LE CRANE DU CHIMPANZE ADULTE
M. Minoret traversait la vie sans avoir aucune idée des incidents auxquels il était mêlé : le naturaliste était cantonné dans le monde des observations scientifiques, qui ne permettent pas aux observations de la vie quotidienne de s'y glisser. Etat fâcheux dans le petit monde du jardin du Roy où les habiles flairaient le vent chaque matin pour se rendre compte d'où il soufflait. Chez la plupart des professeurs, la principale science n'était-elle pas la science de la vie? Aussi chacun battait de l'œil les buissons du monde scientifique, se demandant si quelque rival n'en sortirait pas pour s'emparer de sa position. Tous étant aux aguets se laissaient diflicilcment surprendre par les événements.
Il n'en était pas de même de M. Minoret qui, plongé dans l'étude et le rêve, en fut soudainement tiré par l'ordre de se rendre de grand matin chez l'administrateur. Rarement l'anthropologiste était sorti du cabinet de M. Pardessus sans réprimandes. M. Minoret fut d'autant plus troublé de cet appel imprévu que, depuis deux mois, n'ayant pas comparu à la barre, une tranquillité favorable à ses travaux en était résultée.
M. Minoret, après avoir frappé un coup discret à la porte de son chef, entra en écrevisse : une plaisanterie de son collègue, M. Drelincourt, qui prétendait que, dans les circonstances diftîciles, l'anthropologiste marchait à reculons.
— Trrrez, dit d'un ton de voix de caporal M. Pardessus , comme s'il avait commandé Feu ! à un peloton d'exécution.
Ce jour-là, l'administrateur parut à M. Minoret de plus haute taille que de coutume; son toupet en flamme de punch était véritablement olympien.
D'un geste autoritaire, M. Pardessus fit signe à l'anthropologiste de s'asseoir sur un tabouret.
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Lui, l'administrateur, plongé dans un important fauteuil de cuir, se tenait devant son bureau-ministre.
— Qu'avez-vous fait, monsieur, du crâne du chimpanzé adulte? demanda brusquement l'adminislrateur au savant sur la sellette.
M. Minoret fut terrifié par une pareille question, à laquelle il ne s'attendait pas.
— Vous devez me comprendre, monsieur :
le crâne du Troglodyte niger manque aux collections et vous en avez été le dernier emprunteur.
— Moi! s'écria M, Minoret.
— Vous-même. Quelle importance ace crâne pour l'établissement, vous le savez; il n'existe pas de spécimen aussi pur dans les grandes collections de l'Europe, et le Jardin du Roy, dont je m'honore d'être l'administrateur, est fier de montrer une telle pièce aux regards du monde scientifique qui nous l'envie.
— Vraiment, monsieur le directeur, je ne me rappelle pas...
— Je vais vous rafraîchir la mémoire puisqu'il en est ainsi, monsieur le professeur d'anthropologie.
M. Pardessus prit sur son bureau un énorme dossier qui sembla à M. Minoret un acte d'accusation.
— Je précise. Le crâne du Troglodyte niger était caractérisé par des bullee aiiditorise écartées, se prolongeant tellement en arrière qu'elles formaient entre elles un sillon profond d'environ cinq millimètres, au fond duquel s'ouvrait le trou occipital.
M. Pardessus avait appris par cœur la description donnée par le professeur Pétrequin, et le verbe important, de l'administrateur faisait croire que lui-même avait étudié avec attention le crâne du troglodyte.
M. Minoret fit un mouvement sur sa sellelte et avança un bras timide pour répondre. D'un geste cassant, M. Pardessus montra qu'il n'avait pas terminé.
— Un tel développement des hulhe audilorice, dans leurs deux portions tympanique et plus particulièrement mastoïdienne, est des plus rares chez les individus de cette espèce, vous le savez sans doute, monsieur le professeur d'anthroi)ologie ?
M. Minoret baissait la tète.
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— J'ajoute, fait important, reprit l'administrateur, que la femelle fut envoyée vivante avec son intéressante portée de trois petits au Jardin du Roy. Cet établissement, vous devez vous le rappeler, a eu la bonne fortune d'augmenter une intéressante famille en accouplant la mère avec un de ses petits, 'celui-là même (pii a été sacrifié pour les hautes études et dont nous cherchons en vain le crâne disparu.
M. Minoret se recueillait pour évoquer ses
souvenirs.
— Comment ne vous souvenez-vous pas de ce qui s'est passé à ce propos à l'Assemblée?
Le naturaliste continuait à ne pas souffler
mot.
— J'ai souvent remarqué que vous ne portiez pas à ces réunions mensuelles l'intérêt qu'elles méritent... Eh bien 1 moi qui ai de la mémoire et de l'attention pour vous, je vous rappellerai ([ue vos collègues ont longuement discuté s'il était indispensable de trancher les jours du troglodyte adulte, malgré l'intérêt pour les anatomistes d'étudier ses facultés cérébrales... Combien le chmat français est malsain pour les primates, vous ne l'ignorez sans doute pas... En
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sacrifier un jeune et l^ien portant paraissait grave à certains de vos collègues, et moi-même j'étais partagé entre les deux camps, ayant un pied sur le terrain de la science, l'autre sur celui de l'humanité... Ma voix décida de la suppression du Troglodyte niger... M, Pétrequin le prépara... Il est impossible que vous ne vous rappeliez pas le rapport lu à l'Assemblée suivante sur cette jolie pièce anatomique. Ce fut à l'issue de cette séance, dit votre collègue, que le squelette du troglodyte vous a été confié à titre de prêt.
