LES VISÉES DE MADAME BOUTIBONNE
Le bruit de l'attitude hostile qu'avait prise de nouveau M. Pardessus vis-à-vis de M. Minoret, à la suite de la disparition du crâne du Troglodyte niger, se répandit aussitôt dans le Jardin du Roy et modifia les commentaires favorables qui s'étaient formés sur la fortune de l'anthropologiste. Dans cette petite Bourse de l'opinion publique, fertile en fluctuations, les actions de M. Minoret baissèrent par suite d'une hausse momentanée trop exagérée. Telle était la mobilité des courants, dans un personnel qui cherchait des motifs de malignité et les trouvait dans le va-et-vient des hommes et dans l'enchaînement des plus minces événements.
jyjme Boutibonne fut particulièrement frappée
d'une situation qui laissait M. Minoret à peu prés abandonné sur la plage.
— Le mariage avecArmance est enrayé, pensa-t-elle ; M. Pardessus doit avoir des motifs sérieux pour reprendre sa morgue vis-à-vis de M. Minoret. Dans ce mariage de convenance, les futurs ne se seraient-ils pas convenus ?
Les commentaires de M"'* Boutibonne avaient mille pattes; toutes ces pattes s'agitaient dans son cerveau maternel. Si la rupture avec la famille Pardessus était définitive, M. Minoret se retrouvait libre comme devant. Il avait des idées matrimoniales, du moins M'"** Boutibonne le croyait : de tels sentiments pouvaient servir ses intentions. La fille de l'administrateur écartée, Clara Boutibonne se présentait avec avantage sur le champ de foire du mariage. Elle avait vingt-quatre ans : la famille n'en avouait que vingt-trois. Sept ans de moins qu'Armance ! De ce côté, aucune comparaison n'était à craindre entre les deux demoiselles.
Sans doute, M. Minoret n'était plus un mari de la première jeunesse; entre lui et Clara existait un écart d'âge qui le faisait paraître le père de sa future; mais les mères trouvent des
fascines de toute espèce pour jeter dans le fossé qui sépare deux futurs, lorsqu'il s'agit d'opérer un rapprochement nécessaire à l'établissement de leurs filles.
— // est encore vert, se disent les mères.
M. Minoret, homme vert, fut circonvenu par la fine mouche. Elle eut des prévenances toutes particulières pour Fanny, l'enveloppa de caresses, afin de se ménager une alliée dans le camp qu'il s'agissait d'enlever.
M'"'' Boulibonne, qui préparait ses coups de loin, avait pointé sur l'almanach le prénom du savant. Le jour de la Saint-Gyprien, elle et sa fille apportèrent des bouquets au savant.
Ce ne fut pas sans émotion que le professeur reçut ces fleurs. Il y avait donc, dans le Jardin du Roy, des êtres affectueux près desquels Tanthropologisle avait vécu jusque-là sans répondre à leur cordialité?
Ce jour-là, les études de M. Minoret furent suspendues. Depuis la mort de sa femme, jamais le professeur n'avait passé une soirée sans travailler. Pouvait-il, en présence d'attentions si délicates, refuser l'invitation à dîner chez les Boulibonne ? Aussi, par exception, la
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porte des Minoret avait-elle été fermée, et c'est pourquoi aucun rayon de la lampe de travail du savant ne filtrait à travers les rideaux qu'avait anxieusement interrogés Armance.
M. Minoret donnant ce soir-là le bras à M""" Boutibonne, qui était venue procéder ellemême à son enlèvement, Fanny et Clara les suivant, furent un de ces événements qui comptèrent dans le Jardin du Roy et qui devaient éveiller l'attention particulière d'Echidna. Elle apprit par une cousine de sa bonne, ouvrière à la journée chez les Boutibonne, le menu du repas offert à M. Minoret. Une commande avait été faite au Puits-Certain, qui est l'enseigne du pâtissier le plus renommé du versant de la montagne Sainte-Geneviève. Un marmiton fut signalé, portant sur sa tète une manne pleine de choses délicates. Sur le gâteau de Savoie frétillait, à l'aide d'un fil d'archal, un petit amour en pâte colorée.
— M"* Boutibonne a du vice, se dit Echidna.
