‹ FantaisiesChapitre 12 sur 19 · PHILOSOPHIE DE L'ARTILLERIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L'ARTILLERIE

lance et toute frissonnante dans les plis de vos i^uidons, il ne reste plus que les monuments où l'admiration des hommes a immortalisé votre souvenir !

Il n'y a plus ni guerriers, ni armures, ni bombardes, ni mousquets, ni pertuisanes : il y a des hommes, des eifets d'équipement et des canons Krupp; les batailles ne sont plus de ces combats de tigres oii, quand on avait rompu toutes ses armes, on se prenait à la gorge avec les dents!

La guerre était un art, la bataille, un tableau tout fait : aujourd'hui la guerre est une science aussi froide et aussi sèche que la géographie et que les mathématiques, dont elle n'est que l'application.

Avec les canons Krupp. les obus, la dynamite, les chemins de fer et les torpilles, on peut dire que la gloire se fait à la mécanique, comme la couture.

Ilélas !

A quand le tour de l'amour à la mécanique?

Cela viendra, gardez-vous d'en douter.

Convenez que ce sera bien sec.

" Un jour peut-être, à la lueur de ma lanterne, tu verras toute la laideur des idoles que tu adores aujourd'hui... >'

0 En France, Italie et Pologne, Beaucoup d'esprit, peu de vergogne ; En Pologne, France, Italie,

1 )n est sage après la folie ; Kn Pologne, Italie et France, Moins de bonheur que d'espérance. "

Paris en Amérique.

Laboulaye , sous le pseudonyme de Renr Lefiîvre.

Ma foi, vivent les gens d'esprit et de cœur qui nous apprennent à voir clair dans nos intérêts, et qui, ayant sur nous la supériorité de regarder toutes choses à l'envers, nous dégrisent de l'admiration nigaude que nous avions pour notre propre pays!

C'est pourtant vrai que, jusqu'à la lecture do ce livre pétillant d'esprit, je n'étais qu'un idolâtre! Que je fusse à Paris ou à Draguignan, ta la ville ou à la campagne, à l'ombre ou au soleil,

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au lit ou à table, seul ou en compagnie, pourvu que je fusse en France, je ne cessais de répéter bêtement :

— Mon Dieu, que je vous remercie de m'avoir fait naître Français et de m'avoir laissé vivre dans mon pays !

Après la France, il y avait deux pays que j'aimais par-dessus tout : la Pologne, « terre des héros », l'Italie « terre du soleil, des arts et de la gaîté » : ces expressions n'étaient pas encore devenues ridicules. Me voilà aussi guéri de cette idolâtrie : il paraît que, comme nous, ils n'ont ni sagesse, ni bonheur, ni vergogne...

Allons I il n'est jamais trop tard pour se repentir : bouclons ma valise et partons. Renions tout ce que nous avons cru et tout ce que nous avons aimé : souvenons-nous que l'ingratitude est l'indépendance du cœur, et allons chez les Angio-Saxons chercher de quoi faire rire aux dépens de notre patrie... et faire vendre nos livres.

Me voilà parti. J'arrive à Londres.

A travers un brouillard épaissi par la fumée noire du charbon de terre, nous remontons la Tamise. Une tache rouge indique la place où brillerait le soleil. Du sein des ténèbres visibles où nous sommes ensevelis, nous entendons l'immense clameur d'une population de quatre

millions d'hommes mêlée au rugissement des machines et au fracas des roues qui ébranlent le pavé.

Le bateau aborde, la grue à vapeur commence à grincer et, en quelques minutes, jette sur le quai nos bagages pêle-mêle avec les marchandises entassées dans la cale. Des hommes à ligure hâve marbrée de charbon se précipitent et chargent mes effets sur un fiacre que deux rosses cà l'agonie font rouler cahin-caha vers la maison où je vais demeurer. Un misérable vêtu de haillons court derrière la voiture ; il arrive en même temps que nous : il a fait en courant une lieue pour gagner un demi-schellingà décharger et à monter mes malles. Chez nous, le cocher l'aurait laissé monter derrière la voiture... Je regrette de ne pas l'avoir dit au cocher; cet homme est dans un état qui fait mal à voir.

— Pauvre homme, dis-je à Thôtesse, il faut qu'il soit bien courageux pour faire cet affreux métier!

— Ne le plaignez pas, monsieur, c'est un ivrogne. Voyez, il entre dans un débit de gin, où il va se griser et dormir jusqu'à ce soir.

