande est assise derrière une table chargée de carafes de citronnade et de coco pour les] enfants. Les

FANNY MIXORET H~)

lieux marchandes et leurs étalages furent renversés par la foule et rejetés en face du kangourou rouge, fort étonné d'être troublé dans ses méditations, pendant que la biche d'Aristote, ilont les cloisons protégeant le petit domaine étaient brisées, regardait avec stupéfaction les débris du commerce de boissons projetés violemment à ses pattes.

Quelques gens affolés de terreur s'étaient réfugiés, en escaladant les palissades, dans la cabane rustique du mouflon de l'Himalaya ; pai- la fenêtre du premier étage de cette construction se montraient des têtes désespérées d'avoir perdu leurs chapeaux, car les allées du Jardin du Roy étaient noires de feutres, à faire la fortune de plusieurs chapeliers.

D'autres fuyards étaient grimpés sur un micocoulier, et n'avaient pas craint d'étreindre convulsivement l'arbre délicat, le stypznolobium Juponicum.

Un escadron de cuirassiers balayant une rue un jour d'émeute, n'eût pas produit plus d'effroi. Seule restait calme la girafe, nouvellement arrivée dans la capitale ; appuyant ses pattes de devant contre le grillage de son enclos, la girafe

86 FAXXY MIXORET

cherchait à grouper dans son crâne étroit \e< motifs qui pouvaient mettre en fuite tant de Parisiens.

Il n'est pas d'oiseaux plus philosophes que les flamants, les goélands et la bande deséchassiers. Endormis sur leurs longues pattes, ils semblent des saint Siméon réfléchissant du haut de leur colonne sur les vicissitudes humaines ; d'habitude, ils savent vivre en paix avec les tapageuses mouettes rieuses ; mais leur domaine tranquille n'est jamais troublé par l'homme. Le cri: Le lion s'est échappé de sa cage, avait empêché de respecter la méditation des échassiers. Des fuyards, croyant trouver leur salut dans la pièce d'eau qui sert aux ébats de toutes ces familles d'oiseaux, avaient mis en fuite les goélands à manteau bleu, les flamants d'Egypte, dont la queue rose, enflammée comme un coucher de soleil, apparaissait dans la verdure des arbres voisins.

En voyant fuir tous ces gens affolés de terreur, ceux qui arrivaient par le quai ou la rue Saint- Victor rebroussaient chemin, et les cochers fouettaient leurs chevaux avec mille jurons, craignant de voir déboucher, prêts à

lANNY MINOUET 87

n'en faire qu'une bouchée, les animaux les plus carnassiers de la création.

Dix minutes plus tard, tout Paris se disait que le Ministre de l'Instruction publique avait été dévoré, en compagnie des professeurs du Jardin du Pioy, par la lionne du Soudan. L'opinion publique flottait seulement entre cette lionne affamée et Tours noir du Canada, regardé comme plus féroce encore.

Si la nouvelle eût été connue à la Bourse une demi-heure plus tôt, les fonds eussent baissé par suite de la dislocation naturelle d'un ministère peu populaire, qu'entraînait à un remaniement profond l'un de ses membres dévoré au Jardin du Roy.

Il n'existait pas à cette époque de journaux du soir ; aussi, à la suite d'ordres donnés parle Préfet de police, immédiatement des marchands de « canards » furent lancés dans les rues et faubourgs, qui relataient les événements dont le Jardin du Roy avait été le théâtre.

Grande fureur du lion ù la ménagerie ! Danger couru par le ministre de TInstruction publique! Animal féroce vaincu!!! formaient les éléments des titres que hurlaient les ven-

88 FAN'XY MIXORET

deurs de ces placards. Ils obtinrent peu de succès. Un ministre dévoré par un lion eût offert quelque intérêt. Les barreaux de la cage du lion avaient malheureusement résisté. Les Parisiens riaient de la (erreur qu'avait dû éprouver le ministre, et la fuite des badauds du Jardin des Plantes devait donner naissance, quelques jours après, à d'amusantes caricatures à l'étalage de Martinet.

Page 1