A ses yeux, c'était un vice considérable que d'avoir, tout au début, perché sur la coupole de ce Panthéon en brioche un petit amour, symbole matrimonial consacré.
Aussi dès le lendemain parlait-on, dans le Jardin du Roy, du mariage de M. Minoret et de Clara Boutibonne, avec autant d'ardeur que les nouvellistes en avaient mis à se prononcer quelque temps auparavant sur l'union d'Armance et du savant. Les imaginations de l'établissement, toujours en alerte, demandaient incessamment de la pâture. Il importait peu que le fait donnât raison aux gens ou se trouvât démenti par des preuves; les esprits, entrés en branle, formaient des quadrilles et trouvaient leur contentement à faire entrer un cavalier quelconque dans une « chaîne des dames » hypothétique.
— En avant deux ! s'écriait mentalement M""* Boutibonne, en poussant M. Minoret dans cette contredanse matrimoniale.
Toutefois la femme du géologue, malgré son impatience, attendit que ses invités lui eussent rendu leur visite de digestion.
Dès le lendemain, Armance, non moins perplexe, faisait sa rentrée, accompagnée de Claude, chez M. Minoret. Elle était quelque peu embarrassée de cette présentation; mais M. Pardessus l'avait exigée et il fallait lui obéir.
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Il est des atmosphères dont la délicatesse échappe aux natures grossières : elles ne s'y sentent pas dans leur élément. Claude, à qui des coups de knout administratif étaient nécessaires pour activer sa compréhension paresseuse, se trouvait, en présence des deux jeunes filles, comme une taupe hors de son trou ; il fallait créer une galerie souterraine et compliquée dans cet intérieur, pour répondre aux volontés de M. Pardessus !
Armance partageait cette gène. Une telle pureté éclatait dans les yeux et sur la figure de Fanny, de toute sa personne s'échappait un tel bonheur de vivre, qu'il semblait à la fille de l'administrateur qu'elle se fût rendue complice d'une mauvaise action en prêtant les mains à l'union d'un rustaud avec celle qui lui avait témoigné d'affectueuses prévenances.
Quoique x\rmance jouât sa propre partie et qu'un époux se dessinât pour elle à l'horizon, si elle répondait aux instructions de son père, ne subissant plus à cette heure la pression de la maiUilde fer de M. Pardessus, la pauvre fille reculait, de même que si elle avait dû porter en traître un coup à son amie.
Sans s'en rendre compte, Fanny constatait les alarmes d'une conscience qui s'interroge intérieurement, la torpeur singulière de Claude, le mutisme bizarre des deux visiteurs qu'elle s'étonnait de rencontrer ensemble. Elle eut pitié, toutefois, du préparateur de son père, et, à un moment, essaya de parer aux froideurs de l'entrevue. Cela rendit quelque présence d'esprit à Armance : elle parla de l'intérêt que M. Pardessus portait à Claude, des soirées inoccupées de celui-ci, et sollicita comme une faveur la permission de se faire accompagner chez les Miooret par le protégé de son père.
Fanny inclina la télé, plus en signe de politesse que d'acquiescement; mais Armance avait rempli une partie d'un mandat qui lui pesait. Aussi bien un nouveau projet se faisait jour en elle. Le lendemain, Armance seule rendrait visite à son amie, lui ouvrirait son cœur, et, sans craindre d'aller contre les visées de M. Pardessus, déroulerait à Fanny les instructions qui devaient changer si profondément son avenir.
Le jour suivant, malheureusement, la porte de M. Minoret était fermée encore une fois; Fanny avait décidé son père à rendre visite à
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M""' Boutibonne. Ce fut un nouveau coup pour Armance. Elle se demanda si la présentation de Claude la veille n'avait pas dérangé les hôtes de cet intérieur si tranf[uille. Fanny eût pu la prévenir que, le lendemain, elle s'absenterait avec son père : en pareil cas, le silence semblait une leron.
Deux jours après, Armance eut l'explication naturelle, mais désagréable du fait. M'"" Boutibonne et sa fille, arrivées avant Armance, avaient pris place autour de la petite table de travail de Fanny, comme des invités qui s'imposent dans un salon.
