‹ Fanny MonoretChapitre 8 sur 29 · RÉCEPTION MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

RÉCEPTION MINISTÉRIELLE

Le grand jour de la réception ministérielle était arrivé, le seul jour où M. Minoret se permettait le luxe d'un fiacre, afin de se présenter dans le grand salon du ministère, les souliers bien luisants, principal luxe de son costume.

Toutes sortes d'importants personnages entraient dans l'antichambre en manteaux à revers de velours ou doublés de fourrures. C'était un déploiement de manchettes de dentelles, de jabots qui s'étalaient frissonnant sur la poitrine de leurs propriétaires. Au milieu de telles gens, qui avaient une façon à eux de lancer leurs vêtements à la tète des garçons, M. Minoret se glissait modestement et fourrait sous une banquette son manteau après l'avoir ployé aussi proprement que possible.

La, grande galerie précédant le cabinet du ministre était déjà pleine de personnages, dont la plupart portaient haut la tête. La Sorbonne, le Collège de France, les lycées royaux pour l'enseignement, les théâtres privilégiés, le Gon- 'servatoire, l'Opéra, les comités dirigeants, les membres des diverses commissions officielles, formaient un ensemble d'hommes qui parlaient haut, arpentaient la salle en êtres habitués à de pareilles réunions.

Les savants se reconnaissaient à leur air méditatif, à des épaules voûtées, au peu de soin qu'ils prenaient de leur chevelure. Les gens de théâtre étaient reluisants de peau et d'habits, onctueux comme s'ils sortaient d'une boutique de parfumeur; quelques-uns toutefois, qui ne voulaient pas vieillir, ressemblaient, par une accumulation extraordinaire de petites rides, à des pommes cuites.

On se donnait dans cette galeriedes serrements de main d'heureuse rencontre et le plus souvent des poignées de main de « va te promener ». C'étaient, avant de paraître en face de l'Excellence, des répétitions d'yeux de gens qui passaient et repassaient devant les glaces en se

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cambrant pour donner du jeu à l'étoffe de leurs costumes.

Les groupes se formaient pendant ({ue l'huissier appelait. Les hommes de petite taille se montraient d'une intrépidité sans égale pour marcher en avant au feu des rayons ministériels ; ils voulaient ne pas être éclipsés par de grandes perches d'hommes qu'on voyait dominer ce flot humain.

Au moment où M. Minoret rejoignait son directeur, qui était campé contre une colonne, entouré de son état-major de naturalistes, ^I. Maximilicn Pardessus fronça le sourcil et prit des airs de Jupiter assemblant les nuages. Un admirable sous-gilet en salin cerise s'avançait d'un demi-travers de doigt hors d'un gilet de Casimir blanc formant plastron sur la poitrine de l'ancien bellâtre qui, dit-on, avait jadis attiré l'attention de la duchesse de Berry. M. Pardessus passa à diverses reprises la main sur cet admirable gilet, avec une opiniâtreté qui devait d'autant plus appeler l'attention de M. Minoret que les yeux de l'administrateur se tournaient impérieusement vers le savant. M. Minoret regarda ce manège des doigts

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acharnés après les boutonnières du gilet de son supérieur, comme si quelque insecte nuisible y fût logé.

Le directeur, voyant que le professeur d'anthropologie ne le comprenait pas, alla à lui et lui dit, de façon à être entendu de son entourage :

— Votre gilet, monsieur !

M. Minoret regarda cette partie de son habillement qu'il traitait, comme le reste, avec indifférence.

— Il y manque un bouton, monsieur, ne le voyez-vous pas? reprit M. Pardessus avec le ton d'un brigadier do gendarmerie passant l'inspection de son peloton.

— C'est bien possible, dit AI. Minoret.

Le directeur du Jardin du Roy haussa les épaules.

— Et vous vous croyez digne, monsieur, de paraître ainsi devant Son Excellence Monseigneur le Ministre?

M. Minoret en était encore à se demander comment un bouton de gilet, qui était à demi détaché de sa capsule, pouvait lui valoir une telle algarade.

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— Une pareille tenue est inconvenante, monsieur, sachez-le, ajouta M. Pardessus.

M. Minoret rougit, car en face de ses collègues il venait d'être traité en enfant par son administrateur.

Heureusement arriva sautillant, trottinant, tortillant, heurtant, cognant, butant, culbutant les gens sur son passage, le naturaliste Drelincourt, qui était en relard. C'était le professeur chargé du cours de physique végétale au Jardin du Roy; il eût scandalisé la foule par ses agissements de torpille si son nom et son renom, ses études et le fluide qui en résultait n'eussent plaidé en sa faveur.

