‹ Fanny MonoretChapitre 13 sur 29 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

Diano do Ghâteauminois était une des beautés les plus pit[uantes de la cour de Charles X; cette jolie femme, dont les folles boucles capricieuses de. cheveux dorés se révoltaient contre le joug du peigne, secouait des étincelles dans le cœur des hommes. Sur l'épaisse et béate lèvre inférieure du roi, un sourire se posait lorsque la duchesse passait devant lui ; aussi était-elle l'enfant gâtée de cette cour dévote, qui tolérait ses excentricités. Diane, jeune, vive, avait l'esprit de sa physionomie, rompait avec le cérémonial, contait avec expression et se plaisait à rapporter des histoires malicieuses dans lesquelles elle entremêlait la cour et la ville, les coulisses de la politique et du théâtre.

Il fallait être spirituelle et bien partagée de la nature pour lutter avec la duchesse. Les femmes

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de la cour la craignaient, car elle les pénétrait et déshabillait leur étiquette sans crainte de les avoir pour ennemies. Gourme, prétention, outrecuidance, qui sont communes à la cour, Diane les abattait avec la baguette de sa causticité, et ses rivales qui, à son entrée aux Tuileries, avaient cherché à lui barrer le chemin, en avaient reçu comme des coups de cravache dont elles gardaient la marque. Non pas que celle que ses intimes appelaient « la petite Châteauminois » fût de nature mauvaise ; mais elle ne savait pas arrêter un mot piquant ; à peine posé sur l'arc, ce mot partait et atteignait en pleine poitrine la personne à qui il s'adressait. Le soir du drame du Jardin du Roy, quand le baron Bourbonne fit son entrée dans la salle de réception aux Tuileries, la duchesse alla à lui, et, lui serrant les mains avec effusion :

— Cher baron, dit-elle, que je suis aise de vous revoir !

C'était la première fois que le ministre recevait une telle marque d'intérêt de M""^ de Chàteauminois.

— Vous avez la main brûlante , dit Diane ; cela se comprend, après une semblable anxiété. . .

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Je vous assure, madame la duchesse, que

j'ai ressenti peu d'émotion...

— Je sais, de bonne part, monseigneur, que vous vous êtes suffisamment montré en face du lion ; mais peu de personnes auraient résisté à un tel assaut.

La duchesse de Chàteauminois, très remuante, n'avait pas l'habitude de converser longuement avec le même personnage ; ce jour-là, elle voulut être remarquée, produire une certaine curiosité, amasser un groupe autour d'elle et de son interlocuteur. Ce à quoi Diane réussit. L'attitude du ministre, celle de la duchesse, n'indiquaient pas de confidences particulières ; quelques courtisans s'arrêtèrent, encouragés par un regard malicieux de M"""^ de Chcàteauminois ; bientôt on fit cercle autour d'elle et du baron.

Le roi, voulant s'enquérir de la cause de cet attroupement, envoya un page aux nouvelles; il revint dire que la duchesse s'apitoyait sur l'état de la santé du ministre et faisait tâter la main du baron à tous ceux qui l'entouraient.

— Priez la duchesse de Chàteauminois de venir me parler, dit le roi.

C'était ce ([ue la jeune femme désirait.

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Charles X lui ayant demandé quel incident particulier mettait la cour en rumeur, Diane donna au monarque une i)i(iuante représentation de la scène du Jardin du Roy ; elle en connaissait aussi bien les détails que si elle avait assisté à la scène. Habile et amusante comédienne, elle imita le lion et joua la terreur du ministre en actrice de drame; mais le comble de l'art fut dans sa façon de distribuer les rôles, donnant la bravoure à M. Pardessus, la couardise au baron Bourbonne. Les courtisans regardaient de loin cette pantomime dans laquelle la petite duchesse excella, avec des affaissements de marionnette dont les fils sont rompus, pour peindre l'attitude du ministre. Le roi souriait béatement.

— Aussi le ministre est-il dans un état à faire pitié, disait Diane. Son pouls dénote une lièvre violente intérieure... Le pauvre honnne a dû faire un effort considérable sur lui-même pour venir saluer Votre Majesté.

— Rien ne forçait le baron Bourbonne à se montrer ce soir aux Tuileries, dit le roi.

