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— Armance montre beaucoup de sens en n'affichant pas les airs outrecuidants de son père, dit M"'" Boutibonne, et je ne comprends pas qu'elle ne soit pas établie plus tôt.
M. Minoret, d'un geste, sembla acquiescer à ce propos.
— Un ménage serait admirablement tenu par Armance; elle a de l'ordre, elle n'aime pas les plaisirs du monde... Sans doute Armance n'est pas précisément jolie... Elle a de beaux yeux.
— Ah! fit M. Minoret, qui ne paraissait pas s'être arrêté à ce détail.
— De beaux yeux entrent pour beaucoup dans la physionomie d'une femme... En outre, Armance a une belle taille... un peu grêle peutêtre ; mais le mariage lui donnera du corps.
Ce panégyrique ne rendait pas M. Minoret rêveur.
— Vous ne me parlez pas de M'"' Boutibonne, dit-il, c'est elle qu'il faudrait songer à établir.
Sans se rendre compte des tendances de cette conversation, M. Minoret venait de poser h doigt sur un endroit sensible.
Les mères qui ont des filles à établir de
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viennent compliquées et suivent des voies tortueuses qu'un Talleyrand admirerait.
Julie Boutibonne avait vingt-quatre ans et ne paraissait pas près de sortir du sein de sa famille. Heureusement pour elle, elle possédait une mère qui, ayant reconnu la difficulté de donner sa fille en mariage à quelque attaché du Jardin du Roy, projetait, sur les divers chemins par lesquels pouvaient se présenter des épouseurs, des regards ardents.
De même qu'un cheval de bataille qui, au son de la trompette, se précipite dans la mêlée, les oreilles de M"" Boutibonne avaient pointé en entendant parler du futur mariage de M. Minoret et d'Armance. La sensation qu'elle en ressentit fut d'un ordre particulier. Tout d'abord, la mère jalousa Armance sur sa « chance » ; mais c'était la fille de l'administrateur : une sorte de hiérarchie s'affirmait d'autant plus que la fille de M. Pardessus approchait de l'extrême limite de la trentaine.
L'union annoncée offrait d'ailleurs l'avantage de frayer une piste. Armance mariée laissait le champ libre aux autres fdles à établir du Jardin du Roy. Julie Boutibonne se présentait alors
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en première ligne : une union entre habitants de l'établissement donnerait sans doute à réfléchir à des célibataires endurcis.
Dès lors M""" Boutibonne se posa en admiratrice d'Armance, et les sentiments de jalousie qui germaient en elle, elle les étouffa sous une sympathie de commande. Profonde politique, la mère, en faisant alliance avec Armance, prenait en main la défense de toutes les tilles à marier. Il en est rarement sans quelques tares physiques ou morales : M""" Boutibonne les masqua en donnant des rondes-bosses accentuées aux qualités d'Armance.
Toutefois, dans le court entretien entre M. Minoretetlafemme du géologue, elle s'étonna de l'indifférence avec laquelle le savant avait écouté l'étalage des qualités de sa future. Ce n'était pas là l'attitude d'un homme fort épris.
— Peut-être M. Minoret est-il hésitant? se dit M""^ Boutibonne.
Songeant que le mariage était moins avancé que ne l'avait fait entendre Échidna, en temporisatrice prudente M'"" Boutibonne se résigna à observer. Elle voulut cependant reconnaître la
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pisie; clans ce but, elle rendit visite à M""' Pardessus, en ayant soin de s'y présentera l'heure où était absente la femme de l'administrateur. Reçue à la porte par une servante, M'"'' Boutibonne fit mine de se retirer en laissant sa carte; mais Armance, qui avait entendu une personne parlementer avec la femme de chambre, vint au-devant de la femme du géologue et la pria d'entrer en attendant le retour de sa mère.
