L'ŒIL DE L'ÉLÉPHANT
Au moment où Fanny se précipita dans l'écurie de l'éléphant, l'animal se préparait à prendre sa nourriture; il avait englouti, pendant l'après-midi, en guise d'apéritif, une quarantaine de pains de seigle, mais par si menues bouchées qu'elles n'étaient qu'une amusette. L'éléphant aspirait au repos, ayant terminé sa journée d'animal savant ; il s'était montré suffisamment docile pour les bonnes d'enfants et les enfants eux-mêmes qui lui offraient de la mie de pain en retirant leurs petites mains avec frayeur. Comme un courtisan empressé près de personnages puissants, il avait suffisamment « fait le beau » : toutes sortes de courbes, de ronds, il les avait dessinés en l'air ; suivant le mot d'un plaisant, il avait trop joué de la trompe. L'œil
mélancolique de l'éléphant était peuplé du souvenir d'un tas de badauds. A diverses reprises, malgré sa placidité, l'animal avait été obligé de se contenir; il avait subi les mauvaises plaisanteries de mystificateurs qui, successivement, lui offraient du papier, des cailloux, des cigares. L'éléphant était résigné, se sentant au pouvoir des civilisés. Au lieu des grands déserts que jadis il parcourait avec ses compagnons, il était maintenant condamné à vivre dans une écurie, spacieuse pour l'endroit, mais qui semblait à l'animal de la grandeur d'un dé à coudre.
On a dit que l'œil de l'éléphant était plus fin que celui de tous les autres quadrupèdes. Il n'a pas seulement sa part de malice, il s'ouvre de profil dans sa bonté pour l'humanité, et semble la partie la plus vivante de l'enveloppe de vieux bronze fruste qui protège l'animal.
Quand Fanny, hors d'elle-même, se précipita dans l'écurie, l'éléphant, qui attendait le gardien chargé de lui apporter sa pitance, fut étonné. L'émotion de la jeune fille était telle qu'elle eût donné à réfléchir à un écureuil.
Fanny tomba inanimée sur le sol. L'éléphant fit un pas vers elle, dirigea sa trompe sur l'être
étendu sans mouvement, et son œil prit une expression de commisération mêlée d'inquiétude de ne pouvoir venir en aide à la jeune fille privée de connaissance.
L'animal eut à peine le temps de réfléchir à cet incident bizarre. Par la porte de derrière de l'écurie, le gardien, suivi d'Echidna, venait d'entrer.
Fanny, en fermant à clef la porte d'entrée pour mettre une barrière entre elle et la Vipère, n'avait pas pensé qu'une autre issue existait par laquelle le gardien introduisait les vivres nécessaires à l'éléphant.
— Cette chère enfant, où est-elle ? dit Echidna en entrant.
Elle s'était rendu compte des motifs de la fuite de Fanny, la jeune iille n'ayant pu dissimuler les coins de l'enveloppe de la lettre qui dépassaient sa main fermée.
Qu'était-ce que cette lettre qui inspirait tant de trouble à Fanny ? Echidna voulait le savoir.
Ses yeux de faïence prirent un rayonnement singulier quand elle aperçut Fanny étendue sur le sol, la main ouverte, le corsage dégrafé. Là était la cachette.
— Baptiste, dit Echidna au gardien, allez chercher de l'eau, du vinaigre...
Aussitôt que le gardien fut sorti, Echidna plongea la main dans la chemisette du corsage de Fanny sans rien trouver. Avec rage, la Vipère froissa la mousseline qui protégeait la poitrine delà jeune fille. Elle écarta fiévreusement le frêle tissu recouvrant une peau plus blanche que du lait.
L'œil attendri de l'éléphant suivait cette perquisition.
Echidna palpa Fanny par-dessus ses vêtements ; la lettre ne se trouvait pas !