Je me hâte de monter l'escalier.

Le peuple est moins heureux ici que chez nous, c'est certain. Mais enfin me voilà dans le <( sweet home » anglais, tant chanté, tant vanté,

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en prose, en vers et en romance. Oublions le brouillard et la misère du dehors, oublions « la France, la Pologne et l'Italie » et jouissons!

Ah! ah! des tapis partout, de vastes pièces, le gaz et l'eau à tous les étages ! Larges fenêtres ouvrant sur des balcons ; partout des fleurs, des poissons roug-es, des coquillages. Chaque meuble, chaque saillie, chaque tablette, a sa couverture ou son ornement; c'est le pays des tables, et des consoles, et des guéridons, et des étagères. Beaucoup de choses pendues au mur; un grand luxe de sièges, de tentures, de rideaux et de stores.

Asseyons-nous.

Diable ! voilà un fauteuil un peu anguleux et qui laisse trop percer Tart du fabricant d'élastiques ! Changeons; voici un fauteuil à bascule, importation de l'Amérique : on doit rêver doucement en se balançant là-dessus...

Je me lève; j'ai mal au cœur : ce balancement court et sec me rendraitfou. Allons, contentonsnous d'une chaise et chauffons-nous.

Je suis obligé de me retirer : ce n'est pas un feu, c'est un four à réverbère! Une manière de machine à vapeur en fonte, avec une galerie de fer poli, et puis, à terre et en travers de la clieminée, trois énormes outils qui ont l'air d'instruments de torture ; à côté de la cheminée, un

immense seau à cliarbon où un nègre prendrait son bain.

Je me recule jusque contre la fenêtre. Ici c'est différent : il fait froid. On est littéralement hacht'par des courants d'air aussi tranchants que des lames de rasoirs. Ce sont pourtant des fenêtres à coulisses, bien supérieures, comme tout le monde vous le dira, à nos croisées françaises.

Mais en examinant ce système, je vois que les coulisses sont trop larges. Pour empêcher les châssis de battre, on les fixe avec de petits coins de bois qui sont suspendus à de longues ficelles, deux de chaque côté. Nous avons ensuite It' store, qui est jaune parce que c'est une couleur solide, et dont la double corde est tendue le long de la baie et s'entremêle avec les ficelles des coins de bois. Sur les châssis il y a un petit rideau, sans tringle, parce qu'une tringle empêcherait les châssis de passer l'un sur l'autre. Par-dessus tout cela nous avons le rideau, trop long et traînant à terre, relevé d'un côté. Si vous voulez ouvrir la fenêtre, il faut choisir entre le haut et le bas: quant à l'ouvrir entièrement, non : ou vous relèverez les deux châssis et vous devrez passer et allonger le cou sous cette guillotine, ou vous les abaisserez, et alors vous aurez l'ouverture h la hauteur du menton.

Demandez pourquoi on ne peut ouvrir que la moitié des fenêtres : M. Laboulaye vous dira probablement que c'est parce que cela aère mieux.

Il doit en être convaincu !

Voyons un peu leurs cigares... En voilà un qui m'a coûté huit sous... Je l'allume : exécrable! exécrable !

Passons dans ma chambre. Pouah! ce cigare est-il mauvais! Tapis partout. Je tiens encore mon allumette à la main : le fait est que dans cette chambre il n'y a pas un endroit où jeter une allumette.

Et puis je veux cracher, moi !

Ah! la cheminée! mais non. clic est pleine de papier haché vert et rose. Je retourne dans le salon, je jette mon allumette et mon cigare dans le feu, et je crache sur le tout.

Enfm j'ai craché , c'est toujours quelque chose.

Un bout de toilette pour me présenter convenablement devant M. et M'"'' Simpson, à qui je suis recommandé. Le cabinet de toilette est bien. Mais je n'aime pas ce panneau de vannerie, c'est laid et inutile. Que de toile cirée! C'est une odeur qui vous prend à la gorge. Où est le pot à l'eau? Ah! un col-de-cygne : je tourne, et un torrent d'eau s'élance en bouillonnant d'une

ouverture ménagée dans la cuvette. Après cinq minutes de tumulte, Teau se calme...

Je ne peux pas me décider, c'est plus fort que moi. Un dégoût, un dégoût! Cette cuvette, oh! ça ressemble tellement... Je vois un bouton, je le presse, crac! Tcau disparaît par une trappe avec un bruit de vomissement qui me soulève le cœur. C'est trës-sale, ces trappes : il s'y dépose toujours un résidu de savon, et puis l'idée de ce qu'il y a dans ce tuyau qui est sous votre nez... Non, jamais je ne me fourrerai la figure là-dedans. Je sonne pour demander une cuvette : on ne vient pas.

