LE DINER DE L'ADMINISTRATEUR
M. le baron Pardessus ne pouvait mieux faire montre de sa nouvelle dignité qu'en engageant officiellement à dîner les professeurs du Jardin du Roy. Cette invitation causa une certaine rumeur parmi les savants : les uns s'inclinaient en face de la nouvelle marque de distinction qui arrivait à leur chef; les autres s'insurgeaient, en paroles, contre le devoir qui les forçait à acclamer un supérieur détesté. Pour tous, c'était un repas guindé, gourmé, peu favorable à la digestion. Il fallait, en outre, endosser, avec un habit à la française, des sourires de commande, préparer des toasts sans chaleur.
Pour M. Pardessus, en affirmant publiquement son nouveau titre, il avait la joie secrète
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d'humilier davantage des subordonnés qu'il savait le jalouser.
A ces jours de réception, on voyait M""^ Pardessus, pauvre femme qui n'avait jamais connu le bonheur conjugal, et qui cherchait dans le sein de l'Église à oublier sa vie brisée. Timide, ployée sur l'enclume de la volonté de son mari, elle s'était effacée volontairement et ne demandait pour toute faveur que de prier en paix et de recevoir les visites de son directeur de conscience, l'abbé Le Compasseur.
La religion est un levier qu'emploient volontiers les ambitieux. L'administrateur en profitait pour inviter à ses diners officiels fabbé Le Compasseur, qui, placé à la droite de M"" Pardessus, lui fournissait quelques motifs de conversation. A la gauche de la vieille dame était placé le professeur d'entomologie, M. Morateur, qui, pour échapper aux tracasseries de la Vipère, son épouse, pratiquait avec assiduité ses devoirs religieux et avait conquis le glorieux titre de membre de la fabrique de la paroisse.
L'administrateur était flanqué de deux des professeurs qu'il craignait le plus, MM. Drelincourt et Boutibonne. En affectant de rendre
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hommage à ces deux savants dont l'un était difficile et l'autre peu commode, il réussissait aies paralyser momentanément pendant le dîner, car la parole sarcastique de M. Drelincourt était surtout à craindre : inquiet, irritable, nerveux, le physicien ne cessait de lancer de terribles boutades, même sans épargner les gens de son bord.
Les autres professeurs étaient disséminés autour de la table, et le ton de M. Pardessus indiquait le cas qu'il faisait des uns et des autres.
A un bout se tenait M"" Pardessus qui, de môme que sa mère, apparaissait seulement dans les rares réceptions d'apparat. Elle n'y faisait pas figure.
Cette fille de trente ans, que le chagrin de ne pas se marier avait fait ressembler à une institutrice anglaise, était plongée dans l'idéal aussi profondément que son père était accroché k de matérielles ambitions. La tète d'Armance se balançait, plutôt qu'elle n'était supportée, sur un long cou, et des rubans bistrés couleur de soucis, sous les paupières, refoulaient profondément des yeux qui sem-
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biaieiit appartenir à une personne soumise aux pratiques du magnétisme.
Armance passait dans le Jardin du Roy pour avoir jeté à diverses reprises ses vues sur des naturalistes de rétablissement, particulièrement sur M. Drelincourt ; mais le professeur de physique était d'allures si sautillantes, si oiseau, qu'il lui était impossible de se percher dans les branches de la pauvre lille trop semblable à un saule pleureur.
Armance était d'apparences si affectueuses, qu'un futur pouvait craindre d'être pris dans les enlacements d'une expansion qui avait trop tardé à être satisfaite.
— Ce ne serait pas un lien, disait M. Drelincourt, ce serait une liane.
