‹ Fanny MonoretChapitre 25 sur 29 · LA CAGE AUX SERPENTS · texte numérisé non relu

LA CAGE AUX SERPENTS

M. Minoret était le seul dans le Jardin du Roy à ignorer les machinations dont il était l'objet. Trop plongé dans ses méditations pour remarquer qu'il n'avait pas été convoqué à l'Assemblée mensuelle, il développait actuellement sa dernière leçon pour en faire le sujet d'un mémoire, sans se douter que cette thèse avait déchaîné les foudres de M. Pardessus et que ses collègues l'avaient abandonné.

Seule Fanny eut la prescience d'un événement singulier survenu dans l'intérieur de l'établissement. Armance ne reparaissait pas, non plus que M"''^ Boutibonne et sa fille. Fanny ne s'était pas laissé prendre aux chaudes démonstralions des dames Boutibonne; il n'en était pas de même avec Armance. Son expansion

avait tout le caractère d'une cordiale et solide intimité. Des demi-mots, des paroles échappées à Armance avaient montré l'étiolement de son cœur, les illusions qui se ternissaient de jour en jour, le vide qu'elle trouvait dans sa famille, son besoin d'affections, et Fanny s'était prise de commisération pour la pauvre fille semblable à une ileur languissante, sur le point de se faner si une main secourable ne la protégeait.

Armance se sentait mieux, disait-elle, depuis qu'elle fréquentait Fanny. La gaité de la fille du professeur lui faisait oublier ses soucis. Elle s'était ouverte sur ce point à diverses reprises avec son amie. Comment expliquer alors un si subit brisement de relations affectueuses?

Fanny se demanda si la visite d'Fxhidna n'était pas cause de cette rupture. Partout cette méchante femme laissait des traces de son venin : c'était, dans les esprits, une sorte de traînée visqueuse semblable à celle que tracent sur le sol les limaces après une soirée humide.

Fanny patienta; elle avait conquis au contact de son père une philosophique résignation. Craignant toutefois qu'Armance ne fût souf-

frante, elle interrogea le portier. La veille encore, il avait vu la fille de l'administrateur sortir^ accompagnée de sa mère.

Pour M. Minoret, il ne paraissait pas se douter qu'une autre qu'Armance lui servait actuellement de partenaire à la table de tric-trac. Un Vaucanson eût imaginé une machine capable de suivre la marche du jeu, que l'anthropologiste l'eût à peine remarquée.

Une huitaine s'était passée de la sorte lorsqu'un matin, en prenant la boîte à lait qu'une marchande déposait chaque jour à la porte de la maison, Fanny trouva sur le seuil un petit carré de papier plié d'une façon particulière avec cette adresse: A Mademoiselle Fanny. Pour elle seule.

La figure de la jeune fille s'empourpra. Un billet ! C'était le premier qu'elle recevait. Que pouvait-on lui écrire ? La première pensée de Fanny fut de porter le billet à son père ; cependant elle fut retenue par les mots : Pour elle seule !

Fanny devint soucieuse. A une certaine époque, des lettres anonymes avaient jeté le trouble dans le Jardin du Roy ; ces lettres, attri-

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buées par l'opinion publique à Échidna, avaient failli amener le renvoi de personnes de l'établissement. La révélation de perfidies, de délations, répugnait à la nature de la jeune fille. Elle eut envie de déchirer le billet, qu'elle n'osait communiquer à M. Minoret.

Indécise, elle posa le billet sur la table. Elle attendait que la nuit lui portât conseil. Ce fut une mauvaise conseillère. Le repos ne vint pas. Le billet semblait s'être glissé entre les paupières de la jeune fille. Elle fermait les yeux, elle voyait dans cette pièce sans lumière le pli rouge, empourpré. Des voix lui criaient à l'oreille : Ouvre le billet !

Pour échapper à celte obsession, Fanny alluma une bougie, ouvrit le billet, et ses anxiétés redoublèrent. Elle lut : UN GRAND DAN- GER MENACE VOTRE PÈRE. POUR LE CONJURER, VENEZ DEMAIN A TROIS HEURES DANS LA CABINE AUX SERPENTS. NE VOUS FAITES PAS RE- MARQUER.

Ce billet anonyme était écrit en lettres majuscules pour mieux déguiser l'écriture. Fanny resta un moment anéantie. Un dansrer menaçait

son père ! Quel danger ? Question obscure au milieu de laquelle s'infiltraient quelques clartés indécises. Ce danger avait déterminé sans doute. la retraite des dames qui fréquentaient l'intérieur de M. Minorât ; mais ce n'était que la conséquence d'un fait inéclairci, et toute la nuit la jeune fille la passa anxieuse et irrésolue. Le rendez-vous donné dans la cabine aux serpents était singulier. L'auteur anonyme du billet avait-il choisi cet endroit comme symbole des dangers que faisaient courir à M. Minaret les langues venimeuses de l'établissement? Si le rendez-vous n'était qu'un jeu pour troubler la tranquillité de Fanny !

Piège ou mystification, qu'importe! La jeune fille résolut de se rendre à l'endroit désigné, quoiqu'il lui inspirât de la répulsion.

