‹ Fanny MonoretChapitre 16 sur 29 · ARMANCE · texte numérisé non relu

ARMANCE

A la suite de ce dîner, des relations furent engagées entre Armance et Fanny; d'abord courtes et polies, elles devinrent cordiales et fréquentes. Fanny, qui cherchait à se montrer prévenante envers tous, s'ingéniait à distraire Armance, dont la vie au Jardin du Roy pouvait se comparer à celle d'une recluse. Placée entre un père plein de morgue et une mère qui abusait des pratiques religieuses, la pauvre fille avait senti s'égrener une à une les années de sa jeunesse et était arrivée aux approches de la trentaine, voyant les jours s'écouler avec la persistante lenteur de gouttes d'eau d'une fontaine presque tarie. Une à une les illusions d'Armance s'étaient envolées; elle eût souhaité être tout amour; son père et sa mère refoulaient

FANXY MIXOUKT 169

en elle les affections qui tendaient à s'épanouir.

Tout être qui ne concourait })as à la réussite des visées ambitieuses de M. Pardessus, il le repoussait.

En dehors de la messe basse quotidienne, des assemblées de charité, des saints du soir à l'église, M"'^ Pardessus nevoyait rien. Armance raccompagnait le dimanche aux offices ; mais l'exercice constant du rosaire, les ])riéres et les lectures pieuses dans lesquelles était plongée la mère ne répondaient pas aux aspirations de la fille. La reUgion n'avait pas touché Armance de son aile : ce n'était point pour elle cet idéal qui frappe tant d'esprits féminins.

Sans doute, Armance ne se refusait pas à faire une bande de tapisserie pour le fameux lapis de chœur auquel travaillaient depuis des années les dames paroissiennes de l'église de Saint- Jacques-du-Haut-Pas; mais elle y apportait un concours machinal et ne collaborait pas à ce travail avec l'enthousiasme des dévotes pour qui chaque point d'aiguille semblait un pas de plus dans la direction du Paradis.

Quand l'abbé Le Gompasseur lit un prêche spécial sur cette tapisserie, qui n'avait pas de-

mandé moins de six ans de travail, et alors qu'il accablait de remercîments ses ouailles avec une chaleur presque égale à celle du tapis iDien rembourré, Armance resta froide. Les dévoles admiraient l'éloquence de leur pasteur qui mêlait les pelotes de laine aux textes latins, les points d'aiguille à des citations de la Bible, les vives colorations du tissu au nimbe du Seigneur ; cette salade mystique ne répondait en rien à l'esprit d'Armance.

Sur ce point, Armance était bouchée ; elle n'était pas arrivée à l'état de ces saintes Thérèse qui, derrière le Sauveur, entrevoient une iigure moins immatérielle et entremêlent à leur mysticisme des ardeurs trompeuses. Armance n'avait pas encore perdu tout espoir de se marier.

Ce fut donc avec joie qu'elle entra dans l'intérieur des Minoret et lia commerce d'amitié avec eux. Fanny, qui lui témoigna tout d'abord une affectueuse déférence j pouvait devenir une amie qui comprendrait les mélancolies de la pauvre fille.

M""= Pardessus, qui ne cachait rien à son mari, crut devoir l'informer de la liaison d'Armance

FANNY MINOHET

avec Fanny et de son assiduité à se rendre dans la maison de l'anthropologiste. La femme de l'administrateur avait entendu plus d'une fois le fonctionnaire se répandre en récriminations contre M. Minorel, et elle craignait que M. Pardessus n'approuvât pas une telle liaison.

— xVrmancea raison de se créer une société, dit l'administrateur; celle de l'intérieur de M. Minoret lui convient... Laissons Armance libre de ses actions.

M. Pardessus ajouta ([ue sa lille pouvait fréquenter le professeur d'anthropologie sans crainte d'entendre de méchants propos contre l'administration supérieure.