D'un coup d'œil la Vipère parcourut tous les coins de l'écurie. Dans quel endroit Fanny avait-elle pu cacher la lettre ? Les murs étaient nus, sauf un grand râtelier pour la nourriture de l'éléphant. Le terrain était dallé. Pas un endroit secret pour cacher une lettre !
Echidna regarda l'éléphant. Planté sur ses pattes massives, l'animal ne bougeait pas ; les majestueuses lignes de son enveloppe rugueuse se protilaient, immobiles, sur les murailles blanches.
En se voyant en face d'une sorte de juge
d'instruction, l'éléphant releva la trompe audessus du crâne et ouvrit toute grande sa gueule, comme un homme injustement accusé de vol retourne ses poches en public. La "Vipère, sans s'inquiéter de cette manœuvre, ne s'arrêta pas à considérer le regard de l'animal; l'œil compatissant de l'éléphant ne disait rien aux regards froids d'Echidna.
Le gardien, qui revint, aida Echidna à rafraîchir le front de Fanny et à lui faire respirer un linge humecté de vinaigre. En ce moment, la Vipère avait hâte de tirer sa victime de l'évanouissement. Un espoir lui restait. La lettre avait sans doute échappé à ses recherches ; elle devait se trouver dans quelque pli du vêtement.
A l'aide du gardien, Echidna fit lever Fanny qui commençait à respirer ; mais la lettre n'apparut pas !
— Ma chère enfant, que vous m'avez donné d'inquiétude ! dit la Vipère d'un ton à la fois caressant et hostile.
Fanny semblait sortir d'un rêve, d'un mauvais rêve ; tour à tour elle regardait Echidna, le
gardien, l'éléphant, le singulier endroit où elle se trouvait.
Une pensée lui traversa l'esprit. La lettre ! Echidna avait dû s'en emparer !
La jeune fille se contint pour ne pas laisser paraître son émotion.
— Je veux retourner à la maison, dit-elle en jetant autour d'elle un regard inquiet.
— Chère enfant, vous ne le pouvez dans le désordre de vos vêtements...
Fanny agrafa son corsage et se couvrit de son mantelet.
— Je vais vous accompagner chez vous, chère enfant, dit Echidna.
— Non, dit d'un ton ferme Fanny: j'ai besoin de respirer seule.
En traversant l'écurie, Echidna promenait un regard ardent sur les dalles, comme si elle eût voulu les soulever. Non moins expressifs étaient ceux de Fanny qui se disait :
— La lettre est en la possession de la Vipère! En sortant, Echidna glissa cinq francs dans
la main du gardien.
— Tu en auras le double, lui dit-elle, si tu trouves dans l'écurie une lettre que j'ai perdue.
Resté seul, l'éléphant demeura songeur, comme s'il avait conscience du rôle qu'il jouait dans ce drame. En se dirigeant vers son râtelier l'animal leva la patte droite, sous laquelle était la lettre.
Le froissement névralgique du papier dans la main de Fanny, le poids des pattes de l'animal, avaient fait de l'enveloppe une boule terreuse et noirâtre, qui bientôt disparut au milieu de la litière sur laquelle l'éléphant s'étendit, attendant avec impatience le repas retardé par ces incidents.
EUPHORBIA MORTIFERENS
Cependant M. Pardessus s'étonnait de ne pas avoir reçu du ministère une réponse à sa dépêche concernant M. Minoret;il s'était attendu à un arrêté de révocation du naturaliste, basé sur des considérants sévères : mesure qui eût affirmé la toute-puissance de l'administrateur. Quinze jours s'étaient écoulés depuis lors. M. Minoret continuait son cours, et, d'heure en heure, les événements qui devaient décider delà fermeture du laboratoire perdaient de leur portée.
Inquiet, M. Pardessus alla rendre visite à M""** de Montendre.
La marquise crut qu'il s'agissait des projets de mariage, et demanda s'ils étaient sur le point d'aboutir.