Dans une petite cour qu'assombrissait et rendait encore plus étroite l'adjonction de bâtiments élevés, se voyaient des vitres poussiéreuses, garnies extérieurement de grillages à mailles rapprochées. Derrière ces grillages se profilaient vaguement de grandes boîtes à demi couvertes de crasseuses couvertures qui formaient des creux ou des ondulations, suivant

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les mouvements des hôtes mystérieux cherchant sous la laine un abri contre le froid. A l'angle de ces boites étaient plantées des racines et des branchages desséchés qui étaient censés représenter des arbres. Là habitaient les crocodiles, les caïmans, les serpents, les caméléons, toute une race rampante et frileuse qui, la majeure partie de la journée, assoupie sous les couvertures, à de certains moments déroulait lentement ses anneaux, frôlait les racines d'arbres et offrait un spectacle d'autant .plus fantastique que le demi-jour de la fenêtre donnait un caractère particulier aux morbides enlacements des reptiles, à leurs lents allongements, aux aplatissements de crânes, aux yeux brillants des vipères et à l'aigu de leurs langues barbelées.

Quoique Fanny eût été habituée par M. Minoret à regarder tout animal comme occupant sa fonction nécessaire dans l'échelle des êtres, la jeune fille ne pouvait se défendre d'une certaine antipathie contre la race des rampants 5 mais d'autres rampants étaient plus dangereux, qui s'attaquaient à son père. Aussi, se mêlant à un groupe de curieux qui faisaient queue, elle

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attendit que le gardien ouvrît la porte pour se glisser au milieu de la foule.

Un espace étroit longeant les cages était réservé au public ; mais, à l'intérieur comme à l'extérieur, les serpents se mouvaient dans un demi-jour douteux, les grillages ne permettant pas à la clarté d'entrer franchement.

Une femme voilée, qui paraissait vouloir cacher sa physionomie, était restée seule du groupe qui venait de sortir. Elle vint au-devant de Fanny.

— Armance ! s'écria la jeune fille.

Un serrement de main entraîna Fanny à l'extrémité du couloir, pendant que le gardien continuait ses explications pour une nouvelle fournée de curieux.

— Il m'est interdit de vous voir, dit Armance d'une voix brève. Mon père ne le permet plus...

— Pourquoi ? demanda Fanny.

— On prépare quelque machination contre M. Minoret.

Les yeux de Fanny se mouillèrent. Le sang monta à son gosier.

— Prenez cette lettre de mon père au Ministre; j'étais chargée de la mettre à la poste, je

l'ai gardée... Ce que j'ai fait est mal ; par sympathie pour vous, pour M. Minoret, je me compromets peut-être.

— Que vous êtes bonne, Armance ! dit Fanny en serrant la main de l'amie qui lui remettait la lettre.

Les curieux à la suite du gardien s'étaient rapprochés.

— Prenez bien garde à la lettre, reprit Armance. Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble. . . Demain vous...

Sans terminer cette phrase Armance s'était enfuie.

A l'extrémité de la galerie Echidna venait d'apparaître. Penchée vers la vitrine des serpents, elle semblait les étudier avec attention.

Troublée par la disparition d'Armance, Fanny, épouvantée à la vue d'Echidna, s'était reculée contre le mur, semblable à une tourterelle qui voit une couleuvre se diriger vers son nid pour y sucer les œufs. Par un mouvement instinctif, Fanny ferma la main pour protéger la lettre.

Echidna, qui avait aperçu Fanny, vint droit à elle.

— Que je suis aise de vous rencontrer, chère

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petite ! dit-elle, en s'efforçant de donner un ton caressant à ses paroles. Fanny pâlit.

— Mais que faites-vous ici, chère enfant ? dit Echidna dont la voix ne s'harmonisait guère plus avec les paroles que du vitriol avec du sucre.

Fanny serra la lettre avec force,

La lettre blessait la main de la jeune fille. La pression avait rompu l'épais cachet de cire de l'enveloppe, et les morceaux saillants entraient dans les chairs de la main.

— Je vous trouve un peu pâle aujourd'hui, chère petite, dit Echidna en dardant un froid reo;ard sur Fannv.

— Je vais lâcher la lettre, se dit la jeune fille. Elle constatait que l'extrême pression de la

main empêchait le sang de circuler dans son bras gauche...

— En effet, je ne me sens pas bien, dit Fanny qui fit un effort pour se diriger vers la porte.

Echidna la suivit.

— Appuyez-vous sur moi, chère petite, ditelle en s'emparant du bras gauche de Fanny.

En ce moment la lettre était broyée par un

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dernier effort de la jeune fille ; mais le bras devenait inerte.

— Vous souffrez du bras, chère enfant, reprit Echidna qui remarquait l'inertie de ce membre.

— Perdue ! pensa Fanny à bout de forces. La lettre va m'échapper.

La sortie de la cabine aux serpents, l'air pur des allées du jardin, lui rendirent quelque courage.

— Ah ! s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup vers l'écurie de l'éléphant dont un gardien allait fermer la porte.

D'un bond Fanny franchit l'espace qui sépare l'endroit palissade de l'écurie. Sans s'inquiéter de ce que penseraient de cet acte Echidna et le gardien, elle eut la présence d'esprit de tourner la clef de la serrure intérieure, ouvrit son corsage pour y introduire la lettre ; mais son courage était à bout et elle tomba évanouie à deux pas de l'éléphant, qui regardait cette scène avec ses petits yeux étonnés.

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