En entrant, Clara Boutibonne s'adressa familièrement à M. Minoret.
— Vous apprendrez le tric-trac à votre petite amie, n'est-ce pas ? J'en meurs d'envie.
M. Minoret resta froid en face de cette invite. Encore un joueur qui se mettait sur les rangs dans un endroit consacré exclusivement au travail jusque-là. La maison était-elle changée en académie de jeux? Quelle singulière manie poussait tout à coup Armance, la petite Boutibonne, autour de la table de tric-trac?
Comme M. Minoret ne répondait pas, Fanny
vint à son secours et proposa de se charger de l'éducation de M"'' Boutibonne.
— Non, non, dit Clara en minaudant, je n'apprendrai bien qu'avec M. Minoret.
Elle avait reçu des instructions de sa mère, dans le but de circonvenir le savant. Résigné, M. Minoret se mit à la table de jeu. Pendant la partie, Clara employa tous ses moyens de séduction : taquineries d'enfant gâtée, petites malices, rires d'oiseau, coups de genou sous la table, embrouillement des pions, saisie de la main du savant pour le gêner dans sa manœuvre de pièces.
La charmante enfant était insupportable. Elle regardait M. Minoret dans le blanc des yeux pour les lui faire baisser, passait un chiffon de langue rose sur ses lèvres et riait, sans en avoir envie, pour montrer ses dents.
Armance regardait ces mines avec tristesse. Les femmes ne se trompent pas à l'étalage de pareilles coquetteries; celles de la petite Boutibonne étaient par trop familières; elle en arriva à appeler M. Minoret : mon oncle.
Ce fut le bouquet de la soirée. Après quoi, les dames prirent congé du savant.
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— Et il faudra que nous rendions le diner aux Boutibonne ! s'écria Fanny.
M. Minoret rôdait par la chambre, se demandant par quel encliaînement de circonstances il avait laissé pénétrer tous ces fâcheux dans l'asile de la science.
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entrer au salon où se trouvaient réunies les trois dames, ainsi que l'avait pensé Eohidna.
A l'entrée de la Vipère, M"'^ Boutibonne baissa la tête, comme un voleur pris en flagrant délit; elle eut le temps toutefois de lancer à sa fille, qui faisait la partie de M. Minoret, un coup d'œil qui voulait dire : Sois prudente !
Echidna apparaissait semblable à un commissaire de police qui surprend des joueurs dans une maison de jeu clandestine. C'étaient des enjeux matrimoniaux, qui n'avaient rien de matériel, mais qui ne pouvaient échapper à l'œil pâle d'Echidna. La plus confuse fut M""" Boutibonne; elle n'allait pa^bon jeu bon argent dans cette partie. Armance avait des visées sur M. Minoret, cela était acquis à l'opinion publique ; mais dans la substitution de Clara Boutibonne à Armance par une mère en quête d'épouseurs, il y avait de fausses cartes glissées par une joueuse trop habile, et c'est pourquoi M™' Boutibonne craignait les yeux de faïence d'Echidna avec leur froideur désespérante. Impossible de ruser en face de tels yeux, qui semblaient de verre, avec une feuille de paillon jaunâtre derrière pour les colorer.
L'ensemble de la physionomie concourait à rendre redoutable l'aspect d'Echidna : des lèvres minces, comme rognées, un nez en lame de couteau avec deux narines dessinées en accent circonflexe, un front bas recouvert de bandeaux luisants d'emprunt.
Un inquisiteur, entrant la nuit avec sa suite de torlureurs dans le cachot d'un condamné, pour lui faire avouer son crime, n'eût pas terrifié davantage M""* Boutibonne.
— Que je suis aise de vous rencontrer, chère madame, lui dit Echidna. J'ai un renseignement à vous demander, et je sais que vous êtes l'obligeance même.
M"" Boutibonne releva la tète. Echidna se mettait visiblement en frais pour se montrer aimable.
— Je suis tout à votre service, madame, lui dit-elle.
— On dit dans le quartier que le pâtissier du Puits-Certain se néglige... On ajoute qu'il fait mauvais ménage avec sa femme... Peu importe dans la question... Je sais que vous vous y fournissez...