Après son diner, qui se terminait régulièrement à sept heures, M. Minoret avait l'habitude do faire avec Fanny une partie de tric-trac qui durait non moins régulièrement une heure et demie. C'était le seul délassement que se permit le naturaliste ; après quoi, il se remettait au travail, "• classant ses notes, ses travaux de la journée et taillant de la besogne pour le lendemain.

Fanny, vive, pleine de mouvement, manquait d'enthousiasme pour le Iric-lrac; elle y jouait

172 FAXXY MINORET

pour faire plaisir à son père ; mais la pauvreté

de ses combinaisons témoignait de son manque

d'attention à la partie.

Armance assista à diverses reprises à ces

parties qu'elle priait de ne pas interrompre pour elle, etaffecta de suivre avec attention laposedes pions, quoiqu'elle n'en connût pas la marche.

— Vous avez appris le tric-trac, mademoiselle ? demanda M. Minoret...

— Ce jeu me semble intéressant, répondit Armance, ; si ce n'était pas trop demander que de prier mademoiselle Fanny de me donner quelques leçons?...

— Des leçons de ma fille ! s'écria dédaigneusement le savant. Si vous le désirez, mademoiselle, je m'offre pour vous montrer la marche.

Armance accepta. Gomme tous les êtres mélancoliques, elle avait soif d'échapper à ses pensées ; n'était-ce pas l'occasion, d'ailleurs, de se rattacher plus étroitement à un intérieur où en entrant elle éprouvait une salutaire impression ?

Au bout d'une quinzaine, M. Minoret complimenta Armance sur son aptitude au jeu.

— Vous êtes déjà plus forte que Fanny ! lui dit-il.

FANiNY MINORET 173

— Tant mieux ! s'écria celle-ci, ne se rendant pas compte qu'elle venait de pousser un cri de délivrance.

M. Minore t, un peu surpris, regarda sa fille qui rougissait.

— Si réellement mademoiselle Armance prend plaisir au tric-trac, elle pourra quelquefois me remplacer et faire ta partie, père. J'en profiterai pour terminer de la besogne bien en retard.

— J'accepte avec grand plaisir, dit Armance.

— Gomment, mademoiselle, vous me feriez l'honneur d'être la partenaire d'un vieux savant qui souvent ne parle pas de la soirée et n'a rien d'agréable à dire à une femme ?

— Je m'offre de tout cœur, reprit Armance, et je vous serai redevable d'une distraction peu commune au Jardin du Roy.

M. Pardessus connut ces détails par sa femme, à qui Armance avait fait part de l'emploi de ses soirées.

— Ma fille ne peut mieux employer ses loisirs, dit-il.

Rarement M. Pardessus donnait son acquiescement à un fait quelconque; M'"*" Pardessus

171 FVNNY MIXORET

regarda avec un certain étonnement le tyran qui d'habitude récriminait contre toutes choses.

— Je ne vois pas de mal à ce que tu continues de faire la partie de ce brave Minoret, dit l'administrateur à sa fille.

— C'est un excellent homme, dit Armance.

— Je sais qu'il faisait bon ménage avec sa femme, reprit M. Pardessus.

— A quelques mots, je me suis aperçue combien il la regrettait.

— Regrets superflus ! s'écria l'administrateur... Minoret est bien conservé... Il eût dû se remarier. ..

— Fanny l'adore.

— Elle se mariera elle-même un jour. . . Toutes les filles sont faites pour s'établir, et c'est par suite de prétentions exagérées que beaucoup d'entre elles s'entêtent dans le célibat.

— Oh ! père ! s'écria Armance.

— Tu finiras par le mariage, quoique tu aies attendu bien longtemps, dit M. Pardessus qui se faisait paterne, au grand étonnement de sa fille.

Pour la première fois, l'administrateur semblait témoigner quelque préoccupation de l'avenir d'un autre que lui.

FAXNY MINORET

— Je ne demande qu'à vous obéir en tout, père! s'écria Armance, craignant que M. Pardessus ne se méprit sur ses intentions.

A diverses reprises, ce sujet revint sur le tapis entre le père et la fille, le directeur s'efforgant de faire miroiter devanL les yeux d' Armance les avantages d'une union prochaine.

