‹ Fanny MonoretChapitre 21 sur 29 · LA CHAINE DES DAMES · texte numérisé non relu

LA CHAINE DES DAMES

Cependant M. F'ardessus constatait le retard singulier que M. Minoret apportait k demander la main d'Armance ; l'autoritarisme directorial n'aboutissait pas en pareille matière et la qualité d'administrateur, qui s'exerrait dans tous ses droits au Jardin du Koy, s'effaçait et perdait de son omnipotence sur le terrain matrimonial.

Trompé par les imaginations sans cesse en alerte qui s'ébattaient capricieusement autour du futur mariage, M. Pardessus avait cru « l'affaire » plus avancée. Les soirées passées par Armance chez M. Minoret contribuaient à l'entretenir dans de telles illusions, quoique rien ne vînt leur donner corps.

Une barrière se dressait, que l'administrateur ne pouvait franchir.

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Un matin que, d'après les ordres de M. Pardessus, Claude accompagnait les gardiens qui portaient, suivant l'habitude, des mannes de fleurs du Jardin du Roy à M""' de Montendre, l'administrateur pensa que la marquise seule pourrait le tirer d'embarras.

Condamnée à ne pas quitter sa chaise longue, la marquise se plaisait à échafauder des combinaisons pour la fortune des siens. Un horloger eût admiré l'activité de rouages nombreux et compliqués dont le jeu était dû à l'inactivité d'un corps qui poussait le cerveau à agir. M. Pardessus avait été à même d'éprouver les bons offices de la marquise, que cette mise en mouvement de petites roues amusait comme un enfant qui remonte une pendule.

— Tu demanderas à être introduit près de la marquise, dit l'administrateur à Claude, et tu attendras sa réponse à cette lettre.

Ce que fit Claude.

— Le baron aurait-il encore quelques tracasseries à supporter de la part de ses subalternes ? demanda à Claude M'"*" de Montendre.

De grosses couleurs de campagne s'étalaient sur la face de Claude. Des épaules lourdes,

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mais carrées, indiquaient une forte nature. La marquise prit quel([ue intérêt à faire causer ce robuste gaillard. Claude lui rappelait un ancien valet de pied qu'elle avait pris aux champs et qu'elle s'était plu à dégrossir.

— Veuillez prévenir le baron que je l'attendrai aujourd'hui, à une heure, avant mes visites de l'après-midi.

M. Pardessus fut exact au rendez-vous.

— Maxime, je vous écoute, dit la marquise. L'administrateur déroula alors le projet qu'il

avait de marier sa fille à M. Minoret et la perplexité dans laquelle il se trouvait. C'était un mariage de convenance, dont tout le Jardin du Roy s'occupait ; il y aurait déception peu digne pour un chef d'établissement, scandale dont s'emparerait la malignité du personnel, si l'union projetée ne se réalisait pas.

M™*' de Montendre fit de nombreuses questions sur la situation et la vie de M. Minoret, poussant M . Pardessus à entrer dans des détails qu'elle-même provoquait.

— Comment, Maxime, s'écria-t-elle, vous ne voyez pas l'obstacle?

— Un obstacle?

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— 11 saute aux yeux.

M. Pardessus regardait la marquise avec anxiété.

— L'obstacle, Maxime, reprit i\I""= de Montendre, c'est la fille de ce Minoret.

— Vous croyez ?

— Je ne le crois pas, j'en suis certaine.

— Et que faut-il faire ?

— Laissez-moi établir la situation ; vous me rectifierez si je m'égarais dans quelques détails. Cette petite demoiselle est-elle jolie ?

— Peuh ! fit M. Pardessus... Elle est jeune.

— Avez-vous connaissance de quelque amourette ?

— Un établissement tel que celui du Jardin du Pioy ne les comporte pas.

La marquise haussa les épaules.

— Si la demoiselle est jeune et tant soit peu agréable, admettez qu'il se sera trouvé un serpent pour le lui dire... Vous autres hommes, vous avez l'habitude de rejeter la faute sur Eve ; moi je crois que c'est Adam qui a donné le premier coup de dent dans la pomme...