Je m'avance sur l'escalier pour appeler. Je trouve la femme de chambre assise sur les marches, et pleurant.

— Qu'avez- vous, ma fille?

— Ah! sir, je n'en peux plus : toujours monter et descendre! Quand vient l'après-midi, je tombe ! J'aimerais mieux être morte!

Les domestiques sont plus malheureux que chez nous, dans ce pays-ci...

Elle m'a apporté une cuvette. Je fais ma barbe. Comment! le jour baisse déjà! Il n'est que deux heures. Ah! le brouillard

Odeur désagréable. Elle augmente. On aura laissé le gaz ouvert.

— Anna! voulez-vous, je vous prie, venir

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voir? Je crois qu'où a laissé le gaz ouvert.

— Ohl uon.sir, c'est le gaz qui arrive. Faut-il l'allumer?

— Oui.

PoukI pouk ! pouk! pouk 1 Quatre becs do gaz! Quel luxe! Ça, c'est plus commode que les lampes. Je reprends ma barbe.

Je m'arrête : si je continue, je me fais sauter la tête ! Le gaz danse et tremblote en siftlant.

— Anna 1 voulez-vous, je vous prie, venir voir au gaz?

— C'est un peu d'air dans le tuyau... Je vais prévenir madame.

Madame arrive :

— Ce n'est rien : c'est de l'eau. Dans un moment cela ira.

Les quatre becs s'éteignent à la fois. Obscurité profonde. Je reste le rasoir en l'air. Anna va chercher des bougies.

Ma toilette est finie, je sors. La femme de chambre est à genoux sur le seuil de la porte, lavant les marches du perron.

— Vous lavez comme ça tous les jours?

— Soir et matin, sir.

— Comme la pierre est blanche!

— Oh ! sir, elle est noire, mais nous y mettons du blanc.

C est singulier : l'idée que cette pierre du

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seuil elle-même est peinturlurée comme tout ce <|ue le pied foule dans la maison, cette idée-là me trouble : j'éprouve une impression analogue à celle que j'ai ressentie tout k l'heure devant la rôtissoire qui remplace le foyer.

Je fais quatre pas et me voilà dans la rue. J'ai traversé le jardin. Toutes les maisons de ces rues sont pareilles. Ces jardins sont uniformes : bordure en pierre de taille, terrasse audessus d'un fossé, avec un trou pour jeter le charbon de terre, grille genre néo-grec, petits parterres entourés de buis. Mais je me reconnais... Où diable ai-je vu cela?

Ah ! au Père-Lachaise !

Voilà la rue où demeurent M. et M""" Simpson. C'est un autre genre : des cottages. Ici le jardin ressemble à ceux de nos établissements de bains : il y a un cippe avec une coupe, et une fleur dans la coupe : à toutes les maisons. Au milieu de la façade, une demi-lanterne à quatre pans, en vitrage, et dont le haut forme terrasse pour le premier étage. On aperçoit une table avec un aquarium et deux pots de fleurs rouges.

Je frappe. Jattends un quart d'heure, on me regarde du haut en bas et on fait des difficultés pour m'introduire. J'ai su pourquoi : je n'ai pas frappé assez fort et assez longtemps : un gentleman doit faire fracas quand il demande à entrer.

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Chez nous, quand on entend un coup de sonnette délicat et discret, on se dit :

— Voilà une jolie femme ou un homme bien élevé.

Je donne ma carte : une minute après, les portes s'ouvrent à deux battants, et M"^ Simpson vient à moi en me tendant les deux mains- Tout en causant avec M""" Simpson, j'examine le room où elle me reçoit. Piano, aquarium, tapis, broderies en perles, gravures encadrées, porcelaines à tons criards et à formes gauches, mousses de laine avec fleurs en papier, stéréoscope et table à ouvrage : c'est la répétition, avec phis de profusion, des mêmes détails que j'ai vus chez moi.

M. et M""" Simpson ont sept enfants. L'aîné est aux Indes avec un oncle commerçant; le second est en Australie; la fille ainée est mariée en Norvège et habite Hammerfest, au cap Nord : une seconde fille est en Ecosse auprès d'un autre oncle, goutteux; le troisième fils est commis dans une maison de droguerie à Manchester; le quatrième fils, qui a cinq ans, est à l'école : je le verrai ce soir. Enfin une petite fille au maillot, qui a quinze mois, est en haut, dans la nurscnj, avec sa bonne.