— Tu épouseras M. Minoret.

Telle était la parole que M. Pardessus avait peine à. arrêter -sur ses lèvres ; mais il entrait dans ses plans que cette pensée vint d'elle-même à Armance. L'administrateur insistait actuellement sur la science de M. Minoret, torturait sa bouche pour en faire l'éloge et n'arrivait pas à se faire comprendre de sa tille, qui était à mille heues de ce projet.

Sans doute , l'intérieur du naturaliste était agréable à fréquenter ; mais Armance ne pouvait regarder comme un idéal d'être rivée chaque soir à une table de tric-trac pour délasser un savant détaché des plaisirs du monde.

Sa partie terminée , M. Minoret redevenait un personnage plongé dans l'étude, qui n'avait plus rien de commun avec ceux qui l'entouraient.

176 FAXNY MINORET

Pendant ces soirées, M. Minoret débourrait ses poches de nombreux petits feuillets, sur lesquels il avait inscrit ses observations de la journée. Ces feuillets devaient être classés dans des cartons, et c'était plaisir que de voir les yeux pétillants du naturaliste heureux d'ajouter une nouvelle note à des milliers d'autres. M. Minoret s'arrêtait alors devant ses nombreux dossiers et les admirait comme une mère de famille qui, à la promenade, marche entourée d'une douzaine d'enfants.

De temps à autre, Fanny lançait un regard malicieux à Armance pour lui faire remarquer la préoccupation pleine de félicité du savant si méthodique. Cette méthode n'en avait pas moins ses trous. Les feuillets à classer entraient facilement dans leurs dossiers ; mais les notes inclassables étaient infinies, et M. Minoret devenait rêveur en face d'un fouillis de petits papiers qui n'avaient jamais pu cadrer avec un enregistrement régulier.

Le naturaliste avait bien inventé un portefeuille qui portait sur ses flancs, en gros caractères : A CLASSER ; mais à ce portefeuille en avait succédé un autre, puis cinq, puis dix. qui,

ventrus, défiaient les cordes de les rassembler et dont les mille chiffons de papier débordaient par les interstices.

Dans ces portefeuilles gisaient des trésors pour M. Minoret, chagrin de ne pas en jouir. A de certains soirs, il prenait le portefeuille le plus bourré et, résolu à classer les inclassables, étalait sur tous les meubles de l'appartement des feuillets qu'il espérait grouper par séries; les séries ne se formaient pas et amenaient de légers contlits entre Fanny et son père.

— Pas sur ma table à ouvrage, père, disaitelle envoyant le débordement de papiers s'avancer de son côté.

Armance,qui assista maintes fois aux fameux rangements du naturaliste, avait remarqué sa candeur, son attache à la science ; mais elle n'eût jamais pensé aux projets de son père, pas plus que M. Minoret n'y songeait.

Une telle indifférence ne répondait pas aux visées de M. Pardessus qui avait rêvé une alliance telle qu'elles se pratiquent entre souverains alliés, c'est-à-dire l'union d'un prince et d'une princesse condamnés à se donner la main dans le but fie servir des intérêts internatio-

naux. De ce côté, l'administrateur du Jardin du Roy était inébranlable et son autoritarisme lui commandait de décider du sort d'Armance, sans que le père s'inquiétât des suites heureuses ou malheureuses d'une semblable union.

— Claude, dit-il un jour au préparateur de l'anthropologiste , M. Minoret a remarqué ma fille ; de son côté, votre patron n'est pas indifférent à Armance... J'entends que ce mariage se fasse à bref délai.

Claude regarda son supérieur avec stupéfaclion.

— Si M. Minoret hésitait en cette matière comme en beaucoup d'autres, suivant son habitude, je compte sur vous, Claude, pour pousser votre chef à me faire sa demande immédiate... Vous ne semblez pas me comprendre ?

— Pardon, monsieur l'administrateur, mais. . .