— Ce soir, ce n'est rien encore, mais demain, quand l'excitation sera passée!...

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Le roi dépêcha un pat^'o aui)i'è.s du niinislre, après avoir remercie M""' de.Chàleaumiuois de ses renseignements.

Cependant la duchesse avait aperçu dans im groupe Ghabussière, le médecin qui était, ce soir-là, de garde aux Tuileries. Elle lui lit signe.

— Ghabussière, voulez-vous être agréable au roi ?

Le jeune médecin s'inclina.

— Et à moi, tenez-vous à m'étre agréable ? Ghabuèsicre la regarda d'un air qui semblait

dire : Empereurs ou rois, je sacrifierais tout pour vous.

— Bourbonne est malade... très malade... Vous entendez... Ne le quittez pas... Un traitement énergique est nécessaire... Votre avenir dépend de la réussite du traitement... Venez me voir demain matin, à huit heures...

Dans la soirée on remarqua qu'à diverses reprises le roi avait serré la main de son ministre; les courtisans, pensant que le baron Bourbonne était au comble de la fortune, l'entouraient et le plaignaient.

— Je vous assure, messieurs, ([ue je n'ai ressenti aucune émotion, disait le ministre.

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Chacun, toutefois, le priait d'aller prendre du repos. Ghabussière s'était joint au groupe et regardait le baron avec un semblant de profonde attention.

— Monseigneur, dit-il, j'ai envoyé chercher votre voiture ; permettez-moi de suivre les ordres de Sa Majesté en passant la nuit près de vous.

— Les bontés du roi dépassent mes espérances ; mais je ne me sens pas plus mal portant que d'habitude.

— Vous vous porteriez mieux, monseigneur, que je n'en serais pas surpris... Vous êtes sous le coup d'une vive excitation dont la réaction se produira demain infailliblement... Une secousse suivie d'abattement, quoique normal, offre des dangers... Après-demain, il y a conseil aux Tuileries ; Sa Majesté tient à ce que vous n'y paraissiez pas sans être remis d'une émotion bien naturelle.

Bourbonne résistait. Tous étaient d'accord pour l'engager à se reposer. Le ministre fut obligé de céder.

La plupart des courtisans ont la vue courte. Ghabussière s'efforçait de l'avoir longue, com-

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|)i'onanl qu'il était arrivé au moment i^-rave de sa vie. Appelé nouvellement à la cour, où il fut l)résenté par un vieux praticien, son professeur, Chabussière s'était épris de la duchesse de Chàleauminois sans oser croire qu'il pourrait triompher de cette capricieuse personne. Bien des fois ses rêves avaient été traversés par le profil de la fantasque créature; il s'était efforcé de n'en rien laisser paraître, mais la duchesse avait surpris ces regards ardents qui ne la quittaient pas, et, dans cette circonstance, elle put compter sur un allié dévoué.

En chemin, Chabussière se fit ouvrir une pharmacie et commanda une potion qu'il fit prendre au baron, afm de provoquer, disait-il, une transpiration salutaire. Bourbonne but les premières gorgées et les jugea inoffensives, comme la plupart des remèdes de cour. Aussi bien la nuit du ministre se passa sans accidents, sauf à six heures du matin, heure à laquelle Chabussière se présenta menaçant, en adepte du célèbre Broussais.

Pour calmer les nerfs du ministre, il le saigna abondamment, malgré les protestations de Bourbonne. Des boissons émollientes, la diète

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absolue, une « riche » saignée, eurent raison de la constitution robuste du baron. La nuit suivante, il eut des visions de lion en furie.

Le médecin })articulier de Bourbonne était venu à l'hôtel et avait vu son client. Ghabussière, dans la consultation qui suivit, n'eut pas de peine à obtenir de son confrère la confirmation de la nécessité de son traitement. A cette époque, diète et saignée étaient regardées par un certain nombre de praticiens comme les agents les plus favorables à la santé. Sous le coup de cette médication, le ministre fut réduit à un affaiblissement de forces que la duchesse de Ghàteauminois avait prévu.

— Envovez Bourbonne aux eaux, dit-elle à Ghabussière en lui donnant une rose de son corsage.

— Je lui ordonnerai une saison à Vichy.

— Vingt et un jours ne suffisent pas aux hommes agités par la politique... Il faut tenir Bourbonne plus longtemps éloigné...