20r» FANNY MINORET
— Il ne peut plus être question d'une pareille union pour ma fille... Les théories abominables de ce Minoret m'empêchent de l'accueillir dans le sein de ma famille... Puis-je avoir pour gendre un accusé contre lequel le pouvoir est appelé à sévir?
— Que me dites-vous là, Maxime? s'écria la marquise.
Après un récit des faits qui mettaient en émoi M. Pardessus :
— Je crains, dit la marquise, que le ministre ne réponde pas.
— Est-C3 possible, à la suite d'un scandale si public ?
— Si vous saviez, Maxime, la faute que nous avons commise en faisant renvoyer Bourbonne. Nous avons affaire aujourd'hui à une sorte de personnage boutonné jusqu'au col, qui écoute, ne répond pas et appartient à l'école de Talleyrand... Ce monsieur de Molay-Bàcon a été appelé au ministère sur la recommandation du prince... Il est des familiers de l'hôtel Saint- Florentin... Et nous craignons tous l'influence de Talleyrand qu'on ne voit apparaître que dans les moments 'de crise, à qui on demande des
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conseils et qui a l'habitude d'en donner de tels que ceux qui le consultent vont à l'abîme... La situation politique est des plus tendues... M. de Molay-Bâcon, le nouveau ministre de l'Instruction publique, est un homme austère que ses collègues redoutent et sur lequel aucun de nos amis n'a barre... Votre rapport, Maxime, est malheureusement arrivé à un fâcheux moment. Il est dans les cartons, j'en suis presque certaine.
— Dans les cartons? demanda M. Pardessus qu'un tel internement de son mémoire choquait au plus haut des points.
— En compagnie de beaucoup d'autres, Maxime... Votre affaire du Jardin du R.oy est un détail.
— Un détail ! s'écria l'administrateur tout à fait scandalisé.
— Un détail, vu les circonstances actuelles... On pourrait peut-être remédier à cet oubli... Connaissez-vous quelqu'un dans les bureaux?
M. Pardessus secoua négativement la tète.
— Comment, Maxime, vous ne connaissez personne dans les bureaux... Quelle faute ! Les
bureaux sont tout, le ministre n'est rien... Vous devez savoir que le ministre ne signe que les papiers envoyés par les bureaux... Qui sait même si ce INI. Minoret n'a pas dans le cabinet un protecteur qui a escamoté votre rapport?
— Escam oter mon rapport ! reprit M. Pardessus qui regardait un tel fait comme un sacrilège.
— Gela s'est vu... On n'a pas reçu le rapport, tout est dit... Il se pourrait donc que votre mémoire ait été détruit....
— Détruire mon rapport! reprit l'administrateur visiblement anéanti.
— Vous rappelez-vous, Maxime, la date du jour où vous avez envoyé le rapport au ministre ?
— Il y a près d'un mois.
— Un mois ! Le rapport n'a pas suivi la ligne droite; il est enterré... Vraiment, Maxime, je vous croyais plus ferré en matières administratives... Enfin; vous êtes sous le coup d'un échec, il faut le réparer.
— Que dois-je faire? disait M. Pardessus accablé.
— Rien... Ne soufflez pas mot du rapport pour l'instant... Dans quels termes êtes-vous avec ce M. Minoret?
— Je le tiens à l'écart comme une bête fauve... Ses collègues partagent ma manière d'agir.
— Votre subordonné se doute-t-il que vous ayiez rédigé un mémoire contre lui?
— C'est un visionnaire qui ne se rend pas compte des choses de la vie.
— Tant mieux... Je craignais pour vous, Maxime.
— Pour moi?
— Qui sait si par hasard votre savant n'est pas dans les bonnes grâces de M. de Molay-Bâcon! Car une autre hypothèse se présente... Le Ministre aurait lu votre mémoire sans en tenir compte...
— Vous me disiez tout à l'heure, chère marquise, que tout aboutissait aux bureaux.