M"*" Simpson a les larmes aux yeux en me parlant de ses enfants :

— Vous voyez, monsieur : avec une si nombreuse famille, je vis seule. Tant que mes enfants sont petits, je les ai là-haut près de moi, dans la nursery, mais à quatre ans ils vont à l'école, à douze ans ils vont travailler avec leur père, et à quatorze ans ils me quittent pour naviguer et chercher une position. Quant à nos filles, elles n'ont pas de dot, et nous les marions comme nous pouvons. Heureusement qu'en Angleterre les hommes ne s'inquiètent pas de ce qu'une fille peut leur apporter en mariage...

— Car la loi anglaise, n'est-ce pas, madame, ne leur assure rien de la fortune de leurs parents?

— Hélas! malheureusement non.

— Et si les hommes exigeaient des dots, ils seraient obligés d'aller chercher femme hors de leur pays?

— Oh ! ils le font très peu.

— Et ils ont raison, dis-je galamment, car ils ne trouveraient nulle part des femmes aussi charmantes !

M"" Simpson rougit en me lançant un regard reconnaissant. Je vois bien que c'est la seule parole douce qu'elle ait entendue depuis qu'elle est mariée.

— On vit beaucoup de la vie de famille, en

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Angieterre? L'éducation de vos sept enfants a dû bien remplir votre vie?

— Oh oui! Et puis le ménage. Mon mari, lorsqu'il rentre après une journée de travail, aime à trouver la maison en ordre et lo repas bien servi. Il faut qu'avant sonretourles enfants aient dîné et soient remontés dans la nurserv : quand on a passé huit heures dans l'agitation des affaires, vous comprenez, monsieur, qu'on a besoin d'un peu de calme et qu'on ne pourrait pas supporter le bruit des enfants. C'est d'ailleurs le seul moment que nous ayons pour causer des intérêts de la maison. Mon mari me rapporte les lettres qu'il a reçues, dans le courant de la journée, de nos enfants; je les lui lis pendant qu'il parcourt son journal du soir, car il n'a pas le temps de le lire à son bureau : il est si occupé! Après dîner il va à son club: vous savez que c'est le seul endroit où les hommes puissent se voir.

— Et vous, madame, vous ne sortez pas?

— Oh ! dear no 1 je reste... là, me dit-elle en me montrant une chaise à côté d'une table à ouvrage. C'est là, ajouta-t-elle avec un soupir, que j'ai passé les heures les plus douces de ma vie.

— Oui... oui... c'est bien différent de nos familles françaises : ici les épouv marchent dans

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la vie, n'est-ce pas. madame, appuyés Tun sur l'autre?...

— Oh oui I

— ...et entourés de leurs enfants?

— Oh oui! c'est cela même.

— On me l'avait bien dit...

M"" Simpson m'invite à dîner pour aujourd'hui même. J'accepte, et je sors pour essayer de découvrir quelque chose à travers le brouillard qui semble un peu se dissiper, car la torche qui représente le soleil est rouge-clair au lieu de rouge-sombre qu'elle était. Je m'avance. Je dois traverser un pont : le sol tremble et gronde sous le roulement des voilures.

Me voilà sur la terre ferme. Des rues droites se coupant à angle droit; toutes les maisons de la même rue pareilles : tombeau, temple grec, villa italienne, chalet gothique, voilà les types. Toutes les façades noires comme du charbon. Enfin je vois s'ouvrir un espace plus clair au bout de la rue : c'est Hyde-Park.

Le brouillard se dissipe. Je vois un immense terrain planté d'arbres. Sur le gazon serpentent des sentiers tracés par le pied des passants. Une pièce d'eau bordée d'un petit pavé; autour du parc, la piste, avec des barrières do bois grossier et quelques ouvertures garnies de bornes en fonte et de barres de fer à peine équarries,

voilà donc le sol sacré où vient, pendant la saison, caracoler l'aristocratie anglaise! Plus loin, la Serpentine !

Ah! c'est la Serpentine...

Je m'en retourne par d'autres rues. Dans ce pays-ci je remarque que tout est bariolé de tons criards. Les omnibus ont l'air de boîtes de conserves, et les boites de conserves ont l'air d'omnibus. Des affiches, ah! on en est aveuglé!