A côté de la fille du directeur, le hasard avait placé M. Minoret, qui se tint d'abord sur la réserve avec Armance , quoiqu'il voulût lui témoigner des sentiments particuliers de prévenance; mais la femme était pour le savant un être mystérieux, indéfinissable, avec des qualités que faisait paraître encore plus exquises la grossièreté des hommes. Cette compagne, d'essence féminine déhcate, M. Minoret l'avait
possédée pendant quelques années ; il fut' à même de goûter ses tendresses ; il l'aimait plus encore depuis la cruelle séparation, et celte vive affection se reportait sur les femmes en général, quoique le savant s'en éloignât par timidité ou insuffisance de leur être aç-réable. Comme Raleigh, M. Minoret eût voulu étendre son manteau sur les chemins difficiles par où passe la femme dans la vie ; mais les trois quarts de ce manteau n'avaient-ils pas été déjà donnés à la science?
Faisant face à M. Minoret, à l'autre bout de la table, était le préparateur Claude dont la présence faisait scandale. Jamais les lois de la hiérarchie administrative n'avaient été si audacieusement violées : placer face à face d'un professeur célèbre son aide ! M. Drelincourt en tressauta sur sa chaise, car un tel manquement à l'étiquette et à la situation de M. Minoret ne l'attaquait pas seulement ; tout le corps professoral devait s'en montrer humilié. Qui pouvait assurer qu'un tel fait ne se reproduirait pas en d'autres circonstances, atteignant chaque chef de service ?
Claude ne se doutait nullement du scandale
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({ue causait sa présence. Nature vulgaire, incapable de lire dans les sentiments des autres, gonflé de l'honneur que lui faisait M. Pardessus, il ne croyait pouvoir mieux y répondre qu'en mangeant gloutonnement de tous les plats, et il avait envie de crier fameux! à chaque mets dont il ne laissait pas trace sur son assiette.
Les gardiens de service, qui ont leur finesse particulière, n'attendaient pas une seconde que le verre de Claude fût vide , pour le remplir. Ils sentaient que le préparateur était des leurs, qu'il n'avait pas besoin de porter une livrée pour leur ressembler, que le parvenu était plus encore un domestique qu'un familier de l'administrateur, et qu'il y avait utilité à le traiter avec égards.
Cependant une forte bombe glacée, dont chaque cannelure offrait une coloration particulière, avait été apportée sur la table. Le baron Pardessus voulut lui-même en faire les honneurs à ses invités, et la première portion, coupée méthodiquement, fut attribuée au professeur de physique, avec la proportion d'égards que nécessitait le caractère agressif de ce convive irritable.
— Cher monsieur Drelincourt, dit l'administrateur, aurais-je le plaisir de vous offrir une tranche de cette bombe?...
Le professeur dut s'incliner devant cette marque d'attention.
— Elle est à la pistache et je vous la recommande spécialement, reprit M. Pardessus,
Presque aussi doux que le sucre de la bombe, tel se montrait exceptionnellement l'autocrate du Jardin du Roy.
— Monsieur Morateur, veuillez accepter un morceau de bombe , dit le baron Pardessus, d'nn quart de ton moins gracieux que le précédent.
M. Morateur se répandit en excuses, vanta l'aspect merveilleux de la bombe qui sortait évidemment des mains d'un bon faiseur; mais il craignait pour sa digestion les effets de ce mets glacé.
A chaque convive, l'administrateur changeait de son de voix.
— Un peu de bombe ! dit-il en s'adressant avec un ton de commandement à M. Minoret.
Le savant était incapable de saisir ces nuances.
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Pour le préparateur, ce fut un ton plus familier que prit M. Pardessus.
— Claude, une forte tranche de bombe?
Sans être musicien, l'administrateur variait ses tons avec l'habileté d'un compositeur, et il jouait de la bombe comme d'un instrument.
Armance, craignant que M. Minoret n'eût été froissé de telles nuances, essaya de les adoucir.
— Si vous préfériez un morceau à la vanille, dit-elle à M. Minoret qui considérait son assiette avec la curiosité d'un enfant, je me ferais un plaisir d'échanger avec vous ma part ; elle est à la framboise.