Ce qu'avait esquissé M'"" Boutibonne avec M. Minoret, elle le continua avec Armance. Elle entama un éloge à outrance du savant et trouva la fille de l'administrateur plus ouverte sur ce terrain. Armance parla avec sympathie du naturaliste et força peut-être la note, car elle savait combien M. Minoret avait été opprimé dans l'établissement. A son tour M"" Boutibonne renchérit sur le ilième, espérant qu Armance ouvrirait peut-être un coin du rideau touchant le mariage futur.
— Vous avez bonne mine , ma toute belle, dit à Armance la femme du géologue en sortant ; on voit que vous êtes heureuse de vivre.
Heureuse de vivre ! Armance se regarda aussitôt dans une glace pour voir si véritablemen
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elle était « toute belle », comme le lui avait dit oblii;eamment M"" lîoutibonne. Le miroir rendit l'image d'une femme qui n'envisageait pas la vie sous un jour bleu.
Cependant, que signifiaient ces affabilités si nouvelles pour Armance, les regards scrutateurs dont elle se sentait enveloppée? Il lui semblait qu'on la regardait au fond du cœur. Le même jour, la fille du directeur rencontra Échidna;le nez effilé de cette méchante femme entra en elle comme une vrille.
En proie à de vagues inquiétudes, Armance se rendit le soir, comme d'habitude, chez les Minoret.
— Julie Boutibonne, lui dit Fanny, viendra demain, accompagnée de sa mère, passer la soirée chez nous. J'ai pensé que celte rencontre ne vous serait pas désagréable.
— A l'exception de M""= Moratcur, reprit Armance, j'aurai toujours plaisir à voir les dames de l'étabUssement ; aussi bien, M"'*" Boutibonne est venue hier à la maison et s'est montrée des plus aimables.
Fanny avait été élevée dans la même pension que Julie, et les deux jeunes filles, à peu
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prés du même âge, se seraient vues plus assifliiment si M. Minoret n'avait pas été trop absorbe par ses travaux pour recevoir. Actuellement, la porte ouverte à Armance, le plaisir que trouvait M. Minoret à faire sa partie quotidienne, modifiaient quelque peu ses idées de retraite absolue. Fanny avait démontré à son père qu'elle pouvait, sans le déranger, offrir une tasse de tlié aux dames Boutibonne; le moment semblait propice pour renouer d'amicales relations.
Le soir, en entrant suivie de Julie, M""" Boutibonne trouva Armance et Fanny travaillant autour d'une petite table.
La pièce était grande. A l'extrémité se tenait M. ^linoret, tellement occupé de ses dossiers qu'il n'entendit ni le bruit delà sonnette, ni l'entrée des dames.
— Mon père travaille, excusez-le, je vous prie, dit aux dames Fanny à mi-voix.
— Une contenance, pensa M'"" Boutibonne, désappointée de ne pouvoir surprendre M. Minoret aux petits soins près d' Armance.
Comme Fanny les avait reeues son ouvrage à la main et que la table, chargée de dpcou-
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pures d'étoffes, indiquait ([u'on travaillait ou qu'on faisait mine de ti-availlei", la femme du Idéologue engagea les deux demoiselles à continuer leur ouvrage; mais M"'" Boutibonno no quitta pas du regard les yeux d'Armance ; ils devaient à un moment, suivant elle, se diriger du côté de M. Minoret et révéler l'état d'esprit des futurs. Armauce ne donna lieu à aucune observation de cette nature; rien en elle ne révélait le papillon tendant à s'échapper de sa chrysalide de vieille tille.
Un peu étonnée, M""" Boutibonne se retira sans abandonner la partie. Les commentaires continuaient dans le Jardin du Roy. La nouvelle (lu mariage se propageait plutôt qu'elle ne s'atténuait; les femmes étaljlissaient des calculs de probabilité sur l'époque où s'effectuerait la cérémonie. On épinit les futurs dans leurs allées et venues à l'intérieur de l'établissement. Échidna s'était établie en sentinelle avancée et semjjlait crier : Garde à vous ! au corps d'observation qu'elle précédait.
Sur ces entrefaites se produisit un mcident qui parut à tous d'une certaine importance.
