‹ Fanny MonoretChapitre 22 sur 29 · LE COURS D'ANTHROPOLOGIE · texte numérisé non relu

LE COURS D'ANTHROPOLOGIE

Le cours de M. Minoret, à l'inverse de celui de ses collègues, était suivi par un certain nombre d'auditeurs. Si les gradins élevés de l'amphithéâtre étaient réservés aux étudiants, les autres bancs étaient occupés habituellement par des hommes de diverses classes s'intéressant aux questions physiologiques. Chaque leçon du professeur laissait tomber des glanes ; le public ne quittait lo cours qu'en songeant. Il était rare que M. Minoret n'ouvrit pas une fenêtre sur l'inconnu; et cela avec une bonhomie qui faisait oublier le peu de talent oratoire de l'anthropologiste.

La timidité enchaînait la langue de M. Minoret. En étalant, pour ainsi dire, les nouvelles observations qu'il avait été à même de faire

240 FANxXY MIXORET

♦ depuis sa dernière leçon, le professeur semblait

craindre de ne jamais assez apporter à ses auditeurs. Hésitant à poser un pied ferme sur le terrain de l'anthropologie, quoiqu'il en connût bien des sentiers, M. Minoret se sentait gêné. Combien d'affirmations de la science sont vaines et sujettes à être renversées ! Le professeur s'en rendait compte; aussi portait-il, au début de la séance, le poids de ses doutes, de sa bonne foi scientifique. Toute la première partie de la leçon, M. Minoret la passait au tableau; il avait adopté cette position qui lui permettait de ne pas voir en face ses auditeurs. Suivant l'état de son esprit, l'anthropologiste restait un temps plus ou moins long au tableau, le sillonnant de dessins et expliquant les traits à la craie dont il le surchargeait. Parfois une séance s'écoulait pendant laquelle M. Minoret, n'étant pas maître de sa pensée, n'osait se montrer en face du public ; mais s'il tenait une déduction et qu'il la sentît claire, alors le professeur apparaissait heureux, et les applaudissements de l'auditoire l'encourageant, chassaient, jusqu'à la fin du cours, le maudit embarras dont souffrait l'anthropologiste.

lANNY MINORET 2\[

— D'est un montreur d'horizons, avait dit de lui le fameux sculpteur Léonard, qui suivait ses leçons assidûment.

En ce sens, la leçon du 20 juin 1830 fut un des plus grands succès du naturaliste. M. Minoret était partisan de la théorie de la transformation des espèces animales : une hardiesse considérable pour l'époque. En terminant le cours précédent, le professeur avait annoncé qu'il traiterait cette grave question; aussi la Sorbonne, le Collège de France, l'Institut, la philosophie, la science et l'art, avaient-ils envoyé des représentants à une conférence dont la portée était grande. Par la transformation des espèces, la nature de l'homme, son enchaînement avec la création, perdaient de leurs voiles.

A grands traits, M. Minoret traça les principales lignes ascendantes de l'homme, ce spécimen formé des types élémentaires dont la nature s'empare et que successivement elle perfectionne ; il appuya particulièrement sur l'évolution progressive de l'être humain jusqu'au jour où, arrivé au sommet d'une sorte de triangle ascensionnel, il en descend les pentes pour

242 FANNY MIMORET

féconder par les germes de sa destruction des germes inférieurs.

— Et cependant l'homme ne meurt pas, la nature ne connaît pas la mort, s'écria M. Minoret.

L'anthropologiste montrait la nature sans cesse en activité et ne voulant perdre aucun des éléments vitaux dont elle avait la libre disposition. Suivant lui, la mort était un vain mot; la mort n'était qu'une modification de la vie. Et c'était un bienfait de la nature que d'avoir enlevé le souvenir à l'être humain pendant ses diverses évolutions.

— Combien ont souffert de la vie, .disait le professeur; combien peut-être, parmi mes auditeurs, souffrent encore, à qui la nature enlève ces souffrances pour alléger l'homme dans son recommencement !

Les auditeurs étaient attentifs. Quelque chose de grave se disait dans cet amphithéâtre.

— J'entends bien, reprit M. Minoret, que ces idées de transformisme sont difficiles à admettre ; elles ne sont pas nouvelles et se représentent à notre esprit comme elles se sont pré-

sentées, comme elles se présenteront à beaucoup d'autres esprits; nous ne nous en trouvons pas moins en face d'une porte fermée... Sans doute^ dans mon hypothèse, je suis le travail de la nature et je la vois sans cesse en activité... Mais je suis contraint de m'appuyer , si je veux être logique, sur la génération spontanée...

