‹ Fanny MonoretChapitre 6 sur 29 · LE LABYRINTHE · texte numérisé non relu

LE LABYRINTHE

Il suffisait d'un rayon de soleil éclairant la poussière qui s'y agitait pour donner à M. Minorel le plaisir d'une danse de corpuscules, (ju'aucun ballet de théâtre ne lui eût fait éprouver. Ces distractions avaient fait perdre parfois plus d'une idée à l'anthropologiste ; peut-être était-elle assez peu importante pour ne pas se représenter après le spectacle innocent que se donnait le savant.

Au contraire, il était des idées à longues racines , accrochées solidement à l'esprit de M. "Minoret, et parmi celles-là se présentait en première ligne \ éducation antérieure.

28 FAXXY MINORET

M. Minoret, qui devait soulever tant de problèmes dans sa carrière d'anthropologiste, s'était au début préoccupé de l'union des sexes et en avait cherché les lois mystérieuses. La société ayant créé le mariage, il résolut de se marier, avec l'idée bien arrêtée d'avance d'être attiré par la femme qu'il épouserait, n'importe dans quelle condition de fortune elle se trouvât. Amour, M. Minoret ne savait pas ce que comporte le mot. L'homme avait été chaste dans sa jeunesse. 11 attendait l'attraction : l'attraction ne se fit pas prier.

La jeune fille que M. Minoret rencontra avait la bonté peinte sur ses traits ; de grands yeux en amande répondaient de sa tendresse, suivant les remarques des physionomistes. Des épaules bien dessinées devaient se développer par le mariage. M. Minoret avait trouvé sa compagne.

Longtemps toutefois le jeune savant hésita. Il était pauvre, n'occupait qu'une modeste place dans un lycée ; Marie n'avait pas de fortune. Mais que des yeux tendres sont éloquents et combien ils éloignent toute idée de gêne ! Nous nous aimerons de tout notre cœur, disaient ces beaux veux.

FAiNNY MINORET 2'.)

Le mariage fut décidé. Pourtant la lune de miel ne parut pas répondre d'abord aux douceurs que M. Minoret en attendait. Au bout d'un mois, il se demandait si une séparation de corps n'était pas imminente pour cause d'incompatibilité d'humeur. La science fait mauvais ménage avec l'amour. L'anthropologiste, oubliant qu'il était marié, ne quittait son laboratoire qu'après que Marie était venue l'y chercher. S'il poursuivait une idée, M. Minoret, sans se rappeler que la jeune femme était en face de lui à table, regardait l'invisible à travers les murs. Marie lui parlait : le savant lui répondait comme s'il tombait du haut d'une cathédrale. Quand une observation importante faisait ses circuits dans le cerveau de M. Minoret, il se laissait aller à des accès de joie imprévus, ne parlant plus que de sa poursuite avec enthousiasme; mais si quelque problème refusait de se laisser pénétrer, M. Minoret devenait inquiet, se parlant à lui-même, ne répondant pas, prenant le poivre pour le sel, regardant sa femme sans la voir.

Heureusement douée d'un fonds de bonté, Marie épela peu à peu ce caractère. Elle avait

30 FAXXY MIXORET

le sens droit ; elle prit à tâche d'entrer dans les idées de cet enfant décousu pour mieux pénétrer dans son cœur. M. Minoret était brusque, entêté, mais bon. De l'homme avec lequel elle était liée pour la vie, Marie ne voulut voir que les qualités ; elle ferma systématiquement les yeux sur ses défauts. Cette affectueuse créature se fit gouvernante pour le savant qui ne savait rien de la vie et dont il était facile de tout obtenir en ne le brusquant pas.

Marie réalisa le beau mot de compagne dans ce qu'il comporte d'affectueux ; les racines de sa tendresse se prolongèrent du cœur du naturaliste ù son cerveau dont l'accès semblait uniquement réservé à la science. Elle s'habitua à vivre de cette vie et se complut aux recherches dont son mari l'entretenait, non pas seulement plantes, fleurs, oiseaux, mais déviations tératologiques.

— Une femme de négociant, pensait-elle, tient bien les registres de commerce de son mari.

Au bout de deux ans de ménage, Marie ISlinoret avait complètement conquis le savant. Un chagrin contribua à relier les époux. Un en-

Page 1