— Pas de mais, je ne les admets pas ; aucun mariage n'aboutirait si on se laissait envelopper par des mais... J'ai le sens pratique de la vie, je vois juste... Ce parti est des plus sortables pour M. Minoret. Il devient le gendre de l'administrateur du Jardin du Roy..., vous entendez?... Jamais M. Minoret n'a pu rêver une

FA NX Y MINOIIKT

pareille fortune... La mission est facile ; vous avez trois jours pour l'accomplir. Allez...

Tant qu'il ne s'était agi que d'espionner M. Minoret, Claude s'était senti dans son élément ; il n'en était pas de même de l'exercice d'un poste d'agent matrimonial si spontanément créé. Il n'avait jamais été question entre le naturaliste et son aide de matières étrangères à la science ; comment arriverait-il à faire poser â M. Minoret un pied sur le terrain si délicat du mariage ?

Claude resta deux jours perplexe près du naturaliste, cherchant la fissure par laquelle il pourrait introduire sa sonde. Élevé au village, cet être sournois avait gardé un fond de rusticité, et le petit monde des professeurs qu'il coudoyait au Jardin du Roy ne lui avait pas communiqué la politique nécessaire en pareille matière. Lent dans ses conceptions, observant de côté toutes choses, malgré l'impatience de l'autoritaire M. Pardessus qui voulait être obéi sur l'heure, Claude cherchait les moyens d'obtenir un délai.

Le soir du troisième jour, le préparateur rentrait soucieu.s. dans la mansarde qu'il occupait

180 FAXNY MINORET

au-dessus du logement de M. Morateur, lorsqu'au moment de franchir l'escalier il se trouva en face d'Echidna, qui l'accueillit avec un sourire engageant.

— Vous n'entrez pas un moment, monsieur Gîaude, lui dit-elle.

Et elle ajouta :

— Vous vous faites rare, ce n'est pas aimable. Échidna, qu'inquiétaient les liens secrets

rattachant Claude à l'administrateur, jugeait essentiel de recueillir quelques miettes des matières qui se traitaient dans le cabinet de M. Pardessus; c'est pourquoi elle mêlait autant de miel que possible à son venin, pour amadouer le protégé du directeur.

Claude entra chez Échidna ; aussi bien, elle ne lui avait pas lâché la main ; mais le préparateur se tint sur ses gardes avec la femme qu'il savait experte dans l'art d'arracher des confidences.

Il était à peine assis.

— Quelles nouvelles, monsieur Claude? demanda Echidna.

Cette question, à laquelle le préparateur s'attendait, lui fit l'aire un de ces gestes dou-

FANXY MIXOHKT 1 (S I

leux ([ni appartiennent en propre aux gens boutonnés.

— Pas de nouvelles ! s'écria Échidna avec la désillusion d'un être qui, attendant une lettre importante, voit passer le facteur devant la porte sans entrer.

— Il y a toujours des nouvelles... reprit Échidna.

— Ma position est tellement modeste et je vis si retiré, dit Claude, que j'ignore ce qui se passe autour de moi.

Échidna soupira.

— Est-ce que l'existence vous semble possible sans nouvelles ?

Ces questions ouvrirent un horizon au préparateur. Échidna pouvait lui servir d'instrument. La vipère était peut-être, dans le cas actuel, une trompette providentielle, et celui qui souillerait ferme dans son embouchure resterait invisible, s'il était nécessaire.

— Je ne sais rien que vous ne sachiez, madame, dit Claude.

— Je saisdonc quelque chose? s'écriaÉcliidna.

— Bien certainement, reprit Simon, vous n'êtes pas sans avoir connaissance d'un liruit

FAXXY MIXORET

répandu depuis plusieurs jours dans l'établissement.

— Un bruit ! Quel bruit? Dites, parlez !

— Ce bruit est si singulier que j'ose à peine y croire.

Un bruit singulier !

Au ton d'Échidna, Claude constata avec plaisir qu'elle se regardait comme outragée de n'avoir pas recueilli l'écho d'un bruit qualifié de singulier. Sa surveillance était donc en défaut ? Ses oreilles n'entendaient donc plus ?

