LA NUIT AUX SOUVENIRS
Pendant la soirée, M. Minoret recul la visite des dames do l'établissement ; elles avaient soif de détails sur les événements dramatiques de l'après-midi. Ce n'est pas que la pitié fût vive pour Echidna. On feignait de la plaindre ; on témoignait plus de compassion pour M. Morateur dont le caractère s'était affaissé sous le joug de la méchante créature ; mais surtout la curiosité féminine était excitée par la venue de la princesse du sang royal et les marques toutes particulières d'attention qu'elle avait prodiguées à M. Minoret.
Ce soir-là encore, les travaux du naturaliste furent suspendus : le savant eût médité plus facilement dans la cage aux perroquets. C'étaient des caquetages sans fm sur la visite de la prin-
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cesse (les dames tenaient essentiellement à gratiiier Diane de ce titre).
Cependant la i)endule marquait onze heures et demie ; les femmes des professeurs levèrent le siège, bien à contre-cœur, se promettant le lendemain de revenir à la charge et de faire parler le naturaliste.
Rentré dans sa chambre, M. ■Nlinoret prit un livre et le feuilleta machinalement : il tournait les pages, son attention était portée ailleurs. A diverses reprises le savant passa la main sur son front, comme s'il eût voulu effacer les souvenirs qui s'agitaient à l'intérieur. M. Minoret ferma le livre et ouvrit la fenêtre. Il avait besoin d'air ; ses pensées, son sang, voulaient être rafraîchis. Se complaire dans la science pure et être condamné à de telles tourmentes de la vie usuelle constituaient pour l'anthropologiste un de ces supplices dont dispose la civilisation et qui, à ses yeux, laissaient bien en arrière les atrocités dont se rendent coupables les sauvages sur leurs victimes.
Pour la première fois, M. Minoret voyait clair. Le voile s'était déchiré, démasquant les machinations de M. Pardessus.
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Minuit sonna à la pendule. Une heure indue pour le savant qui, chaque soir, se reposait dans un sommeil calme de l'agitation de ses idées. Minuit ! Heure mémorable après laquelle M. Minorât aspirait seulement chaque année, le trente et un décembre.
Ce soir d'hiver, M. Minoret s'asseyait près de son foyer dans lequel une bûche pétillante annonçait des « nouvelles » . Prés de la cheminée était une petite table chargée de lettres bien anciennes, et que pourtant le savant regardait comme appartenant à la nouvelle année. Au douzième coup de la pendule, M. Minoret relisait les lettres de la pauvre Marie : c'était son cadeau de premier de ran.|
Les souvenirs de la mère de Fanny, la visite au cimetière, le savant ne connaissait pas d'autres consolations dans la vie.
A la suite des émotions de la journée, des cruellss révélations qui s'étaient fait jour dans son esprit, le temps avait manqué à M. Minoret pour aller au cimetière demander conseil à l'ombre de Marie. Une seule aide lui restait : les lettres de celle qu'il avait tant aimée.
De même qu'au dernier jour de l'année,
M. Minoret s'assit près de la petite table au coin de la cheminée et dénoua le ruban qui liait le premier paquet en le baisant tendrement. Ces tendresses, qui font monter le sang aux joues des jeunes, rougissent les paupières des vieillards. Mais le sang qui monte aux joues est doux et brûlant ; celui qui afflue aux paupières amène des larmes arides.
M. Minoret essayait de rester ferme. Il lut la première lettre et son regard devint plus brillant, sa figure se transfigura. Cette lettre en tête du paquet était de la mère de Marie. Le jeune homme admis à faire sa cour était reçu dans la maison. Professeur alors dans un lycée de province, M. Minoret n'avait pu croire d'abord à ce premier grand bonheur de sa vie, à cette lettre qui lui faisait entrevoir l'humanité fraîche et souriante... Que le cœur est grand pour contenir tant de bonheur ! Le jeune homme avait à peine dîné afin de montrer son empressement à se rendre à la soirée... La mèreét ait assise près d'une table, travaillant à la lampe en compagnie de sa fille... Combien était doux et tranquille cet intérieur et quelle valeur prenaient les
moindres paroles de politesse!... Pourtant la mère n'avait encore parlé de rien... Marie, appliquant ses regards sur son travail, parlait peu, mais que sa voix était douce et pénétrante! Il n'existait pas de voix pareille au monde...
M. Minoret se recueillit. Pauvre Marie ! Combien de temps écoulé depuis cette première lettre !'
Le savant tira du paquet une autre lettre dans le cachet de laquelle était insérée une petite pièce d'argent trouée. La pièce devait lui porter bonheur ; elle lui porta bonheur en effet, mais dix ans seulement. Dix minutes! Le bonheur passe si vite ! En travaillant, Marie avait laissé tomber ses ciseaux sur la dalle ; une branche s'était cassée et le lendemain le jeune professeur eut la pensée de remplacer l'instrument brisé. — « On dit que les ciseaux coupent l'amitié » , lui avait répondu Marie en lui envoyant une pièce d'argent trouée pourconfurer ce pronostic... Hélas ! la cruelle séparation avait été ordonnée par la nature ; mais le souvenir affectueux n'avait pas été tranché... La pauvre Marie devait le savoir, elle qui faisait