Alors, dans l'assistance, se produisit un murmure sympathique; on attendait le développement des idées de M. Minoret. Il remit cette grave question au prochain cours ; mais il revint sur l'étroilesse de la cage dans laquelle la pensée de l'homme est enfermée.

— C'est à un philosophe du dernier siècle, dit-il, qu'on doit la constatation de notre manque de lumières : « Que pensez-vous de l'àme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de la grâce, du libre arbitre? » fait-il demander à un de ses personnages. — « Rien, répond l'autre... Si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous la puissance de l'Etre éternel comme les astres et les éléments, qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la machine immense

244 FAXXY MIXORET

dont il est l'âme, qu'il agit par des lois générales et non par des vues particulières ; cela seul me paraît intelligible, tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres. » Ainsi fait parler Y Ingénu^ dans le conte qui porte ce titre, l'esprit le plus philosophique de son temps, celui que nous admirons malgré ses défauts , Voltaire.

Véritablement M. Minoret était plus ingénu que le personnage dont il citait l'opinion; aussi cette leçon et celle qui suivit sur la génération spontanée devaient-elles lui causer de nombreux soucis.

A l'époque où l'anthropologiste entreprit de donner corps à ses théories, elles n'avaient frappé que certains esprits en avant ; le gros des naturalistes, les arriérés, les entêtés, ceux qui marchent avec des lisières, se montraient hostiles à de semblables investioations ; elles dérangeaient trop de plans admis, elles remettaient tout en question. La création selon la Bible était tout à fait bouleversée. Il fallait abandonner Taffirmation : « Dieu créa le monde », un excellent fauteuil pour les esprits paresseux.

I ANNY MINORKT 215

A la suite de ces leçons, M, Minoret fut couvert d'injures : athée, matérialiste, révolutionnaire, jacobin. Sa science, sa prétendue science, à entendre ses détracteurs, portait un bonnet rouge.

Un homme qui se prononçait ainsi contre la religion, à l'époque où ilottait le drapeau blanc, devait donner la main aux quelques vieux conventionnels qui vivaient encore. On avait remarqué au cours de M. Minoret des gens à longue barbe, contemporains évidemment de la Révolution. Ce n'était pas le public endormi des autres cours du Jardin du Roy qui offrait cet aspect.

A l'intérieur de l'établissement, M. Minoret était jalousé depuis longtemps, par des collègues envieux du succès de ses conférences. Il

XJ

n'était pas étonnant qu'en employant de pareils moyens le professeur d'anthropologie groupât autour de lui les auditeurs qui se plaisent au scandale. La science venait de perdre sa tunique de pureté et se présentait maintenant habillée de haillons. Dans cet endroit consacré à l'étude calme et sereine des sciences naturelles, M. Minoret avait introduit une Furie, torche

216 FAXXY MIXORET

en main, qui metlait le feu aux quatre coins du Jardin du Roy.

Le nombre des gens hostiles et d'ennemis que souleva contre lui 1g naturaliste fut aussi considérable que les animalcules d'une goutte d'eau vue au microscope.

Il fallait véritablement que M. Minoret eût une mince connaissance des hommes pou'^ ne pas se rendre compte que les ignorants, les envieux, les peureux, les lâches, qui rapportent quatre-vingt-quinze pour cent d'intérêt négatif à l'humanité, le calomnieraient et se tourneraient contre lui. Jusqu'à sa bonhomie devenait un crime; ses idées, il les présentait d'un ton si paterne que les auditeurs ne pouvaient se défier des détestables doctrines d'un homme quiles étalait simplement et sans fracas.

La parole de M. Minoret était candide; il semblait mettre sonàme innocente à nu. Par là, d'autant plus dangereux et contempteur de la tradition, cet homme qui traînait la science dans la bourbe de l'athéisme, cet être qui se rendait indigne de porter la toge des naturalistes, ce professeur qui déshonorait ses collègues et en même temps le Jardin du Roy. Un

KANNY MIXOUET 247

criminel qui commet un sacrilège clans une éo-lise. tel était M. Minoret. Suivant l'opinion de tous, il fallait purifier le temple.

L'occasion se présenta à quelques jours de là, à l'Assemblée mensuelle.

Ému des récriminations auxquelles donnaient lieu dans le Jardin du Roy les cours de M. Minoret, M. Pardessus avait sollicité une audience du ministre des cultes. Incomplètement éclairé par les plaintes de l'administrateur, le ministre demandait un rapport détaillé sur l'ensemble des leçons de i'antliropolog'isle et sur les deux dernières en particulier.