— En quarantaine alors ? demanda Ghabussière.

— Quoique court, le délai me semble suffisant pour Sa Majesté... Le roi est aussi faible

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qu'excellent... Il n'a jamais consenti, malgré l'insistance des membres de son cabinet, à en écarter Bourbonne (jui y. fait tache par un fond de libéralisme opiniâtre... L*e ministre en congé, la maison est plus facile à rendre nette... C'est à vous ([ue le cabinet le devra, et le cabinet ne sera pas ingrat. Ah!... que pensez-vous de M. Pardessus, l'administrateur du Jardin du Roy?

— Pour remplacer le baron Ijourbonne au ministère?

— Non, je vous demande votre opinion sur ses aptitudes.

— Il ne brille pas précisément par ses qualités intellectuelles.

— Voulez-vous ne pas parler ainsi? s'écria la duchesse en appuyant sa main sur la bouche du jeune médecin. M. Pardessus est de nos amis...

— C'est différent, j'avais en vue un savant il la léte d'un grand établissement...

— Ma mère fait le plus grand cas de M. Pardessus...

— Je ne le connais pas, et je regrette d'avoir prêté l'oreille à des propos de professeurs qui se haïssent et se mangent entre eux...

— Aussi bien, il ne s'agit pas de science, mais de courage... Notre ami Maxime, de l'avis de tous , a été admirable pendant la révolte du lion, tandis que Bourbonne se conduisait en pleutre... Vous pouvez en témoigner auprès de vos amis... J'ai un projet, et si je réussis, le roi ne me refusera pas, je l'espère, une croix do Saint-Louis pour notre ami Ghabussière.

— La récompense est précieuse ; elle serait double, madame la duchesse, si vous consentiez à m'armer chevalier.

■ — Vous devenez exigeant... Nous verrons... Mais n'oubliez pas, lorsque vous serez admis à remercier le roi, de glisser un mot sur les qualités de notre ami Pardessus , que ce Bourbonne eût certainement renversé sans vos soins.

Ghabussière remercia la duchesse et promit de lui obéir.

Deux jours après, il recevait un brevet de chevalier de l'ordre de Saint-Louis ; le ministre Bourbonne donnait sa démission pour cause de maladie, et M. Pardessus, nommé baron, portait la tète plus haut que jamais, et pouvait lutter par ce titre de noblesse avec la science des grimauds qui l'entouraient.

LE PREPARATEUR

M. Minorel , pour répondre aux désirs de l'administrateur, avait accepte comme préparateur, dans son laboratoire, un jeune homme nommé Claude, qu'on disait parent de la famille Pardessus.

Obséquieux, ce Claude au début fit mine de se rendre utile à son chef et l'écouta, lorsque M. Minoret avait à se plaindre de l'administrateur.

Esprit terre à terre, retenant facilement les nomenclatures et tout ce qui s'apprend dans les livres, Claude semblait répondre aux vues de M. Minoret qui, préoccupé de mille reclierches, préférait ne pas boucher les cases de son cerveau avec des mots. Le rêve du naturaliste eût été d'avoir sous la main un dictioYinaire

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vivant qu'il feuilleterait facilement, et dont il obtiendrait des réponses immédiates.

Sur cette figure de savant (jui trouvait le bonheur dans l'exercice do son art, une qualité éclatait qui était un défaut, l'ingénuité. Aussi, malgré certaines rides creusées par les soucis de l'administration, à cinquante ans M. Minoret n'avait pas vieilli. Bon et sans défiance, il lui en coûtait d'appeler un être mauvais. Par ses théories, M. Minoret avait plus d'une fois blessé certains de ses collègues, mais inconsciemment ; il était à mille lieues de se douter que Claude, loin de partager ses idées, les raillait et était poussé dans cette voie par M. Pardessus.

M. ^linoret, qui n'avait pas senti ce grain de sable se glisser dans sa vie, fut long à s'apercevoir que le grain de sable, peu à peu changé en caillou, prendrait les proportions d'un rocher qui devait le meurtrir.

Devenu présomptueux par les flatteries de l'administrateur, Claude jalousait son patron et s'imaginait collaborer aux travaux de son che par le motif qu'il opérait d'après ses instructions.