— Vous aurez toujours de l'esprit, chère marquise.

— J'admets un instant, mais tout à fait momentanément, que son miroir seul ait dit à la petite en question qu'elle était jolie ; un galant apparaîtra un jour ou l'autre... Et ce jour-là, notre vieux savant, qui avait l'égoïsme de se faire entourer de soins pendant toute sa vie par sa fille, la verra partir avec un amant, mettons un mari pour l'honneur du xTardin du Roy... C'est alors que ce M. Minoret, dont vous me parlez comme d'un enfant dans la vie, aura besoin de quelqu'un près de lui, ne fût-ce que pour recoudre ses boutons de chemise.

— Comme vous voyez juste , chère marquise !

— M'approuver est inutile, si vous n'agissez pas... Il faut maintenant souffler la flamme sur ce foyer morne. Vous dites qu'il n'y a pas de galant ; trouvez-en un.

— Où? demanda M. Pardessus, que l'activité d'esprit de M'"" de Montendre troublait.

^- Vraiment, Maxime, je vous croyais plus diplomate... Pas beaucoup, non, mais un peu... Condamnée à vivre sur cette chaise, je ne peux vous aider aussi efficacement que je le souhai- {■erais.,. Attendez...

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La marquise plaça la main sur ses yeux.

— Vous ne trouvez pas de futur au Jardin du Roy et je le vois... Ce garçon qui m'a apporté votre billet ce matin...

— Claude !

— Lui-même... Il n'a pas l'apparence d'une intelligence suprême... Il est un mari providentiel.

— C'est vous, ma chère amie, qui êtes ma Providence, s'écria M. Pardessus en baisant les mains de la marquise... Mais comment faire pour nouer ce projet de mariage?

— Ne m'avez-vous pas dit que ce Claude était le préparateur de son beau-père futur?... Il aura, quand il voudra, un pied dans la maison.

M. Pardessus se confondait en remerciements.

— Je ne demande, Maxime, qu'à être tenue au courant de cette affaire... Elle me distraira.

Ce jour-là même, M. Pardessus fit prévenir le préparateur de passer à son cabinet.

— Claude, lui dit-il brusquement, il est temps de te marier.

Le préparateur eût été jeté dans la fosse aux ours qu'il n'eût pas fait montre de plus d'émotion.

— Co que je te dis là est très sérieux, Claude. Ton avenir en dépend... Si tu ne répondais pas à ce que j'attends de toi, tu pourrais retourner à ton village... Tu épouseras M"^ Minoret.

— La fille de mon patron !

— Oui, cette combinaison, en préparant ta fortune, me permet de hâter l'union d'Armance avec M. Minore L

Se marier et jeter en môme temps M. Minoret dans les voies du mariage, semblait à Claude un rêve.

— Quand tu me regarderas avec tes gros yeux... J'entends que les deux noces se fassent en même temps...

— Mais je connais à peine la fille du patron, s'écria Claude ahuri.

— De pareilles raisons sont inadmissibles... Tu te présenteras un soir chez M. Minoret...

— Il ne m'y a jamais autorisé...

— Cherche un motif, un voyage, une absence, que sais-je? Tu demandes à ton chef d'apostiller une demande de congé... Une fois dans la place, fais-toi inviter de nouveau... Rendstoi possible d'abord, agréable au besoin.

Claude restait morne.

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— S'il m'était permis d'"apparaître dans cette affaire, je t'imposerais aux Minoret; il faut que je reste étranger en apparence à la combinaison... Ainsi, c'est entendu, tu commenceras dés ce soir...

— Ce soir ! s'écria Claude.

— Je n'ai pas de temps à perdre. Prépare tes batteries.

Ses batteries ! Claude n'avait pas la plus mince fusée à son service. De telles combinaisons, qui paraissaient d'autant plus simples à M. Pardessus qu'il y avait été poussé avec la môme rapidité par la marquise de Montendre, semblaient compliquées pour ua iils de paysan, qui n'avait pas conquis encore la conception facile des gens de la ville.