— Oui ! oui ! s'écria M. Minoret sortant de son rêve.
— Enfin, vous en convenez,, .
— J'ai eu en main le squelette, il est vrai, monsieur l'administrateur ; mais le crâne, je ne me rappelle pas qu'il m'ait été prêté.
— Les allégations de M. Pétrequin sont formelles... Il semble bizarre d'ailleurs qu'un squelette vous ait été confié, privé de son crâne,,. Une partie si précieuse d'un sujet, fûtil adulte, ne saurait s'égarer.
— Je verrai M. Pétrequin, dit M. Minoret, je m'entendrai avec lui.
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— L'affaire est toute vue, monsieurle professeur d'anthropologie. Le rapport de votre collèi-ue est concluant, j'ajouterai môme accablant. Le crâne du Troglodyte nic/er manque aux collections; il faut retrouver ce crâne dans le délai le plus bref.
Sur un nouveau geste de l'administrateur, M. Minoret sortit, abattu. Il avait retrouvé M. Pardessus plus autoritaire que jamais. Rapports d'autant plus pénibles que, à huit jours de là, le directeur avait témoigné au naturaliste une sorte de bienveillance.
Soucieux, M. Minoret s'arrêta dans une allée du jardin, regardant le sol, non plus avec la sérénité avec laquelle la veille il interrogeait l'horizon. Des fourmis traversaient l'allée, les unes venant, les autres allant : elles suivaient un chef de colonne, malgré la courbe que certaines d'entre elles faisaient, allaient aux provisions et revenaient les porter au nid.
^L Minoret pensait que ces fourmis accomphssaientleur tâche avec zèle, sans être détournées de leur activité, tandis que l'homme est sans cesse arrêté dans ses travaux. Plein de mépris pour l'humanité, M. Minoret se disait
que l'homme, orgueilleuse créature, ne compte guère plus sur la surface du globe que la fourmi ; qu'avec sa prétendue science l'homme reçoit à tout instant des leçons de sagesse des infiniments petits de la création; qu'en pareil cas la morgue d'un supérieur ne doit pas troubler l'esprit de celui qui échappe aux vanités du monde. Philosophiquement, M. Minoret ne devait tenir nul compte des malmenées de cette vaniteuse fourmi qui s'imaginait diriger le Jardin du Roy; mais le naturaliste constatait que, lui aussi, avait une nature impressionnable semblable à cette fleur qui, touchée même légèrement, ferme sa corolle et retombe sur sa tige. Que M. Minoret appelât à son aide la raison, il n'en restait pas moins sensitive.
Aussi bien, comment expliquer cette fticheuse alternance de caractère chez un supérieur ? Que pouvait signitier un si brusque changement dans les relations ?
Une partie du secret fut révélée à M. Minoret, qui rencontra M""* Boutibonne. Après les politesses d'usage :
— Faites-vous toujours, lui demanda-t-elle, votre partie detric-trac?
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— A peu prés chaque soir après num clinor, madame.
— Cela vous semble amusant ?
— Utile plutôt qu'amusant...
— Oui, utile, je le crois, dit M"'« Boutibonne qui jusque-là avait posé ses questions avec une bonhomie affectée.
— C'est une heure de délassement après le repas, reprit M. Minoret, se laissant couler innocemment dans la trappe aux ([uestions ouverte par M"** Boutibonne.
— Je ne pourrais jamais jouer au tric-trac, reprit-elle; le jeu est trop compliqué pour une femme.
— Ma fille le joue un peu et M"" Armance a appris la marche facilement.
— C'est ce qu'on dit dans l'établissement.
— On s'occupe de pareilles choses? s'écria le savant.
— Ces dames, je vous le dis en confidence, mon cher M. Minoret, sont un peu jalouses de vous voir accaparer la fille de M. Pardessus.
— Elle vient voii- Fanny.
— Est-ce votre lille qui lui troiiveia un mari ?
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— M"'= Armance n'a pas chargé Fanny d'une pareille mission.
— Chacun s'accorde à dire que M"" Pardessus a toutes les qualités pour rendre heureux un homme de votre âge.
— Moi? s'écria M. Minoret.
— On dit encore que l'administrateur accepterait facdement cette union.
— Que dites-vous là, madame?
C'étaient des exclamations empreintes d'un
tel caractère de sincérité qu'un tribunal, autre que celui des dames du Jardin du Roy, eût absous M. Minoret de semblables accusations.
— Moi qui, ce matin même, ai été traité si durement par M. Pardessus ! s'écriait M. Minoret.
— Cela se comprend. Vous compromettez M"" Armance aux yeux de tous.
M. Minoret, accablé, ne répondit pas. Une lueur se faisait toutefois dans son esprit.
— Vous savez la sympathie que j'ai pour vous, cher monsieur, reprit M'"* Boutibonnc... Il en est temps encore... songez à votre avenir.
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Là-dessus, la mùro arlilicieuse laissa lo savant dans la situation d'un passant qui reçoit un échafaudage sur la tète.
D'un trait, M. Minoret revint chez lui. Il fallait prévenir sa fdle do ce qui se disait, de ce qui s'agenrait, lui demander conseil. Fanny avait le sens droit ; elle aiderait son père à échapper au danger.
A la porte de sa demeure, le savant s'arrêta brusquement. Révéler à la pauvre enfant, qui n'avait que lui pour soutien, une pareille nouvelle, pouvait lui meurtrir le cœur à jamais. A grands pas, M. Minoret, ému, sortit du Jardin du Piov.