Cela fut dit d'un ton timide mais si désireux d'être agréable, que M. Minoret fut touché de cette prévenance.
— Merci bien, mademoiselle, dit-il.
La glace était rompue entre les deux voisins de table, et M. Minoret remarqua pour la première fois Armance, dont les yeux , malgré le ruban de soucis qui les entourait, avaient une douceur et un éclat particuliers. Dès lors, le naturaliste se laissa aller à la causerie. Au
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lieu de trouver dans la fille de son supérieur un être qui lui témoignât de la prévention, le savant rencontrait une femme qui, marquée du sceau de la mélancolie, était sans doute ellemême courbée sous le joug tyrannique de l'administrateur.
M. Minoret parla de sa Fanny, qu'il regrettait de laisser seule à la maison, et ce fut un autre homrrie lorsqu'il laissa percer ses tendresses pour sa fille. Les êtres affectueux sont des sensitives rarement ouvertes, mais qu'un son de voix, un geste, un regard sympathique font épanouir.
— Comment employez-vous vos soirées, mademoiselle ? demanda le savant à Armance.
— Je les passe près de ma mère, dit-elle. Parfois M. l'abbé Le Gompasseur nous tient compagnie... C'est une existence un peu retirée, ajouta-t-elle d'un ton qui ne laissait pas de doutes sur la somme de mélancolies que la pauvre fille accumulait chaque jour.
— S'il vous plaisait, mademoiselle, que ma fille vous tint parfois compagnie, Fanny est affectueuse, et je suis certain que vous vous entendriez avec elle.
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Le baron Pardessus, qui no ([uittait pas de l'œil ses convives, fixa en ce moment M. Minore l. L'expression avec laquelle il parlait à .Armance donna de l'extension à une pensée subite qui avait traversé le cerveau de l'administrateur.
Pourquoi Armance n'épouserait- elle pas M. Minoret?
Ce serait un placement tout trouvé de la vieille fdle,quo M. Pardessus trouvait gênante. Et quel placement avantageux ! L'administrateur paierait en bonnes grâces le professeur d'anthropologie au lieu de lui payer une dot en écus.
En sa qualité d'autoritaire devant lequel tout doit immédiatement plier, ^L Pardessus arrêta ce projet dans son esprit et il put y songer à loisir , la conversation étant engagée entre les convives, à propos d'une question posée par l'abbé Le Compasseur.
— Est-il vrai, avait-il imprudemment demandé à son voisin, M. Compare t, que la nourriture inilue d'une façon particulière sur le tempérament de ceux qui la consomment ?
— Absolument, répondit M.Gomparet.
— Absolument est peut-être un peu absolu,
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mon cher collègue, dit M. Francazal qui avait entendu la demande et la réponse.
Cette discussion ayant attiré l'attention des convives, M. Comj)aret reprit la balle.
— Est-ce que les peuplades des bords de la mer, (|ui se nourrissent exclusivement de coquillages et de poissons, pe sont pas réputées par leur nombre considérable d'enfants?
M. Morateur inclina la tête en signe d'acquiescement à la vérité de cette observation.
— Le phosphore dont sont imprégnés les poissons circule dans l'économie et agit en qualité d'excitant génital.
L'abbé Le Compassé ur l^aissa les yeux.
— Monsieur Comparet, dit M. Pardessus, vous oujjliez que nous ne sommes pas ici à l'amphithéâtre.
— Je laisse de côté la question prolifique, reprit M. Comparet; j'ajouterai que ces peuplades, hommes, femmes et enfants, passent la moitié de leur vie dans la mer et sont d'excellents nageurs.
M. Morateur se préparait à donner son assentiment muet à cette réponse.
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— Si vous vous en rapportez i\ la nourriture pour avancer que ces insulaires en arrivent, par la diîj;e.slion, à nai-er comme des poissons, dit M. Boutibonne, vous m'accorderez alors que Saturne, qui avalait des pierres, devait être bien endurci.