M. Pardessus, incapable de répondre à cette tàcbe, avait jugé utile de s'éclairer par l'avis des professeurs.

M. Minoret ne fut pas convoqué.

Ce jour-là, l'A. ssemblée offrit un aspect inaccoutumé. Les professeurs entraient, se saluaient d'une façon plus réservée que de coutume et osaient à peine se dire bonjour, comme si le son de la voix eût trahi leurs secrètes pensées. Les yeux étaient baisses pour dissimuler le fond du regard; jusqu'aux toilettes affectaient une gravite exceptionnelle.

M. Pardessus n'avait pas fait connaître officiellement ses intentions. Claude les répandit à demi-mot. Les professeurs savaient qu'ils allaient être entendus individuellement et que, par un cumul exceptionnel, ils feraient à la fois fonctions de témoins et de juges. C'est pourquoi les physionomies s'accommodaient à la circonstance. La réserve, la gravité du mandat, l'impassibilité commandée par une telle magistrature, les yeux baissés vers la terre et jusqu'aux mines chagrines se remarquaient sur la face des naturalistes les plus hostiles à M. Minoret.

— Messieurs les professeurs, la séance est ouverte, dit M. Pardessus en prenant possession du fauteuil présidentiel.

L'administrateur fit l'éloge du Jardin du Pioy, comme d'habitude. Montrant la hauteur incalculable où l'avait placé la science, il parla du faisceau des études jusqu'alors non disjoint; sérieusement il mentionna l'accord qui régnait entre les professeurs. Puis M. Pardessus insista sur Tattention que l'Europe portait aux travaux de l'établissement et le renom glorieux qui en revenait au prince régnant : c'était le

roi qui, généreusement et sur sa propre cassette, subventionnait l'établissement et permettait aux naturalistes de se livrer en paix à leurs hautes études.

— Ne soyez pas étonnés, messieurs les professeurs, reprit M. Pardessus, de ne pas voir ici votre collègue M. Minoret... Sa présence eût gêné vos débats... Ne vous trouvant pas en face de lui, vous êtes plus libres, n'est-il pas vrai, plus indépendants?

Toutes les têtes s'inclinèrent. M. Pardessus, fort de cette adhésion, continua :

— Un scandale s'est produit ici au détriment de votre chef, car j'endosse la responsabilité de ce qui se fait dans l'établissement... Mes sentiments pieux ont été froissés au plus profond de leurs croyances ; j'ose dire, messieurs les professeurs, qu'également vous avez dû être atteints aussi profondément... Dans mon chagrin j'ai dû prévenir son Excellence le Ministre de ce qui s'était dit en pleine chaire... Une grasse subvention n'est pas accordée à un établissement royal pour qu'un de ses membres y expose d'éhontés principes en contradiction avec les bases traditionnelles delà science... Le

250 FANNY MIXORET

patronage auguste de Sa Majesté (M. Pardessus s'inclina devant le busle du roi placé sur la cheminée) ne suffit donc plus aujourd'hui pour apprendre à de téméraires contemp leurs qu'il ne leur est pas permis d'empoisonner le public par des opinions de toute fausseté ?

M. Pardessus respira bruyamment des narines, avec les signes d'un contentement absolu pour les périodes de son réquisitoire.

— Son Excellence le Ministre vous demande, avec votre opinion, un rapport sur cette question grave : elle est jugée par vous, messieurs les professeurs, je n'en doute pas, et j'attends votre décision qui, si par hasard elle n'était pas conforme aux sains principes, compromettrait la durée d'un étabUssement que l'Europe nous envie.

M. Pardessus promena un œil inquisiteur sur les naturalistes, dont les regards étaient attachés systématiquement au tapis de la table.

— Messieurs les professeurs, reprit-il, l'avenir du Jardin du Pv.oy est dans la réponse que, par un vote au scrutin secret, vous allez faire à diverses questions... Votre mission est déhcale; personne plus que moi ne le sent; on ne

FAX.NY MIXUKKT - 251

SU sépare pas sans regrets d'un cullugue, ({uelle que soit son indignité, aux côtés duquel on s'est trouvé si longtemps... Vous vous placerez audessus des questions de sentiment; elles n'ont rien à voir avec un verdict impartial... Votre jugement est attendu par le monde civilisé tout entier... Songez surtout au glorieux titre de Jardin du Roy qui vous oblige... Si votre décision n'était pas rendue d'un commun accord, avec ensemble, à une grande majorité, à la majorité absolue, j'ose dire que votre honneur serait entamé... Pensez aux funestes conséquences : les collections jetées au vent, les animaux forcés de retourner au désert, les plantes rares saccagées par les pieds d'ouvriers plantant sur le terrain un poteau avec l'eifroyable inscription : Foyer de l'athéisme !