11 est peu de savants dont la vie ne soit mêlée

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de petites misères qui ne semblent rien en apparence, mais qui, faisant corps, troublent les existences pour lesquelles un calme absolu est nocessairo.

M. Minoret, placé sous la liaute surveillance de (Uaude , ne sentait pas qu'il avait une police organisée dans son laboratoire, et que chacune de ses paroles était soumise à une sorte d'analyse chimique dont le résultat quotidien était porté par Claude à l'administrateur.

— Je ne m'étonne pas, disait M. Pardessus, qu'avec de semblables théories cet homme vive dans l'isolement et soit repoussé de la compagnie de ses collègues.

Heureusement pour M. Minoret, Claude avait de gros yeux à lïeur de tête. Si un regard profond eût été d'accord avec les mauvais instincts du préparateur, l'homme pouvait devenir très dangereux. 11 possédait, pour la sûreté de son supérieur, un fond de vanité candide qui s'étalait et l'empêchait de dissimuler ses appétits.

M. Pardessus ayant à dessein exalté outre mesure le préparateur, celui-ci en arriva à se croire indispensable au grand naturaliste.

Sans défiance et naïf comme un enfant,

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j\I. Minoret s'ouvrait à Claude, ne lui cachait aucun de ses projets, lui dictait sa correspondance avec les savants étrangers et laissait pénétrer un ennemi dans son âme claire comme du cristal. Plus d'une fois, à la suite de discussions avec M. Pardessus, le naturaliste était rentré à son laboratoire, accablé par les injustes réprimandes de son chef. Claude n'avait pas manqué d'en informer son protecteur. M. Pardessus connaissait le défaut de la cuirasse du savant. Sensitif à l'excès, M. Minoret était dérangé pour la journée dans ses travaux, à la suite d'une courte entrevue avec un chef qui lui était antipathique. On pouvait facilement paralyser ses efforts , retarder ses découvertes, en le harcelant. La médiocrité excelle dans l'art de creuser des ornières au fond desquelles se brisent les natures à ressorts délicats.

S'il eût soupçonné ces complots, M. Minoret eût travaillé dans son cabinet ; mais les horizons scientifiques ne s'ouvraient pour lui que dans i:n vaste laboratoire , qui formait un contraste frappant avec son logis particulier, où s'entassaient pêle-mêle les livres, les bro-

chiires, les amas de notes manuscrites et les objets d'histoire naturelle.

Dans ce laboratoire, où d'illustres savants l'avaient précédé, M. Minoret se sentait à l'aise et respirait aussi librement qu'un astronome laissant de côté ses équations pour considérer en paix la voûte du ciel. Il y entrait comme en cellule, n'ayant plus à se préoccuper du monde extérieur. Le naturaliste semblait y prendre des bains de science ; la voix de la nature seule répondait à son esprit, et, sur le seuil, expiraient les mauvais côtés de l'humanité. Là, il étudiait l'homme dont les squelettes, les moulages, lui dévoilaient les mystères de la charpente.

Assis dans son fauteuil, M. Minoret semblait un de ces savants de la Renaissance peints par Holbein, malingreux d'aspect, mais robustes par la croyance, qui, lorsqu'ils lisent dans le livre de l'humanité, y font dos pointages merveilleux. Cerveau, cœur, sang, muscles, nerfs de l'homme, parlaient à M. Minoret : c'étaient, entre ces organes et le naturaliste , des confidences d'une haute portée qui illuminaient ses yeux, communiquaient à ses traits de la gravité

et répandaient sur toute sa personne un aspect de grandeur qui s'effarait dans la vie habituelle.

Qui eût vu M. Minoret aux prises avec un problème scientifique, les épaules voûtées, les vêtements négligés, traverser les allées du Jardin du Roy avec autant de maladresse qu'un kangouroo, n'eût pas reconnu l'homme dans son laboratoire, regardant une pièce anatomique et devenant beau à tenter le ciseau d'un David.

Gomme un repoussoir, à ses côtés, se tenaij Claude qui, incapable de comprendre la profondeur de pensée de l'anthropologiste, l'enveloppait comme une araignée obscurcit de sa toile les moulures d un chapiteau monumental.

Un matin, M. Minoret reçut une lettre étrangère, apportée par Claude, qui eut le temps de lire : Académie scientifique de Colombie, sur un coin de l'enveloppe.

