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LA MARQUISE DE MONTENDRE

M. Pardessus possédait une qualité qui manque aux véritables savants : il fréquentait les salons. A l'âge de cinquante ans, vert encore, se tenant droit, quoique sujet à certaines douleurs rhumatismales, il était toujours prêt à se rendre à un dîner officiel ou à assister à une soirée ministérielle. S'il rentrait souvent tard au Jardin du Roy, le lendemain matin rasé, parfumé, le directeur était le premier à son cabinet, étonnant ses subordonnés par les ressorts qui lui permettaient de vaquer aux exigences de la société et à celles de l'administration.

Après la fâcheuse incartade du bon, suffisante pour plonger un être faible dans l'abattement, M. Pardessus se rendit en toute hâte

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chez la marquise de Montendre, sa protectrice.

Les deux jambes broyées à la suite d'une chute de cheval dans une chasse royale, la marquise était condamnée à ne plus quitter de la vie son fauteuil; aussi toute visite était-elle chère à cette grande dame, qui des agitations des salons n'eût plus conservé qu'un souvenir si sa fille, la duchesse deChàteauminois, n'avait obligé ses adorateurs à faire leur cour à la pauvre femme infirme.

M. Pardessus avait ses grandes et ses petites entrées chez la marquise en qualité d'ancien chevalier servant. Une liaison avec cette grande dame, qui recherchait plutôt la quantité que la qualité des hommages masculins, avait été cultivée avec soin par l'administrateur reconnaissant de cette bonne fortune de haute volée; aussi était-il permis maintenant à M. Pardessus de faire montre de galanterie en envoyant chaque matin à la marquise de Montendre, ainsi qu'à sa fille, deux bouquets des plus rares lleurs des serres du Jardin du Pioy.

Qu'elles sont peu de chose les recherches scientifiques, les veilles, le détachement du monde pratiqué par les vrais savants, en re-

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gard d'un bouquet envoyé à point à une femme haut placée ! La marquise et la duchesse se montraient sensibles ta ce cadeau, et le personnage le plus savant du Jardin du Roy était, aux yeux des deux dames, celui qui ne manquait jamais l'occasion d'expédier des ilcurs rares pour embellir leurs salons.

M. Pardessus pouvait être impunément un sot; ses prévenances équivalaient à un brevet de haute notoriété scientifique.

Au printemps, quand les dames allaient passer la belle saison à la campagne, M. Pardessus remplaçait les bouquets par des envois d'oiseaux rares nés au Jardin du Pioy, ou il faisait expédier, pour les serres de la marquise, des plantes nouvelles dont le botaniste de l'établissement poursuivait l'acclimatation , et ce distributeur de produits payés par la nation passait pour un galant des plus généreux.

— Vous êtes pâle, cher , dit la marquise de Montendre en voyant entrer son ancien- chevalier. Que se passe-t-il? Vous paraissez ému, Maxime.

Dans ce salon, on appelait Maxime M. Maximilien Pardessus, quoique l'assemblage de ce

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prénom et de ce nom offrit une importante envergure; mais la marquise trouvait que le ludesque prénom de Maximilien évoquait le souvenir fâcheux de Robespierre; au contraire, Maxime, prononcé par une voix caressante de femme, perdait sa majesté et devenait plus doux.

M. Pardessus conta la scène de l'aprèsmidi, en augmentant le danger qu'il avait couru en face du lion irrité.

— Vous êtes imprudent, Maxime; vraiment vous déployez trop d'ardeur dans votre poste.

— La science l'exige, répondit M. Pardessus prenant la mine d'un martyr romain condamné à descendre dans l'arène, au milieu des bêtes féroces.

— Laissez de côté la science, Maxime. Qui m'enverrait un bouquet tous les matins s'il arrivait malheur à mon ami?