Echidna, qui semblait avoir des yeux derrière
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le dos eL dont le sens auditif paraissait double, entendit une voiture de camionneur s'arrêter à la porte du Jardin du Roy qui faisait face aux fenêtres de derrière de son appartement. Le facteur et le portier échangeaient des explications; du premier étage, Échidna crut surprendre le nom de Minoret. La sentinelle devint douanier. Échidna ne fit qu'un bond dans l'escalier et passa avec une indifférence affectée devant la loge du portier.
Le transport avait maculé l'adresse de la caisse; le facteur était hésitant sur la livraison.
— Bien certainement, dit Échidna, cette caisse est adressée à M. Minoret.
Ses yeux entraient dans la caisse comme un 'foret dans un tonneau de vin. Ce que contenait le colis devait fournir à Échidna de précieux éléments d'observation.
La' caisse renfermait nécessairement les cadeaux de noce destinés àArmance. Mais quelle nature de cadeaux pouvait offrir M. Minoret? L'imagination d'Échidna ne fut pas à court. C'étaient d'admirables étoffes orientales, des châles harmonieux, desécharpes merveilleuses, des tapis « de toute beauté ».
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Le bruit s'en répandit aussitôt parmi les dames du Jardin du Roy. On discutait même sans s'entendre sur deux châles, l'un à fond rouge, l'autre à palmettes jaunes, qui n'étaient qu'une faible partie des richesses de l'envoi.
Cependant M. Pardessus ayant interrogé Claude sur les causes delà lenteur de M. Minoret à faire sa demande oflieielle, en reçut cette réponse qui le calma momentanément :
— Les cadeaux de noce destinés à mademoiselle votre fille sont arrivés.
— Il eût été au moins convenable de me demander la main d'Armance avant de lui envoyer des cadeaux, reprit M. Pardessus. Véritablement, mes professeurs sonl trop étrangers aux usages du monde.
Parmi le personnel du Jardin du Roy on ne s'étonnait pas de la richesse des présents de M. Minoret, vu ses relations scientifiques avec l'extrême Orient. Un naturaliste de ces contrées lui avait envoyé de merveilleuses étoffes d'un très grand prix, mais qui a là-bas se donnaient pour rien ».
Certains professeurs commençaient à jalouser M. Minoret de son alliance avec l'adminis-
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traLeur; c'étail un renfort apporté à M. Pardessus, la science prêtant son appui à l'ignorance, un abandon des inlérèls des chefs de service dont la politi([ue était de faire corps contre le directeur, leur adversaire. Ces cadeaux de l'Orient, aussi cerlainement que si on les avait vu apporter parles llois rnages, devaient provenir d'échanges faits par l'anthropologiste au détriment des collections du Jardin du Roy.
Ainsi s'expliquait la disparition du crâne d'un chimpanzé adulte, le Troglodyte nir/c]-, ({ui troublait depuis un an l'esprit de M. Pétrequin. On se rappelait maintenant que Al. Minoret ayant manifesté l'intention de s'occuper de l'anatomie des singes, diverses pièces lui avaient été confiées. M. Pétrequin, qui tenait négligemment son livre de prêts, avait été victime de sa confiance ; mais le jour où Armance, revêtue du riche ehàle à palmes rouges, irait faire ses visites de noce, le corps des professeuFs était averti que cette somptueuse loilette provenait de la disparition des vitrines du Musée du crâne du Trofjlodytr iiigcr. Voilà où conduisaient les ardeurs séniles d'un savant, à qui jusqu'alors on n'avait pas reproché de sem-
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J)lables i'ails, mais qui, poussé par la passion, entrait dans une voie déplorable dont il faudrait, à un moment donné, se préoccuper. La nation pouvait-elle être ainsi dépouillée do ses trésors, au nombre desquels brillait, égal aux diamaiils de la couronne, le crâne du chimpanzé adulte?