Pour la première fois de sa vie, M. Pardessus était arrivé à une certaine redondance de parole.

— Messieurs, dit-il, la première question sur laquelle vous êtes appelés à voter est celle-ci : L'homme a-t-il qualité pour s intéresser à ses origines? La question des origines de F homme na-t-elle pas été suffisamment étudiée Jus-

252 FÂNNY MINORET

qu ici ?\ou.s volerez par oui ou par non, afiirmativement je l'espère.

Chacun des professeurs inscrivit son bulletin, et, l'ayant déposé dans l'urne qui était un chapeau, avec gravité M. Pardessus dépouilla et compta les onze bulletins.

— Oui, oui, oui, oui, oui, oui... Un] bulletin blanc, messieurs... Oui, oui, oui... Encore un bulletin blanc ! reprit l'administrateur avec les signes d'une visible inquiétude. A la majorité vous avez répondu, ainsi que je m'y attendais, que l'insondable question des origines de l'homme a été suffisamment étudiée... Mais pourquoi des abstentions? Je les regrette, malgré leur minorité... Marchons d'accord, messieurs les professeurs... Opposons une phalange serrée à un impie contradicteur... Si Son Excellence le Ministre vous interrogeait sur les origines de l'homme, lui feriez-vous l'injure de ne pas lui répondre ?

La seconde question, M. Pardessus la posa

ainsi : La imitahiîilé de l'espèce n'est-elle pas

une théorie dangereuse, incompatible avec les

données scientifiques'!

L'opération recommença, et, cette fois, un

bulletin avec un non constata qu'un professeur protestait.

M. Pardessus se leva, cherchant à se donner les caractères d'une vive émotion.

— J'aurais été fier, messieurs les professeurs, si mes paroles avaient porté, si le procès-verbal inscrivait le mot rayonnant d'unanimité... Songez à quoi vous engage votre vote, à quelles responsabilités il vous entraine!... Qu'aucun soupçon ne plane sur nul de vous... Qui sait si, à la suite, une enquête officielle ne sera pas ordonnée... Pensez-y, pensez à votre avenir! La troisième question était : Est-il permis, dans un enseignement public, cPexposer en face de jeunes gens, de prêtres, des théories qui ne concordent pas avec renseignement religieux ?

Le vote, cette fois, ne donna qu'un bulletin blanc; un des contradicteurs avait donc fait amende honorable, en votant ainsi que le sollicitait l'administrateur.

M. Pardessus apparut sous deux faces à la suite de ce dépouillement, la partie gauche de sa physionomie témoignait d'un fond d'inquiétude, tandis que le profil de droite reilétait les

25i rAXXY MINORET

apparences de la satisfaction, à la suite de cette voix gagnée.

— Messieurs les professeurs, dit l'administrateur, à mesure que vous accomplissez votre mission, je constate combien nous marchons d'accord... La confiance s'établit, la timidité s'efface dans l'esprit de ceux qui reconnaissent avec quel sentiment de justice votre chef procède... Que la dernière question, messieurs^ soit votée à l'unanimité pour votre honneur, pour le mien, pour l'honneur de l'établissement... Je n'ai pas à rechercher les motifs ({ui ont décidé un membre à s'abstenir ; sa conscience l'a sans doute guidé... Mais, dans la question suprême qui va vous être posée, question qui est la base de la science, pas d'abstention hostile... Voici le dernier vote auquel vous êtes appelés à répondre : Si ridée de Dieu était déracinée de ïesprit des hommes, elle se retrouverait au Jardin du Roy. Je n'ai pas à appuyer sur l'importance d'une telle affirmation; elle est le couronnement de l'enquête... Vous voterez oui, messieurs les professeurs, car je ne vous fais pas l'injure de croire que vous vous dérobiez à la constatation d'un tel prin-

r'AXNY Ml.NORKT ^55

cipe... Pas d'abstention, messieurs... Rien ne l'expliquerait aux yeux de l'Europe croyante... Songez ({ue celui d'entre vous qui tenterait d'échapper à ce vole solennel finirait par être connu, qu'une grave responsabilité pèserait sur lui et qu'il serait vraisemblablement appelé à partager le sort qui attend M. Minoret.