M. Pardessus s'approcha de la marquise et déposa un baiser sur sa main.

— Et pourtant, malgré mon dévouement à la science, dit-il. Son Excellence le baron Bourbonne m'a lancé, en partant, un regard qui m'a fait froid.

— Bourbonne s'est permis de vous lancer un regard froid, dites-vous?

— Voilà comment le ministre m'a récompensé d'avoir protégé ses jours.

— Bien à tort, Maxime... Le Bourbonne eût été dévoré par le lion que chacun, à la cour, s'en fût réjoui... Dites-moi ce qui a motivé la froideur dont vous parlez ?

— Le ministre a fuilli se trouver mal, et il ne me pardonnera pas d'avoir été témoin de son émotion...

— Dites de sa lâcheté. . . Aucun défaut ne peut me surprendre de la part de ce Bourbonne... Mais je suis là, Maxime, et j'aurai raison du ministre... J'attends ma fille au retour du Bois... Vous expliquerez cette affaire à Diane... Elle va justement ce soir à la cour... Vous n'aurez jamais pareil avocat.

M. Pardessus possédait la qualité particulière aux hommes médiocres, de ne perdre jamais de vue ses intérêts. Il ne se dissimulait pas que sa place était fortjalousée. L'Institut avait sans cesse un œil ouvert dans la direction du Jardin du Roy, visant pour un de ses membres un fauteuil dont s'était emparé un homme sans

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titres .scienliliqucs. Au moindre événement il était à craindre que, jaloux doses prérogatives, l'Institut ne se montrât menaçant dans la revendication d'un poste réservé, jusque-là, à un naturaliste célèbre par ses travaux. Ce cordon d'adversaires qui l'entourait, M. Pardessus ne se sentait pas de force à le rompre. Qu'un vent contraire vint à souffler, M. Pardessus, malgré sa flexibilité de roseau, constatait le peu de profondeur des racines qui le rattachaient au Jardin du Roy et la facilité avec laquelle elles seraient arrachées. Aussi attendait-il avec une certaine anxiété l'arrivée de la duchesse de Chàteauminois.

A un mouvement qui se fit dans la cour de l'hôtel : '

— Voilà Diane, dit la marquise.

Un élégant chapeau sur le coin de l'oreille, la robe d'amazone portée cavalièrement sur le bras, la duchesse entra, la cravache à la main. • — Bonjour, Maxime, dit-elle en lui secouant familièrement la main... Ah! ma mère, que le Bois était délicieux! J'ai été entourée et fêtée par tous ces messieurs, au point de rendre jalouse la petite Léontine, duthéàtre de Madame...

Maxime, débarrassez-moi de mon chapeau...

La duchesse, admirablement mal élevée par une mère coquette, n'en était que plus piquante. Ses cheveux blonds, légèrement crespelés, qu'un coup de main suffisait à masser sans l'aide d'un peigne, permettaient à Diane de changer de physionomie, suivant les caprices qui passaient dans son esprit. Grâce à cette chevelure, qui faisait touffe et se pliait à encadrer une figure tantôt d'un enfant mutin, tantôt d'une femme séduisante, Diane n'avait d'autre règle que sa nature indépendante, imitant parfois l'impertinence des femmes de théâtre, se plaisant à être traitée en garçon, et n'étant gênée dans aucune de ses allures familières par le vieux duc de Chàteauminois, un mari complaisant que, disait-elle, elle ne sortait pas.

La marquise avait essayé de parler de M. Pardessus ; il fallut que Diane passât en revue la toilette des diverses beautés du Bois de Boulogne, les cavaliers qui lui avaient fait la cour, la description des équipages, des femmes en vue, les modes nouvelles qui pointaient à l'horizon de Longchamps. La gazette parlée de la duchesse dura une demi-heure, intéressante

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pour la marquise ({uc ces caquetâmes rapj)elaient à ses beaux jours , fastidieuse pour M. Pardessus qui s'efforçait d'écouter, mais dont le regard, chargé d'inquiétudes, s'adressait à sa protectrice. Elle voulut bien le remarquer.

