‹ Fanny MonoretChapitre 20 sur 29 · L'OMBRE · texte numérisé non relu

L'OMBRE

Ce fut vers le cimetière Montparnasse que M. Minoret se dirigea ; il allait demander conseil à celle qui y reposait.

Un tapis de verdure, une bordure de buis, un rosier, étaient le monument élevé à l'épouse que le savant avait tant aimée. Pas de croix ni de pierre tumulaire. M. Minoret n'avait pas besoin de s'agenouiller devant un marbre chargé d'une pompeuse inscription. La date de la mort de sa compagne était dans son cœur. Un jour, il reposerait à côté d'elle, sous ce même tapis de verdure; lui non plus ne voulait pas d'autres signes de souvenir.

Non pas que M. Minoret fût irréligieuxi Mais une croix, une pierre, constituent-elles une religion? Et quelle misère en face du néant

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([ue ces inscriptions en caraclùres dorés ! Combien le savant avait-il remarqué, au cimetière, de tombes fastueuses, enguirlandées de jais, disparaissant au début sous les couronnes, et qui, d'année en année, offraient un délabrement douloureux? Combien de pierres mutilées disaient l'abandon, le peu de regrets de certains vivants qui n'avaient pas la pudeur du souvenir !

Le tapis de verdure restait toujours vert. Chaque année donnait sa floraison au beau rosier touffu que M. Minoret ne pouvait regarder sans émotion ; chacune des fleurs lui représentait les qualités de la morte. En face de ce rosier épanoui, le savant redevenait homme. Bien des années s'étaient déjà accumulées depuis la douloureuse séparation; elles n'avaient pas atténué le souvenir de la compagne fidèle.

Au-dessus du rosier que M. Minoret regardait longuement se profilait, vague et incorporelle, une ligure de femme impalpable conservant les traits de celle qui actuellement manquait au foyer. Le savant n'avait pas à évoquer; l'ombre venait aussitôt son arrivée, avec le tendre sourire qu'elle avait conservé toute la

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vie et que la mort ne parvint pas à lui enlever. M. Minoret donnait à l'ombre des nouvelles de sa fille; il lui rendait compte de ses travaux, de ses actes les plus minutieux. L'ombre écoutait grave et affectueuse.

— Regarde mon cœur, pensait M. Minoret, il est plein de ton souvenir ; mon cerveau, il est plein de tes traits. Il ne se passe pas de soir où je ne ferme les yeux en te voyant... Mes actions, tu les approuverais... Oui, il existe d'autres femmes sur terre ; elles ont leurs qualités, elles ne peuvent avoir les tiennes... J'ai été trop heureux... J'avais rencontré l'âme sœur qui m'était destinée, que la nature m'avait indiquée... Je lui avais donné ma vie... Ma vie est restée accrochée à sa mort... Tu m'as donné une fille, et il faudrait introduire près d'elle, au foyer, une étrangère!...

L'ombre, pourtant, s'était affaiblie chaque année; matérielle et douloureuse au début, elle était devenue transparente et consolatrice. Jadis elle appelait des larmes ; elle laissait aujourd'hui des sensations douces et pénétrantes.

La mort, qui paraît sans pitié pour les jeunes, leur tresse une couronne de fleurs.

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En pensant parfois aux amertumes de sa vie, M. Minoret se disait: « Elle est heureuse de ne pas les avoir partagées! » Cependant l'ombre bienveillante pansait ces amertumes, et le naturaliste n'était jamais revenu du cimetière sans tendresses réconfortantes.

C'est pourquoi M. Minoret ne voulait pas perdre cette ombre protectrice, qui se fût dissipée si, oubliant le souvenir de la morte, l'époux ingrat s'était laissé entraîner à une autre union.

Ce jour-là, M. Minoret franchit plus tranquille la porte du cimetière.

— Continue tes recherches sans t'inquiéter des jaloux, avait dit l'ombre.

Toutes sortes de bons conseils, l'ombre les avait dictés :

— Les méchants ne peuvent rien contre la bonté.

— Les intérêts coalisés se brisent contre la droiture.

— Les travaux accumulés des savants offrent une barricade inaccessible aux attaques de la médiocrité.

- Ne te laisse pas aller au découragement;

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réfugie-toi clans l'étude; elle le mettra en fuite.

— Je suis absente; je t'ai laissé une autre moi-même.

En rentrant chez lui, M. Minoret embrassa sa fille avec effusion. Il ne dit pas qu'il venait du cimetière. L'homme avait la pudeur de la douleur; mais Fanny sentit ce jour-là combien son père l'aimait, avec quelle sensibilité ses caresses lui étaient prodiguées. Partageant cet attendrissement, elle ne se rendait pas compte que ce baiser était double, \Aus doux que de coutume, plus pénétrant, et qu'à l'embrassement paternel se joignait celui de sa mère.

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