— Pour faciliter ton entrée aujourd'hui, dit M. Pardessus, tu porteras à ma fille quelque objet qu'elle sera censée avoir oublié à la maison.

— Mais, monsieur l'administrateur, n'aurais-je pas l'air de venir de votre part? répondit Claude.

— Tu commences à te former ; ta réflexion est juste... J'oubliais mon rôle en dehors...

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Je dois ])laner... Tiens-t'en à la demande de congé... Et ne manque pas de me donner des nouvelles, s'il survenait ([uelque obstacle imprévu...

Le soir même, ainsi qu'il en était convenu, Claude se présenta chez les Minoret. Ce fut Fanny qui le rerut, sans se douter de l'importance du personnage qui devait relier les uns aux autres les diverses personnes présentes cà la soirée.

En entrant, Claude ressentit l'impression d'un enfant ({ui plonge pour la première fois dans un fleuve.

— Je désirerais parler à M. Minoret, dit-il à Fanny en balbutiant.

Du doigt, la jeune fille lui montra, au fond de la pièce, le savant tellement occupé par ses classements de notes qu'il n'avait pas entendu le tintement de la sonnette. Se dirigeant à pas lents du côté du savant, Claude le salua et se tint en face de lui, attendant une question. iM. Minoret, qui ne soupçonnait pas la présence d'un étranger, continuait à feuilleter ses dossiers.

— Père! dit Fanny qui s'aperçut que Claude n'osait déranger l'anthropologiste.

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— Eh bien ? s'écria M. Minoret d'un ton indiquant que l'appel de sa lille le troublait.

— iMonsieur désire te parler, reprit Fanny, M. Minoret leva la léte, assujettit ses lunettes

et ne reconnut pas d'abord Claude.

— Monsieur Minoret, dit celui-ci...

Le savant reconnut alors le préparateur au son de sa voix.

— Vous, Claude ! dit-il avec étonnement. Que se passe-l-il ?

— Monsieur le professeur, j'aurais une faveur à vous demander...

— Une faveur! reprit M. Minoret. Expliquez-vous.

— Un parent, que je n'ai pas vu depuis longtemps, me fait appeler, et je vous prierai, monsieur le professeur, d'apostiller une demande de congé que j'adresse à M. l'administrateur.

— Ah ! vous voulez partir promptement?

— Au beau temps... Dans quelques mois.

M. Minoret poussa un cri, malgré sa mansuétude habituelle.

— Vous ne pouviez attendre jusqu'à demain pour me faire cette demande ? s'écria le natu-

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raliste se laissant aller à une bourrade inaccoutumée.

— C'est que, reprit Claude; ayant dit un mot de ce congé à M. l'administrateur, il m'a engagé à lui présenter une demande apostillée par mon chef.

— Demain, Claude, demain il sera temps, dit M. Minoret qui se replongea dans ses dossiers, pour faire comprendre à son visiteur qu'il était importun à pareille heure.

Claude serait resté au plancher, si Fanny, qui suivait de l'œil cette entrevue, n'était venue au-devant du préparateur pour le reconduire.

Cette première visite ne pouvait avoir de résultats. Le lendemain, Claude en rendit compte à M. Pardessus.

— Maladroit ! s'écria l'administrateur.

— Mais M. Minoret me conirédiait visiblement en me remettant au lendemain.

— Tu devais rester près de ces demoiselles... Voilà une première entrevue qui retarde tes affaires, au lieu de les avancer... C'est à recommencer.

Claude restait devant son supérieur, comme poussé par une force irrésistible vers l'abîme.

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— Laisse-moi ; je vais chercher un moyen de réparer ta faute.

Claude sortit, sous le coup de la mauvaise humeur de M. Pardessus, effrayé en outre des difficultés dans lesquelles il était condamné à s'engager par la suite.

Après déjeuner, M. Pardessus, contre son habitude, resta à table avec sa femme et sa fille et interrogea Armance sur la soirée de la veille.

>— Claude n'est-il pas venu trouver M. Minore L ?