— t^n effet, quatre-vingt-quinze fois sur cent... iSIais ce Ministre sournois, qui ne communique ses impressions à personne, peut vouloir prendre connaissance des papiers qui arrivent à son cabinet.
A cette heure, en face de telles révélations, M. Pardessus perdait de son assurance.
— Les projets d'union que vous méditiez, dit M""^ de Montendre, ont-ils été rompus avec plus éclat?
— J'ai enjoint seulement à Armance de ne fréquenter la fille de M. Minoret.
— Vous pouvez, Maxime, sans perdre de votre autorité, renouer les relations entamées; car, après tout, quel est le crime de ce M. Minore?
— Un impie qui renverse les données de la Bible.
— N'est-ce que cela? dit la marquise.
— Mais toute la science est bouleversée.
— La science a bon dos.
— La religion outragée...
— C'est ce qui fait sa force.
— L'Europe, dit M. Pardessus, pâlit d'entendre de pareils blasphèmes scientifiques.
— L'Europe a d'autres chats à fouetter que ceux du Jardin du Roy... Diane arrangera tout cela, ajouta M""^ de Montendre en donnant sa main à baiser à l'administrateur.
Perplexe, M. Pardessus revint au Jardin du Roy, ne sachant quelle conduite tenir et trou-
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vant que les fonctions administratives amenaient de soucieux quarts d'heure.
Assis, accablé, dans son fauteuil, pour la première fois de sa vie l'homme pensait ; comme il n'en avait pas l'habitude, le directeur ne parvenait point à relier entre eux les fragments de ligne de conduite qui prenaient diverses formes dans son cerveau et à en faire un assemblage régulier.
Combien eussent été vengés les professeurs du Jardin du Roy s'ils avaient pu voir, à cette heure, l'autocratique personnage affaissé, l'œil morne, suivant à l'horizon le rapport que l'administrateur envisageait plein de danger.
Le dîner de M. Pardessus, d'habitude sans cordialité, se passa maussade et sans paroles. La nourriture que prenait l'administrateur était noyée dans un flot de bile qui la rendait amère.
Toutefois, au dessert, la domestique apporta une lettre avec le mot pressé sur l'enveloppe. M. Pardessus l'ouvrit avec émotion en reconnaissant l'écriture de la marquise. Par ce billet, M""" de Monlendre prévenait l'administrateur que le lendemain Diane visiterait le Jardin
du Roy. « Présentez-lui vos quatre fiancés, lui disait -elle, et préparez-les à se montrer favorables à vos projets. De cette entrevue peut dépendre votre avenir. »
La physionomie de l'administrateur s'illumina.,
— Armance, dit-il, ne manque pas d'aller ce soir chez M. Minoret l'avertir que demain la duchesse de Chàteauminois nous fait l'honneur de visiter le Jardin du Roy... Qu'il se tienne prêta la recevoir dans son laboratoire... Invite ton amie Fanny à t' accompagner à cette réception qui sera, je l'espère, féconde en résultats pour l'établissement.
Armance regardait son père avec inquiétude.
— Fais ce que je te dis, reprit M. Pardessus... Il n'y a pas de temps à perdre pour préparer les Minoret à celte entrevue importante.
En voyant entrer Armance, qu'elle n'avait pas revue depuis l'incident de la lettre, Fanny pâlit. Quelque danger imprévu menaçait-il de nouveau son père ?
M. Minoret ne s'aperçut pas de l'entrée d'Ar-
mance. La partie de tric-trac était terminée, et le savant plongé dans ses recherches échappait à la vie extérieure.
Après avoir pris place autour de la table où travaillait Fanny, Armance lui fit part des décisions de M. Pardessus pour le lendemain. La fille du naturaliste écoutait surprise, ne comprenant pas ce retour subit de l'administrateur à de meilleurs sentiments envers M. Minoret^ alors que chacun s'écartait de lui.