M. Drelincourt, qui jusqu'alors s'était tu, reprit le dé :
— Un homme est réputé sans cervelle, dit-il; d'après votre système il devrait donc en manger de frites à tous les repas?
M. Morateur hocha la tète pour prouver à M. Drelincourt qu'il était de son avis, et M. Minoret se laissa aller à un rire d'enfant qu'un mot amuse.
— Quelle précieuse bonne humeur vous avez gardée! lui dit Armance.
L'effet produit par ce dernier trait avait modifié l'attitude des convives. Le baron Pardessus lui-même avait daigné sourire ; aussi bien l'idée d'une union possible entre Armance et M. Minoret lui faisait perdre momentanément son ton rogue et son autoritarisme.
— Monsieur Jumeau-Rogniat, dit-il, pourriez-vous nous dire les vers qu'on a composés
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pour votre mariage ? Monsieur l'abbé Le Compasseur ne les connaît pas et je crois qu'ils lui plairaient.
Jumeau-Rogniat, le jardinier en chef du Jardin du Roy, parut troublé à cette demande.
— C'est que, dit-il, je ne me rappelle plus...
— Les vers sur le mariage ! s'écriaient les convives.
— Monsieur Jumeau-Rogniat. dit Armançe, je vous soufflerai. . . Tenez. . .
Lorsque dans les champs' d'alentour Vous cherchiez des roses nouvelles...
De la tête, M. Morateur engageait Armance à continuer.
— Il faut une explication d'abord, dit le jardinier en chef; sans quoi M. l'abbé ne comprendrait pas...
— L'explication, l'explication! demandèrent les convives.
— D'abord il faut dire que ces vers furent composés par mon collègue et ami, M. Agassac.
— Bravo, monsieur Agassac, dit M. Morateur.
— Je devais donc me marier, reprit le jar-
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(linier, el ma future avail pour pi'énom Rose... (^est ce qui rend piquante la composition de mon ami M. Agassac.
— Très bien, crièrent ({uelques convives ])0ur encourager M. Jumeau-Rognial.
Le jardinier se recueillit de nouveau, se leva, et d'une forte voix déclama :
Lorsque dans les champs d'alentour Vous cherchiez des roses nouvelles, Eussiez-vou3 pensé que l'Amour Se glisserait dans l'une d'elles?
— Délicieux ce quatrain , cria l'abbé Le Corapasseur.
— .Ce n'est pas tout, dit Armance.
— Je ne sais plus, fit le jardinier.
— On ne vous verra plus..., souffla Armance.
— Oui, dit M. Jumeau-Ro2rniat :
On ne vous verra plus voltiger...
Le jardinier était doué d'une basse-taille des plus prononcées ; sa façon de déclamer ce vers faisait penser à un éléphant dansant sur une toile d'araignée.
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Armance, le voyant embarrassé, lui souflla :
On ne vous vori-a plus voltiger Sur cliaque fleur à peine éclose...
— Ali! ah! séducleur, comment allez-vous vous tirer de là? dit M. Drelincourt.
— Moi, séducteur! s'écria M. Jumeau-PiOgiiiat... Je prends à témoin mon ami M. Ag-assac qu'il n'a pas voulu me faire passer pour un séducteur.
— Ne faites pas attention aux interruptions, monsieur Jumeau-Piogniat, et achevez de nous dire ce morceau de poésie...
— On me brouille la tète, dit le jardinier, je ne sais plus où j'ensuis...
— Le soleil était très ardent aujourd'hui, dit M.Drehncourt à son voisin M. Francazal ; notre collègue M . Jumeau-Rogniat se sera sans doute exposé, dans le jardin, la tète nue, comme d'habitude... Ceci, joint à sa conduite de séducteur , expli({ue la perte de mémoire, une baisse deè facultés mentales, et sans doute dans l'avenir un ramollissement... Juste châtiment qui attend les hommes qui ne savent pas mettre un frein à leurs passions.