— Diane, dit la marquise, regarde la mine piteuse de Maxime...

— Qu'est-ce que la girafe peut bien lui avoir fait? demanda la duchesse en imitant le comédien Brunet.

— Laissons la girafe , dit la marquise., Il s'agit de rendre service à notre ami Maxime.

— En est-il réellement digne ? reprit la duchesse.

— Ecoute-le un instant.

M. Pardessus raconta de nouveau l'incident du lion.

— Ce devait être amusant ! s'écria Diane.

— Madame la duchesse, nous avons couru le plus grand danger, dit M. Pardessus un peu scandalisé.

— Oui, oui, fit négligemment Diane, dans le cerveau de laquelle venait se profiler l'animal furieux, altéré de sang, par conséquent des

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plus intéressants pour une jeune femme blasée.

— J'ajoute, reprit la marquise deMontendre, qu'à ce dantçer passé en succède un plus dangereux : le ressentiment qu'a éprouvé le baron Bourbonne à la suite de sa malencontreuse visite au Jardin du Pioy.

Diane se laissa aller à une vive gaieté.

— Bourl.ionne m'amuse, dit-elle. Il devait être vert... Ces dames vont bien rire ce soir, à la cour, en le voyant.

— Je vous en prie, madame la duchesse, reprit, M. Pardessus inquiet, pas un mot qui fasse souprouner à Son Excellence sa défaillance...

— Il faudrait, Diane, dit la marquise, prendre les devants dés ce soir, avant que Bourbonne n'ait eu le temps d'agir contre notre pauvre ami Maxime. Tu pourrais en dire quelques mots au roi.

— Quel service Maxime aurait rendu au cabinet, dit la duchesse, s'il avait pu pousser le lion à faire un boii repas de Bourbonne!... Un libéral qui nous pèse à tous et que le roi a la faiblesse de tolérer dans son conseil... Bourbonne a eu peur, n'est-ce pas ?

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— Effroyablement, reprit M. Pardessus...

Plein do sang-froid, je veillais...

— Parlons de lui d'abord, dit Diane; dépeignez-moi la scène au moment où le lion fit ployer les barreaux...

Quelle attitude avait le ijiinistre en face de l'animal menaçant, M. Pardessus la représenta en insistant sur ce point que le baron Bourbonno n'avait guère plus de tenue qu'un paquet de linge. Quant au directeur, il prit la pose de Léonidas aux Therrao}»yles du tableau de David.

— C'est de la faute du ministre..., reprit M. Pardessus. Il avait à peine écouté l'administrateur dans son cabinet... Son Excellence semblait se soucier fort peu du développement imprimé sous ma direction à la prospérité de notre grand établissement national...

Pendant ce discours, Diane faisait des gestes qui appelaient l'attention de M. Pardessus.

— Continuez, Maxime, dit-elle; je travaille pour vous, mais je vous écoute...

— Les détails administratifs, reprit M. Pardessus, le ministre les a éludés malgré le vif intérêt qu'ils offrent... Une heure défavorable

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avait été choisie pour visiter les carnassiers , déjà énervés par les agaceries des curieux...

— Très bien, dit Diane en se laissant tout à coup tomber contre 'SI. Pardessus, qui fut effrayé. Est-ce assez ça l'attitude de Bourbonne? demanda-t-elle. Maintenant, je relève la tête majestueusement comme notre ami Maxime... Je ne ris pas, je me charge d'amuser le ror ce soir... Il n'a pas un fonds excessif de tendresse pour Bourbonne ; au contraire, Sa Majesté m'a toujours témoigné des marques de sympathie.

— Que je t'embrasse, Diane, dit la marquise, tu es une bonne fille.

— Tu as merveilleusement compris la position de notre pauvre Maxime, ajouta M™" de Montendrc. Si tu parles au roi, profite de l'occasion...

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