— Mon père, dit Armance, désire que nous fassions à la duchesse les honneurs du Jardin du Pioy.
Au risque d'être quelque peu malmenée par M. Minoret, Fanny alla à lui.
— Père, lui dit-elle, tu n'as pas remarqué qu'Armance vient nous tenir compagnie.
M. Minoret poussa un soupir de mécontentement.
— Armance est chargée de te prévenir de la part de M. Pardessus que tu aies à rester demain dans Ion laboratoire; il doit être visité par une grande dame de la cour.
Le naturaliste regarda avec un vif étonnement sa fille et Armance qui s'était avancée.
— La duchesse de Ghàteauminois, ditArmance, passe pour s'intéresser à l'histoire naturelle. M. Minoret poussa un ah! plein de scepticisme. Une femme de la cour curieuse des sciences naturelles était un phénomène dont le professeur n'avait jamais entendu parler ; aussi l'annonce de l'arrivée d'une femme du grand monde paralysait le savant par avance.
— Enfin ! s'écria-t-il, je ferai ce que l'administrateur me demande.
A partir de là, Armance et Fanny ne purent se communiquer tout ce qu'elles avaient à se dire. M. Minoret, troublé, se levait et fatisuait de questions la fille de M. Pardessus sur les causes de cette visite, sur la toilette qu'il convenait de faire. Jamais le naturaliste ne s'était préoccupé de semblables détails.
— J'oubliais une recommandation de mon père, dit Armance en partant; vos hommes de service doivent être en grande tenue ; également, il vous charge de prévenir M. Claude d'être à son poste, près de vous.
Encore cette nuit se passa agitée pour M. Minoret, pour. Fanny, qui avait un vague pressentiment du résul tat d'une visite si imprévue.
FANNY MINORET ii05
Le trouble fut encore plus grand le lendemain parmi le personnel de l'établissement. Les gardiens avaient répandu la nouvelle de la visite de la duchesse dans le Jardin du Roy. Et aucun autre professeur que M. Minoret n'était convoqué! Que signifiait cette préférence d'un homme si honni, au ban de l'Assemblée, et qui, victime de l'administrateur, avait l'honneur de recevoir une princesse ? Car l'opinion publique adopta le titre de princesse. Pourquoi cette visite exclusivement consacrée à l'anthropologie ? N'était-ce pas faire injure aux naturalistes, ravaler du même coup l'icthyologie, la minéralogie, la botanique, que de jeter un regard exclusif sur une science aussi vague que celle professée par M. Minoret?
Être ambitieux et sournois que ce chef de service ! Il feignait d'être vaincu dans des luttes constantes avec l'administration pour se redresser tout à coup comblé de gloire et d'honneurs, car il n'y avait pas à se le dissimuler, la visite d'une princesse du sang aurait pour conséquence des faveurs, des décorations dont bénéficierait M. Minoret à l'exclusion de ses collègues.
A celte heure, les diverses portes donnant dans le Gorridor-qui-parle s'entrebâillaient avec prudence ou se fermaient bruyamment par d'ardents émissaires féminins. Les femmes des professeurs colportaient la nouvelle, s'excitaient à la révolte, parlaient beaucoup, agissaient peu, se répandaient en diatribes contre l'administrateur, accablaient M. Minoret d'épi- Ihètes injurieuses, prenaient le ciel à témoin de, la justice de leur cause et gourmandaient leurs maris de ne pas partir en corps, sur l'heure, porter l'expressioa de leurs doléances légitimes auprès de M. Pardessus.
Echidna soufflait le feu sous la chaudière du mécontentement, ranimait la flamme de M"^ Boutibonne, fexcitait M"° Comparet, suppliait M"® Pétrequin de faire preuve de caractère et reprochait à M'"* Francazal de ne pas imiter les rugissements des animaux dont son mari avait la garde.