Avec précaution le naturaliste décacheta la lettre et, la ligure pleine de satisfaction, se plaça dans son fauteuil, près de la fenêtre, comme pour déguster une nouvelle importante. Claude s'était effacé de côté, de façon à ne pas perdre un geste du savant.

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Les lèvres serrées, les yeuK eu éveil, M. Miiioret lut la première itage. Ayant posé son front sur sa main gauche, il réfléchit (juelques minutes; puis il reprit la lettre et, à mesure qu'il pénétrait dans la lecture, Claude s'aperçut de l'état d'excitation ilans lequel entrait le professeur. Il frappa d'un coup de poing la table avec un sentiment de dépit, respira longuement en proie à une vive émotion, se leva en agitant lalettre et se promena à grands pas dans le laboratoire , avec de singuliers soupirs qui pouvaient être pris comme des signes de regret aussi bien que d'enthousiasme.

— Quelle nouvelle ! s'écria M. iNlinoret. Quelle nouvelle !

Ayant fait divers tours dans le laboratoire :

— Si j'étais libre, si j'étais jeune! s'écriait-il. L'anthropologiste haussa les épaules.

— On ne me donnerait pas l'argent nécessaire pour faire une découverte utile à la science... Il faut la forêt aux naturalistes... J'étouffe

Avec les signes d'une vive exaltation, M. Minoret sortit. Il ne s'était pas aperçu de la présence de son préparateur.

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Claude so précipita sur la lettre et la parcourut vivement. La porte s'ouvrit peu après. M. Minoret reparut.

• — J'avais oublié ma lettre, dit-il.

Le naturaliste était tellement ému qu'il ne remarqua pas la rougeur de Claude, qu'il aurait pu surprendre violant les secrets de sa correspondance.

M. Minoret était ressorti de nouveau avec la lettre pour la relire au sommet du labyrinthe, où personne] ne pénétrait à cette heure. Dans sa distraction, il avait oublié l'enveloppe, dont Claude s'empara pour augmenter le dossier que formait M. Pardessus. Aussitôt, le préparateur se rendit au cabinet de l'administrateur et plaça la suscription sous ses yeux.

M. Pardessus bondit.

— Ce Minoret, s'écria-t-il, est atteint d'une ambition démesurée !

L'enveloppe portait : A Monsieur Minoret, directeur du Jardin du Roy. Une violation des lois hiérarchiques dont s'accommodent difficilement les hommes à la tête d'une administration.

— Merci de votre zèle,- Claude, dit M. Par-

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dessus; vnilà une preuve do jilus ([ue eut homme convoite mon poste... Patience... Vous pourriez bien avoir le sien, Claude... (Vcst mon [)lus vif désir.

Claude s'agenouilla presque. S'il eût osé, il eût baisé la main de l'administrateur.

— Ce Minoret s'empare de titres qui ne lui appartiennent pas et se donne à l'étranger comme le direclcur du plus grand établissement national européen. Un membre de rAcadémie de la Colombie lui écrit à propos de matières qui intéressent le Jardin du Roy. C'est certainement la réponse à une lettre de M. Minoret... Encore un délit; administrativement, toute lettre de mes subordonnés doit passer par mes mains... J'ignore les recherches de mes professeurs, quand je devrais être le premier à en être instruit...

— ■ Vous le saurez, monsieur le directeur, dit Claude... M. Minoret me donne toutes ses lettres à copier pour en conserver le double.

— Sans doute , j'en aurai communication ainsi, mais c'est par voie détournée, alors que mes fonctions m'autorisent à en avoir connais. sance par voie administrative... Retournez à

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votre service, Claude, et croyez qu'un jour vous serez récompensé de vos aptitudes exceptionnelles.

Dans l'après-midi, M. Minoret revint au laboratoire, passa une heure à écrire et tendit sa lettre encore fraîche à Claude, pour la reporter sur un registre spécial.

Cher et illustre collègue, écrivait l'anthropologiste, je n'ai jamais été aussi jaloux de vos découvertes qu'à cette heure. Combien je suis chagrin de ne pouvoir vous accompagner dans vos battues à travers les forêts ! Hélas ! la plupart, des professeurs en France n'ont sous les yeux que la nature morte, sans ressorts, sans voix ! Quels efforts prodigieux ne devons-nous pas faire pour juger, en face d'une pièce préparée, ce qu'elle était palpitante et en vie?