En même temps l'huissier, qui appelait par ordre hiérarchique les établissements scientifiques, tira momentanément M. Minoret d'affaire.

Le personnel de la Sorbonne venait d'entrer, suivi de celui du Collège de France.

— Messieurs du Jardin du Roy, clama l'huissier.

Ce fut comme si les divers animaux de la création se pressaient pour pénétrer dans l'arche.

En léte, M, Maximilien Pardessus, de haute (aille et l'air fort satisfait de lui-même; derrière lui lout le troupeau scientifique, les uns avec des besicles et des regards pointus qui s'efforçaient de trouer les verres, les autres essayant la bouche en cœur et n'arrivant guère qu'à une bouche en cul de poule.

La porte seule anvtait ce torrent : devant, se tenait immobile, froid, dédaigneux, l'huissier, l'épée au côté, qui contemplait avec mépris tous ces savants auxquels il lui était libre de n'ouvrir qu'à son plaisir.

Un coup de sonnette, qui vibra dans toutes les poitrines, retentit de la pièce voisine.

L'huissier voulut bien ouvrir la porte à travers laquelle s'engouffra le Jardin du Roy.

M. Pardessus s'inclina longuement, aussi bas (fue le lui permettait sa taille.

— J'ai l'honneur, dit-il, de présenter à Son Excellence Monseigneur le Ministre les chefs de service attachés à mon administration, au Jardin du Roy.

Les savants saluèrent le ministre. Le ministre salua les savants.

Un demi-cercle se forma autour de M. Par-

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dessus ([ui, iiomiiialivement, désignait chacun des professeurs.

M. Miiioretfut oublié. Il était resté, honteux, derrière ses collègues, dans l'embrasure d'une fenêtre, n'osant se présenter avec son gilet auquel manquait un l^oulon.

Le ministre complimenta M. Pardessus sur le Jardin du Roy, et témoigna de l'intérêt qu'il portait à cet endroit.

— J'y ai joué tout enfant, daigna ajouter le ministre, et j'ai conservé, en môme temps qu'un souvenir vert* et frais de ses ombrages, une vive curiosité pour les animaux de vos riches collections... Ah ! que dit-on dans les journaux, ({u'un de vos savants professeurs a réussi à apprivoiser un lion?

— Les journaux exagèrent, monseigneur...

Ils feraient mieux d'appeler l'attention de Votre Excellence sur les restaurations que nécessite un si important étabhssement... Le toit de mon domicile laisse filtrer les eaux pluviales qui dégradent les papiers de tenture de mon cabinet... Hier encore, en m'asseyant devant mon bureau...

Le ministre, qui était homme d'esprit, s'empressa de couper la parole à M. Pardessus.

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— Un jour, monsieur le directeur, dit le ministre, j'irai m'enquérir des besoins de votre administration ; je désire également assister aux expériences de M. Minoret avec le lion.

D'un geste poli l'Excellence fit signe à M. Pardessus qu'il eût à céder la place à d'autres établissements scientifiques dont le tour était arrivé. Le groupe des savants se retirait sur les talons de son directeur, lorsque le chef de cabinet du ministre lui dit :

— Mais voici M. Minoret qui, je crois, ne vous a pas été présenté, monseigneur.

Le directeur du Jardin du Roy s'arrêta au moment de franchir la porte de sortie.

Le ministre avait tendu la main au savant et le félicitait sur ses travaux, sur son courage.

— Je tiens à voir vos expériences, monsieur Minoret, lui dit-il. Pourrez-vous me faire trouver face à face avec ce lion que vous avez su enguirlander?

— Quand il plaira à Son Excellence, dit le savant oubliant à cette heure qu'un bouton manquait à son gilet.

— A bientôt, monsieur Minoret, reprit le ministre en serrant de nouveau la main du savant.

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Quand le naturalislo se trouva dans l'aulichambro avec ses collègues, chacun s'écarla de lui comme d'une brebis galeuse.

Il avait échangé c[uelqucs paroles avec le ministre!

Les bouches en cœur, celles en cul de poule, étaient couvertes de la mèine irritation , et , sans prendre congé de 'SI. Minoret, qu'il. renontra sous la marquise, M. Maximilien Pardessus se montrait plus hautain que jamais.

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