— C'est assez de remuer sans cesse dans la vie comme un écureuil, disait-elle à M. Drelincourt, il faut agir !
Les hommes semblaient consternés. Echidna eut une inspiration.
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— Ces messieurs sont irrésolus, dit-elle; c'est à nous, femmes , de montrer le courage qui leur manque. Ils sont lâches, soyons viriles... Nous nous habillerons en grande toilette, et quand la voiture de la princesse sera signalée nous nous avancerons, portant des bouquets que ne peut nous refuser M. Jumeau- Rogniat... L'administrateur n'a pas songé à cette légitime revendication de nos droits... Qui oserait nous empêcher d'accabler de fleurs la princesse? Et si l'odeur porte à sa tête, qu'elle en soit indisposée, tant mieux ! Elle le sera moins que nous, victimes des passe-droits qui se préparent en faveur d'un Minoret...
Par sa violence, Echidna dépassa les bornes et jeta de l'eau au lieu de feu dans l'esprit des femmes des naturalistes ; mais quand la voiture amenant la duchesse fut signalée et que M . Pardessus, entouré de gardiens de l'établissement, se présenta pour recevoir M"^ de Chàteauminois, l'exaspération d'Echidna fut au comble et les femmes des professeurs pensèrent qu'elles avaient sagement agi en refusant de s'unir à elle pour offrir des bouquets à la duchesse, car la Vipère eût cer-
tainement compromis les dames de rétablissement-par quelque sortie désagréable.
Armance et Fanny, présentées par l'administrateur, se tinrent aux côtés de Diane pour la conduire vers le laboratoire de M. Minoret. La duchesse de Ghàleauminois, dont les beaux cheveux blonds et la toilette appelaient les regards, ressortait plus particulièrement entre les jeunes filles d'un aspect modeste et effacé. Quoique plus portée aux sentiments critiques qu'à la bienveillance, Diane se contint : elle avait promis à sa mère un concours absolu à M. Pardessus et elle se sentait tellement supérieure en face de Fanny et d'Armance, qu'elle eut pitié de les accabler de ses railleries.
— J'ai deux mariages à faire, pensait-elle, dans ce monde de sapajous.
Pour Diane, le Jardin du Roy était une collection de singes ; elle n'en savait pas plus.
Echidna, la seule qui n'eût pas abandonné la partie, suivait de loin le petit cortège, voulant repaître sa curiosité jusqu'au bout. A mesure que les visiteurs disparaissaient dans les allées sinueuses, Echidna se cachait derrière
les arbres et s'elîorçait de ne pas perdre la piste. Diane et son entourage étaient arrivés au laboratoire de M. Minoret. Claude en ouvrit la porte.
— Nous entrons chez le magicien, dit à M. Pardessus la duchesse frappée à la vue des squelettes qui décoraient le laboratoire. Il ne manque qu'un hibou sur une colonne.
M. Minoret était debout, ses longs cheveux gris flottant sur les épaules.
Diane fut étonnée de l'attitude de l'homme : une profonde ride transversale sillonnait le front de l'anthropologiste, que le travail et la méditation avaient développé et rendu majestueux. La bonté se lisait sur une lèvre inférieure épaisse, mais pure, à laquelle les passions ne s'étaient pas accrochées. Les yeux, creusés par l'élude, avaient conservé la candeur de ceux d'un enfant.
— Je suis heureux, monsieur, dit Diane que le respect avait gagné, de me trouver en présence d'un savant distingué... que l'Europe nous envie.
Ce trait, elle l'accentua avec une nuance de raillerie à l'adresse de M. Pardessus, qui
rarement manquait de prendre à témoin de sa haute importance les nations étrangères.
M. Minoret s'inclina, ne sachant qu'elle réponse faire à la jolie duchesse qui l'intimidait par un mélange d'étudié el de naturel, de regards piquants et de curiosité indiscrète pour tout ce qu'elle voyait.