"Votre existence est faite de fatigues, de privations; mais combien vous êtes récompensé ! Quelle découverte que celle de l'insecle de la famille de VAcridium peregvinum, dont vous m'entretenez!... J'ai suivi sur une carte l'émigration de ces criquets et je les vois partir, dans vos États-Unis de Colombie, de la vallée de Patia, vers son embouchure à la mer Pacifique, pour se répandre au loin, par la grande vallée de Cauca, jusqu'au point où le froid des Cordillères arrête leur marche.

S'il est vrai, d'après les rapports qu'on vous a iidressés, que les habitants prirent, dans un seul village de l'État de Cauca, plus de cent douze mille kilogrammes de ces insectes, je me demande à quel usage

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les a réservés la nature... Sans cesse l'histoire naturelle nous montre l'éternelle destruction, de même que l'élernelle procréation, des êtres entre eux ; mais cette action de la nature, quand, ayant décrété un grand coup de faulx sur les moissons, elle les fait dévorer par des millions d'insectes, n'en reste pas moins un sujet des plus graves méditations.

Le caractère du criquet voyageur, tel que vous me le décrivez, forme, coloration, fonctions, est analysé do main de maître et rendrait jaloux la plupart de nos entomologistes, si souvent superficiels; mais ce qui m'a frappé par-dessus tout, c'est votre observation que la tète de ce vorace insecte, coupée ou détachée du corps, conserve encore pendant quelque temps la faculté de mordre les feuilles qu'on lui présente... Vous avez vérifié le fait, d'après une observation de votre collègue, l'abbé Larrondo.

Ce mot « quelque temps après la décapitation », m'a jeté dans un monde de troubles... Combien je désirerais voir fixé ce temps expressément ! Sagit-il d'heures, de minutes, de secondes? Nos anatomistes, qui font des expériences sur les tètes des suppliciés et qui prétendent que le fer de la guillotine ne tranche pas la vie brusquement, seraient heureux de trouver, à un de-ré quelconque de l'échelle des êtres, un insecte dont^'les instincts de voracité subsistent après la décapitation. Ah ! si nous pouvions posséder au Jardin du Roy quelques spécimens vivants de ÏAcridium peregrinnm, quelle série d'intéressantes observations!

J'ai tort de m'occuper de cette matière. Elle m'est interdite... Les petits esprits ne veulent pas voir les rapports qui existent entre l'entomologie et l'anthro-

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pologie . . . Comme si tout ne se tenait pas dans la nature et n'avait sa parenté!... Heureux homme, vous n'êtes pas sous le coup d'une administration jalouse; les Académies de votre libre contrée no vous enlacent pas de leurs liens... Vous vous communiquez vos observations et vous vous en faites part confraternellement... Celui qui vous répond est un infime insecte qui, le fil à la patte, essaye de bourdonner dans sa prison officielle le peu que la nature lui permet d'apprendre...

Travaillez, esprit libre, le cœur satisfait de découvertes scientifiques et recevez les marques de mes meilleures et de mes plus affectueuses sympathies.

Il fallait à M. Minore t une robuste confiance dans Claude pour lui donner à copier de telles récriminations qui atteignaient en plein M. Pardessus ; mais, se laissant aller au courant de ses impressions et n'ayant pas le temps de se relire, le naturaliste oubliait ce qu'il avait écrit.

Ses lettres copiées, M. Minoret en enfermait la minute dans un cartonnier dont il avait la clef; mais Claude avait fait faire une double clef de ce meuble, et M. Pardessus, en sa qualité d'administrateur, était muni d'un trousseau de toutes les clefs des laboratoires des professeurs, pour pouvoir y pénétrer en cas d'incendie.

Il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen en ce qui touchait M. Minoret ; le soir, Claude, qui

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avait obtenu raulorisalion d'étudier dans la bibliothèque du laboratoire, ne se servait même pas de la double clef du cartonnier. Dans sa distraction, M. Minoret l'oubliait sur la serrure du meuble et Claude pouvait, sans crainte de surprise, recopier celles des lettres de son patron qu'il jugeait devoir offrir quelque intérêt à M. Pardessus.

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