Elle regarda fixement Claude qui baissait les yeux.

— Vous en avez trop dit pour ne pas parler, monsieur Claude, reprit-elle.

MaisÉchidna avait affaire à un paysan madré.

— Du moment où la nouvelle n'est pas coniuic de vous, madame, je ne me crois pas autorisé à la répandre.

— Une nouvelle ! s'écria Echidna. Ce n'est donc pas un simple bruit ?

— Et il m'en coûterait d'autant plus de propager cette nouvelle, qu'elle concerne mon cliei' de service.

Claude se leva et fit mine de sortir.

F.VNNY MIXOHKT 1S3

— Vous voulez pai'lei' de M. Miiiorul... Je tiens à savoir... Je suis une femme à qui on peut tout confier...

— La nouvelle est trop grave...

— Qu'importe? Ceci restera entre vous et moi...

— Si on savait?

— On ne saura pas.

Claude fit quelques pas pour se retirer. D'un bond Échidna se jeta entre lui et la porte.

— Vous ne sortirez pas, monsieur, que vous ne m'ayez fait connaître la nouvelle, car ce serait se jouer de moi que d'entrer ici en voisin et de s'en aller après m'avoir affriandée... Piéiléchissez, monsieur Claude; je n'aime pas ces sortes de tentations qui prennent un caractère d'injure dont je me souviendrais à l'occasion.

( 'laude avait réussi. Il voulait ({ue son secret lui fût arraché de force.

— On parle, dit-il, d'une détermination sinliulière à laquelle se prépare M. Minoret, mali^'ré son âge.

— Un mariage! s'écria Échidna, dont l'es- })rit était fertile en inductions... M. Minoret se remarierait... Il espère pouvoir monter encore

184 FAXXY MIXOr.KT

au labyrinthe ?... Et avec qui AI. Minoret se remarie-t-il?

Claude resta indécis. Il jouait gros jeu.

Échidna dardait sur lui des yeux ardents et froids qui plongeaient au plus profond de son être.

— La nouvelle est tellement délicate que je n'en crois pas un mot, dit-il.

— Qu'importe?

Encore une fois Claude réclama un absolu secret.

— Ma position, dit-il, est bien humble ; mais celle de M. Morateur lui-même pourrait être compromise si quelqu'un, que je ne puis nommer, savait qu'une nouvelle si grave a été mise en circulation par la femme d'un chef de service.

— Armance! s'écria Échidna.

— Je ne l'ai pas dit, fit Claude en étendant les bras vers la femme du professeur comme pour reprendre la nouvelle.

— Je m'en doutais, reprit Échidna... II n'y a plus à s'étonner maintenant de la liaison de ces deux demoiselles, des soirées passées par Armance chez M. ISIinoret... Mais tout le personnel le savait !

] ANNY MINOUKT 185

— C'est ce que je vous disais, madame, lit Claude... Jcmedoutais qu'il n'était pas nécessaire de vous confier un bruit qui courait dans tout le Jardin du Roy.

— Que pense de ceci M. Pardessus?

— Vous n'ignorez pas, madame, combien monsieur l'administrateur est réservé.

Échidna, au comble de l'agitation, ne tenant plus en place, semblait pousser maintenant Claude à abréger sa visite. Encore une fois celui-ci demanda le secret.

— Comment donc ! dit Échidna avec ironie. Un secret connu de tout l'établissement !

Claude sortit de cette entrevue, plus rassuré, mais toutefois avec un reste d'inquiétude. La mèche qui devait mettre le feu au pétard du projet 'd'union entre Armance et M. Minoret était allumée.

Heureusement Échidna avait dit : xTe le savais. En parlant de la sorte, elle innocentait Claude si M. Pardessus trouvait dangereuse une semblable révélation. La vérité est que le préparateur n'avait prononcé ni le nom de son chef ni celui delà fille de l'administrateur; par d'habiles

amorces, il avait posé pour ainsi dire ces noms sur les lèvres de la vipère.