— Le pauvre garçon a paru un peu décontenancé de sa réception.

— Sais-tu ce qu'il venait faire ?

— M. Claude a dit quelques mots à voix basse que nous ne pouvions entendre.

— Je ne veux rien te cacher, Armance... Claude a l'intention de demander la main de M"'' Minorât.

— De Fanny ! s'écria avec étonnement M'"' Pardessus.

— Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?

— Ce que vous me dites, mon père, me sur-

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prend, mais je crois pouvoir affirmer que Fanny serait plus étonnée encore...

— Ce mariage est nécessaire. Il le faut, en~ tends-tu? I^ne haute influence me force d'y prêter mon concours et j'ai compté sur ton aide, Armance, pour le faire réussir.

— Fanny semble heureuse prés de son père. Aucun mot de sa part ne m'a donné à croire (ju'elle changerait volontiers de situation.

— Toutes les jeunes filles raisonnent de la sorte... Est-ce une situation que de rester toute la vie chez ses parents?... Je t'en fais juge... Ta mère te dirait au besoin son avis sur ce sujet... .Et toi-même, te regardes-tu comme condamnée à un célibat éternel ?

Armance ne répondait pas.

— Ta situation et celle de M"* Minoret ont de l'analogie... Le mariage dont je te parle aurait de l'influence sur le tien.

— Le mien ! s'écria Armance.

— Voilà pourquoi j'ai tout lieu de compter sur un concours actif de ta part... Quelqu'un qui n'ose se déclarer se jetterait peut-être à tes pieds, si le projet de mariage de M""" Minoret avec Claude aboutissait...

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— Qucl({u'un ? demanda Armance mordue par la puce de l'inconnu.

— Un excellent parti... Mais tout dépend de toi...

— Que faut-il l'aire, mon père? demanda Armance qui entrevit un futur à l'horizon.

— Prépare la fille de Minoret à ce changement de condition... Parle-lui adroitement de Claude, do son avenir... Il est protégé par la marquise de Monlendre... Le moment venu, elle lui fera donner un poste supérieur à celui qu'il occupe... Claude est un bon serviteur; je n'ai qu'à me louer du respect qu'il me témoigne et je lui porte un certain intérêt... Claude est donc en passe de réussir, si lu m'aides...

— Vous savez, mon père, que je ne cesse de vous obéir en tout...

— x\ussi aujourd'hui je te demande de faire preuve de tact... Rappelle-toi qu'un mari pour toi dépend du succès de ta mission...

— Je ferai mon possible, dit Armance.

— L'impossi])le au besoin... Et sans perdre de temps !

— Dès ce soir, dit Armance, je tâterai le terrain.

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— Allons, courage.

Ce ton était nouveau pour Armance. Elle se fût jetée de tout cœur, en ce moment, clans les bras de son père. L'altitude de M. Pardessus n'y poussait pas ; il parlait du mariage de Fanny, de celui de sa iiUe, en joueur d'échecs i[ui, froidement, fait avancer une pièce.

Armance, privée, dès son enfance, des joies de l'expansion paternelle, avait gardé en elle de vivea tendresses intérieures. Elle les reporta vers cet inconnu qui, tout le jour, lui apparut jeune, beau, et amena sur les lèvres de la pauvre fille un sourire d'amour qui ne demandait qu'à illuminer ses traits mélancoliques.

Résolue à servir les intérêts de son père, qui devenaient les siens propres, Armance, ce même soir, franchit d'un pas léger la distance qui séparait la demeure de l'administrateur de celle de M. Minoret. Avec émotion, elle tira le cordon de la sonnette. Son avenir dépendait de cette soirée, de la façon dont Fanny accueillerait ses ouvertures.

La porte ne s'ouvrit pas comme d'habitude. Armance attendait, pleine de perplexité. De

nouveau, elle agila le cordon. Aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur.

Un déchirement se produisit dans le cœur d'Armance, après un troisième appel inutile.

— Ils sont sortis ! se dit-elle en revenant tristement par les allées du jardin, qu'elle avait tout à l'heure traversées si pleine d'espoir.

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