Le vote s'opéra avec recueillement. Chacun semblait pénétré de son importance. Lentement, M. Pardessus dépouilla les bulletins un à un.

— Oui, oui, oui, oui, oui ! s'écria avec une exclamation M. Pardessus, en déployant les bulletins.

Les professeurs, assis aux côtés de l'administrateur, suivaient le dépouillement avec des regards inquiets ; l'un d'eux , qui pointait les bulletins, passa le" dernier à ^1. Pardessus.

Un non, en effrontés caractères voyants, s'étalait sur le carré de papier.

-r- Non ! s'écria l'administrateur. Est-ce possible ? Mes yeux se refusent à lire cet effroyable blasphème... Comment admettre qu'il se trouve parmi vous un membre qui à la ques-

256 FANNY MIXORET

tion : Si ridée de Dieu était déracinée de Fesprit des hommes, elle se retrouverait au Jardin du Roy, réponde un non sauvage, accusateur pour tous... Qu'il ait le courage de son opinion, l'athée qui a signé ce non, reprit M. Pardessus en promenant des regards tellement inquisiteurs sur les naturalistes que chacun d'eux baissa la tète.

— Il y a peut-être eu erreur dans le vote, dit timidement un professeur.

— La question a été mal comprise, répliqua un autre.

— On aura écrit non pour oui, ajouta un troisième.

Tous secouaient la tète, tous faisaient montre qu'ils avaient volé affirmativement.

— Je suis heureux de vous entendre défendre ainsi l'honneur du scrutin, dit M. Pardessus, et je vous consulte pour savoir si nous devons passer à un nouveau tour...

— Oui, oui, s'écrièrent les professeurs d'un commun accord.

M, Pardessus ayant reproduit la question, l'opération du vote recommença.

A la stupéfaction de tous, un 72072 en gros

FANNY MINOllKT

caractères s'était encore glissé parmi les bulletins.

Le plus singulier était que ces bulletins avaient été écrits sur la table, en présence de tous, que les timides se communiquaient leur vote, que d'autres avaient opiné du bonnet d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils se disaient : — Oui, n est-ce pas ? et qu'il était difficile de se rendre compte comment une si audacieuse et si compromettante négation avait pu se produire.

— Il n'y a pas erreur, dit l'administrateur avec les signes de la plus vive affliction... A mon grand regret, je ferai savoir dans mon rapport à Son Excellence le Ministre qu'une voix a osé déclarer que l'idée de la Divinité n'existait pas au Jardin du Roy... Et j'annexerai au dossier, comme pièce de conviction, la monstrueuse négation qui n'a pas paralysé la main de celui qui l'a tracée... Est-ce votre avis, messieurs?

— Oui, répondirent tous les professeurs.

Là-dessus, M. Pardessus sortit majestueusement, pénétré de la gravité de son mandat; mais aussitôt la porte de la salle de l'Assemblée

"258 FAXNY MINORET

franchie, les sourcils de radministrateiir se séparèrent par une tension singulière.

Il est de sots personnages qui ont parfois des imaginations à étonner les gens d'esprit. La bizarre direction imprimée aux sourcils de M. Pardessus tenait aux félicitations intérieures que l'homme s'adressait. Pour parer aux abstentions des premiers tours de scrutin, l'administrateur avait, à deux reprises, tracé un 73072 machiavéli(|ue sur son bulletin dans le but de jeter de la défiance parmi les professeurs, de les diviser, de les faire s'accuser entre eux et de suspendre sur leurs tètes un glaive administratif sans pitié, s'il en était besoin dans l'avenir,

M, Pardessus avait joué avec le feu; il fallait l'éteindre.

Rentré dans son cabinet et rendant compte au ministre des opérations successives du vote, le directeur trouva un argument triomphant pour en corriger la non unanimité. Le membre qui avait répondu 72072 à la question : Si Tidée de Dieu était déracinée de V esprit dos hommes^ elle se retrouverait au Jardin du Roy, avait voulu dire qu'un seul être ne croyait pas à la Divinité, M. Minoret.

FANNY MINOnKT 259

Un professeur s'était fait accusateur, disant : € Un athée est parmi nous qu'il faut signaler à l'opprobre des honnêtes gens. »

Triomphant d'avoir manœuvré avec tant d'habileté, M. Pardessus cliargea Claude de libeller son rapport au ministre.

Page 1