Diane fit rapidement le tour du laboratoire : d'un coup d'œil elle avait tout vu.
— Que vous seriez aimable, monsieur, ditelle au naturaliste, de me guider dans le Jardin du Roy, où je suis certaine, grâce à vous, d'apprendre tant de choses.
Sans façon elle s'empara du bras de M. Minoret, pendant que M. Pardessus suivait, accompagné d'Armance.
Les femmes du monde ont le secret de mettre à l'aise ceux qu'elles savent ne pas être de leur bord. Diane se faisait enfant pour le savant; tout ce que M. Minoret lui montrait, elle le trouvait Joli ou amusant ; c'était le fond de son dictionnaire.
Par moment, le naturaliste s'imaginait promener un de ces ravissants oiseaux parisiens auxquels le monde a appris quelques mots uit-
les à appliquer dans les différentes situations de la vie, et qui, à première audition, peuvent passer pour intelligents. Diane ne manquaitpas, toutefois, d'un certain art. Ses coquetteries, elle les tourna au profit d'Armance ; ses invites matrimoniales, elle les entourait de fondants. Armance, à entendre la duchesse, était une perfection ; son célibat lui avait fait entrevoir le mariage comme un port de salut ; elle chérirait tout époux qui se présenterait actuellement et entourerait de soins un homme dont elle aurait à s'enorgueillir.
Sur un signe de M. Pardessus, Claude avait offert son bras à Fanny, Diane remarqua la froideur de ce couple, dont les membres étaient rivés à une même chaîne par la volonté de l'administrateur. Claude, gêné et contraint, n'avait pas trouvé de sujets de conversation pendant la promenade ; aussi bien Fanny ne lui en fournissait pas de motifs. Sa répugnance pour le préparateur était extrême ; elle avait un pressentiment que ce bras ne soutenait pas le sien sans raisons, et elle le traitait comme une rallonge gênante, dont elle s'efforçait d'écarter le contact. •
A l'attitude de la jeune fille, Diane comprit que la résistance était plus vive de ce côté que de celui de M. Minoret. Combien était délicat pour la capricieuse duchesse ce double rôle d'agent matrimonial, qui lui convenait si peu, et dont elle ne s'était chargée que pour être agréable à la marquise de Montendre ! Diane, piquée au jeu toutefois, entreprit de convertir Fanny et de la disposer à l'union qui entrait dans les plans de M. Pardessus; c'est pourquoi elle saisit l'occasion de quitter le bras de M. Minoret, croyant avoir suffisamment endoctriné le naturaliste. En rejoignant Fanny, qu'ainsi elle enleva à Claude, Diane fut récompensée par un sympathique sourire de la jeune fille, qui, délivrée du préparateur, ne crut pas devoir payer d'un regard assez reconnaissant la duchesse qu'elle regardait comme une alliée.
Après divers circuits dans le jardin, le groupe se dirigea dans la direction des serres. •Echidna, toujours aux aguets, avait pressenti que M. Pardessus y conduirait ses hôtes ; car les tournées officielles se terminaient habituellement par cet endroit, réputé le bouquet du Jardin du Roy.
Echidna coupa court par des allées transversales et arriva à la grande serre sans être remarquée. Derrière les hautes plantes des tropiques elle pourrait se blottir, épier les visiteurs, les entendre converser et se rendre un compte exact des incidents produits par la visite de la duchesse.
Tout semblait répondre à l'ardente curiosité d'Echidna. Avec Fanny qui s'ouvrait à elle, naïve et pleine d'expansion, Diane fit jouer les cordes du mariage sur une lyre dont, malheureusement, elle ne connaissait qu'imparfaitement les ressources. M""* de Ghàteauminois parla beaucoup plus de liberté que de devoirs : ce dernier point lui était inconnu. La jeune femme coquette passait à côté du bonheur conjugal, un terrain qu'elle ne soupçonnait pas. Le mariage était un prétexte à de spirituels sarcasmes pour Diane, qui ne se doutait pas qu'elle laissait un vide dans l'esprit de celle qui était tout sentiment.