Rentré chez lui, à peine cinq minutes après avoir quitté Échidna, Claude la vit sortir; certainement elle allait répandre la nouvelle dans le monde des femmes du Jardin du Roy.

Le mariage est, de tous les thèmes sociaux, celui qui fournit les plus riches variantes. Rapports d'âge des deux époux, amour ou convenances, dot, toilettes, cadeaux, offrent des éléments divers parmi lesquels les femmes n'ont qu'à choisir. Les petits centres en France sont tellement préoccupés de la question des mariages que les désœuvrés en fabriquent môme quand ils n'existent pas, et que deux êtres qui' ne se sont jamais regardés sont unis par l'opinion publique faisant fonctions de maire. Si une ville de quelques mille âmes travaille avec tant d'assiduité au prologue des fiançailles d'un couple, l'annonce d'un semblable événement devait être bien plus considérable encore à l'intérieur du Jardin du Roy.

Claude, pour se mettre à couvert, alla trouver M. Pardessus.

— Eh bien ? lui demanda l'administrateur.

lANNY MIM\I:ï

Claude répondit ([u'il n'avait pas trouvé en frnis jours l'occasion de sonder M. Minorcl.

M. Pardessus témoigna une vive impatience. Comment un projet qui lui était entré dans l'esprit avec la rapidité d'un éclair, pouvait-il ainsi traîner alors que le négociateur avait des ordres précis?

— Je rapporte cependant des nouvelles, monsieur l'administrateur, dit Claude ; elles m'ont paru importantes, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de venir vous demander quelle conduite j'aurais à tenir ultérieurement.

M. Pardessus écoutait, l'air maussade.

— Le projet d'union entre M. Minoret et mademoiselle votre fille est répandu dans le Jardin du Roy.

Dans les sourcils touffus de l'administrateur d'épais nuages s'amoncelèrent.

— Vous en avez parlé! s'écria-t-il d'une voix menaçante.

— C'est M'"^ Morateur qui me l'a appris hier.

— La vipère?... Alors tout le quartier le sait...

L'administrateur se promenait de long en

188 FA^'NY MIXORKT

large, jetant des coups d'œil de défiance, même aux meubles.

— Croyez-vous que M. Minoret se soit ouvert à quelqu'un sur ce sujet?

— Il ne m'a rien dit, fit Claude.

— Vous deviez le tàter, suivant mes ordres.

— Je me disposais aujourd'hui même à accomplir la mission dont m'a chargé monsieur l'administrateur, si M"* Morateur ne m'avait prévenu.

— Que dit-elle de celte union?

— Elle m'a paru traiter M. Minoret avec peu de sympathie. . .

— La méchante langue n'a d'égards pour personne.

Un moment de silence succéda à ces brèves paroles.

— Je retourne au laboratoire, dit Claude embarrassé; ce soir j'espère apporter à monsieur l'administrateur un résultat plus satisfaisant.

— Non, ne dites rien à M. Minoret... Interrogez adroitement les professeurs, entrez dans les différents services sous un prétexte quelconque, écoutez les entretiens dans les corri-

r.VNNV MIXORKT I S*.

dors et revenez me trouver après-demain, j'aurai avisé...

Claude prit le chemin de la porte.

— Attendez! reprit M. Pardessus; si mes chefs de service paraissaient se défier de vous, et que personne ne s'ouvrît à ce sujet, ne craignez pas d'ouvrir le feu... Parlez du mariage comme d'un fait accompli. Interrogez par exemple, sous cetle forme : Vous n'auriez pas entendu dire que M. Minoret épouse la liUe de M. l'administrateur?... Je vous y autorise, puisque la nouvelle circule dans l'établissement.

Claude sortit en respirant plus librement. Ses manœuvres avaient bien tourné.

Quand le baron Pardessus fut seul, il se frotta les mains.

— Armance est compromise, s'écria-t-il du ton d'un négociant qui dit à sa femme : Nous avons fait aujourd'hui une fameuse recette.

Page 1