M, Minoret avait fait porter la caisse dans son laboratoire; elle conlenail des minéraux envoyés de l'Inde par un naturaliste ami de l'anthropologiste. Claude eût pu détromper M. Pardessus et les professeurs de l'établissement sur la nature des objets contenus dans celte caisse si M. Minoret, dans sa préoccupation scientilique un peu enfantine, n'eût voulu se récréer seul du déballage de l'envoi.
A cinq lieures du matin, pour se préparer une journée- de. petits bonheurs, il ouvrit luimême la caisse, reconnut les objets qui s'y trouvaient et les rangea sur une talJe. Tout être qui eût assisté à cette opération eût diminué par sa présence les jouissances du savant. Parmi ces minéraux, il y en avait quelques-uns connus en Europe, d'autres « inédits ». M. Minoret resta un certain temps en contemplation devant les minéraux non décrits jusqu'alors par les natu-
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ralistes ; puis il soïigea à les transporter du laboratoire à son domicile. Celait sa propriété que ces matériaux scientifiques; ils lui avaient bien été donnés, en souvenir de notes importantes envoyées à un de ses confrères d'outremer.
Le soin avec lequel le savant portait les paquets enveloppés témoignait qu'il s'agissait de matières précieuses. Quelques fragments minéralogiques étaient de poids: M. Minoret les portait avec allégresse, trouvant des forces pour augmenter ses propres collections.
Echidna n'élait pas levée; elle entendit des pas sous ses fenêtres, sauta vivement à bas de son lit, écarta un coin du rideau de sa croisée et constata que son instinct la servait merveilleusement. Ayant passé précipitamment un peignoir, Echidna se rendit en toute hâte à mi-côte du labyrinthe, où elle se cacha derrière le tronc d'un arbre : elle avait calculé la durée du parcours de M. Minoret à son domicile, de nouveaux voyages au laboratoire, d'autres paquets à rapporter. Echidna ne s'elait pas trompée : M. Minoret préparait ses cadeaux de noces.
Ce fut exceptionnellement que les cloches de
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l'église du quartier Saint-Victor ne lurent pas sonnées à toute volée en mémoire du prochain mariage d'Armance et de M. Minoret, car Echidna, en relations avec le bedeau, s'adressa à lui pour savoir si les futurs avaient retiré leurs billets de confession.
— Ce seront certainement de belles noces, disait-elle dans le quartier. M. Pardessus aime la représentation.
Le bruit avait assez gagné de terrain pour que M. Minoret reçût un numéro du Journal des Fiancés, dont la spécialité est d'indiquer les divers fournisseurs pour la toilette des nouveaux époux. Sans se demander dans quel but ce journal lui était envoyé, M. Minoret le lut consciencieusement jusqu'au bout, étonné de n'y pas trouver quelque article ayant trait aux sciences naturelles.
Toutefois, hors de lui, M. Pardessus fit venir Claude dans la huitaine qui suivit.
— Comment se fait-il que M. Minoret n'envoie pas à ma fille ses cadeaux de noces?... Qu'avez-vous à dire? Parlez !
. — Je peux donner l'assurance à monsieur l'administrateur que j'ai vu les caisses.
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— Avez-vous assisté à leur déballage?
— Monsieur l'administrateur m'excusera de ne pas avoir été présent à cette opération... Les caisses étaient vides à mon arrivée... M. Minoret avait dû se lever de grand matin pour en emporter le contenu.
— Il se défie donc de vous?
— Je ne le suppose pas, monsieur l'administrateur ; mais j'ai cru remarquer qu'en de certaines circonstances M. Minoret s'enferme parfois dans son laboratoire, l'heure des travaux passée; c'est pourquoi je n'ai pu avoir connaissance du crâne de chimpanzé adulte que me.ssieurs les professeurs reprochent à leur collègue d'avoir détourné des collections.
— J'en fais mon affaire, dit M. Pardessus d'un ton menaçant, en indiquant à Claude d'un geste qu'il eût à ne pas le troubler plus longtemps dans ses méditations.