La visite dans la serre touchait à sa fin. Le groupe descendait une pente escarpée communiquant à la terrasse lorsqu'un cri déchirant se fit entendre, un long cri d'autant plus poignant
au milieu des verdures inaltérables qui faisaient de la serre une fraîche oasis où nul bruit, pas même celui du chant des oiseaux, ne se faisait enteendre.
— Là! s'écria M. Minorât en avançant la main dans la direction d'une allée escarpée côtoyant la voie principale.
Le dernier appel d'un être qui se noie, la supplication d'une victime à un assassin qui retourne le couteau dans la plaie ne sont rien en comparaison des cris qui se succédaient, pleins de douleurs.
M. Minoret, le premier, courut vers l'avenue d'où partaient les plaintes.
Sur le sol, Echidna étendue, la face contre terre, tressaillait convulsivement comme secouée par de violentes commotions électriques.
M. Minoret courut à elle et essaya delà rele- ver. Les cris d'Echidna redoublaient, plus aigus que jamais.
La malheureuse, voulant devancer le cortège, avait descendu la pente rapidement. Son pied s'était pris dans l'interstice des petites barrières de fer ajouré qui enserrent les plantations. Le corps ainsi projeté violemment en avant, Echid-
na tomba- sur la pointe aiguë d'une plante, dont la côte barbelée était entrée dans un de ses yeux.
— Oh! s'écria M, Minorât, en lisant sur la fichede bois arrosée du sang d'Echidna : Euphovbia morti ferons.
La face clouée par la terrible plante qui la fixait au sol, Echidna faisait des efforts surhu-^ mains pour se débarrasser de cette arme dont les aspérités, formant dents de scie, déchiraient l'orbite. Après chaque effort impuissant, la blessée retombait inerte.
— Un couteau, vite ! dit M. Minoret au gardien des serres.
Quoique hors de lui, le naturaliste mit un genou à terre, et, tremblant, coupa à sa racine la plante, dont les pointes barbelées formaient hameçon.
Alors apparut un spectacle affreux. Un tronçon couvert de filaments sinistres semblait la tète poilue d'un oiseau fantastique^ dont le bec recourbé aurait fouillé dans l'orbite de la blessée, laissant une rigole de sang qui sillonnait les joues verdàtres.
Pendant qu'on transportait Echidna hors de la serre :
— A la Pitié, vite, demandez l'interne du chirurgien de garde, dit M. Minoret.
Lui seul, avait conservé quelque sang-froid. Sur son ordre, deux gardiens portèrent la victime, et le cortège traversa les allées du Jardin du Roy, épouvantant les visiteurs, jusqu'à l'habitation de M. Morateur.
Le professeur resta froid, habitué à ne pas laisser l'émotion prendre prise sur lui.
Émue de ce spectacle, Diane remonta en voiture, ayant assisté à l'affreux accident qui laissait indifférents la plupart des gens.
— Il est mérité, lui dit M. Pardessus qui avait, à plusieurs reprises, reçu des atteintes de la langue venimeuse de la Vipère.
— J'espère a voir le plaisir de vous revoir, dit, en partant, Diane à M. Minoret. Pensez à notre conversation, ajouta-t-elle en embrassant Fanny.
Sur le moment, le naturaliste oublia le motif de la visite de la duchesse. L'accident d'Echidna avait enlevé à M. Minoret la conscience de
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tout ce qui ne se rapportait pas à la victime. 11 avait fallu transporter la blessée à l'hôpital de la Pitié, suivant l'avis de l'interne.
— Le chirurgien Verneuil est seul capable de tenter une pareille opération, avait-il dit.
Ainsi M. Morateur se trouva délivré des gémissements de la malheureuse qui troublait sa quiétude.