Je croyais que les chevaux anglais étaient plus beaux que les nôtres. Ceux qui traînent les charrettes sont tout en jambes avec une grosse tête longue.

Mais où sont donc les gens comme il faut? Je vois passer quatre millions d'hommes, et ils sont tous mal mis et sans gants!

Je me suis promené ainsi deux heures. C'est singulier comme les quartiers s'entremêlent : vous sortez d'une rue superbe , vous tournez le coin , et vous voilà dans la cour des Miracles ; vous tournez un autre coin, et vous vous trouvez sur un square entouré de maisons luxueuses ; et ainsi de suite indéfiniment. Où est le cœur de cette ville?

Je me suis arrêté chez moi pour mettre l'habit noir, la cravate blanche et l'indispensable fleur à la boutonnière, et j'entre dans le salon de mes

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nouveaux amis, où M. Simpson m'accueille avec toute l'énerg'ie de l'hospitalité anglaise.

Après avoir parlé de nos amis communs, nous avons causé delà France, puis de l'Angleterre, puis de la vie anglaise, ce qui m amène naturellement <"i faire l'éloge du confort anglais, si mal connu et si vanté chez nous. L'orgueil national du maître et l'amour-propre de la maîtresse de maison me répondent en duo par une proposition de visiter du haut on bas le home où je suis admis; j'accepte avec enthousiasme, et nous descendons dans le sous-sol pour procéder par ordre.

Nous avons descendu un étage, nous en avons remonté trois, redescendu deux, et nous voilà de nouveau dans le room du rez-de-chaussée. Tout cela, pris isolément, est bien installé, admirablement outillé, abondant, large, et chaque pièce est comme un atelier spécial où tout se fait pour le mieux, à commencer par la cuisine et à finir par... ce que vous savez. Mais un détail gâte tout, c'est qu'une pareille maison est un bâton de perroquet, et que pour communiquer d'une partie à l'autre il faut toujours monter ou descendre. Madame a son salon au rez-de-chaussée ; monsieur a son cabinet au premier; les domestiques sont dans le sous-sol; les enfants et leurs bonnes sont au second, dans

la nursery : si bien que, dans cet intérieur si savamment organisé, cliacun des groupes de la famille est séparé.

Ce n'est pas tout. Cet intérieur si propre, si luisant, si correct, a quelque chose de sec et de froid qui me serre le cœur : cela sent le vernis, l'eau de cuivre, le gaz, le charbon de terre, mais je cherche en vain ces bonnes odeurs que nous avons chez nous, que sais-je? le pain frais, la bouffée de cigare que le mari laisse échapper en contrebande lorsqu'il écarte les rideaux du cabinet de toilette où sa femme fait voltiger la poudre de riz; celte douce odeur d'amande etde lait du bébé qu'on nous apporte tout blanc et tout > propre dans notre lit... Non. ce n'est pas là le nid de famille, oii l'on vit, comme chez nous, serrés les uns. contre les autres : c'est une manufacture de bien-être , de devoir , d'affection , si vous voulez, mais enfin si c'est le bonheur, c'est le bonheur industriel, qui parle à la raison et qui ne dit rien au cœur.

On se met à table. Comment! nous allons manger et boire avec tout cela? Une douzaine d'outils, six verres, pour chaque convive; un peupk' de flacons et de bouteilles, contenant toute espèce de sauces, de pickles, de conserves, de poudres, de vinaigres; des pots, des brocs, des coupes, des seaux, des réchauds, des tré-

OLD ENGLAXD. dit

pieds, des plateaux ; devant le maître de la maison, un arsenal de couteaux qui ont plutôt l'air de coutelas, de sabres, de cimeterres ; devant la maîtresse, des cuillers, des louches à polages, des truelles à poisson : ce n'est pas un couvert, c'est une boutique de chirurgie.

On commence. Soupe à la tortue. Une soupière à y faire une pleine eau. Non, vous dire ce qui sort de cette soupière n'est pas possible : il faudrait savoir ce qui y est entré : des œufs, de la viande, des légumes, des épices, du vin, (jue sais-je!

On sert le madère.

Un homard long et gros comme le bras; ses pinces sont effroyables. . . Crac 1 crac ! la carapace vole en éclats sous les mains de fer de notre hôte; on me sert, et on m'explique l'usage d'un outil à griffe et à palette qui sert à vider et à perforer les pattes de la bète. Le vin commence : du porto.

Ah! mon Dieu! quel poisson! Si ce turbot avait encore une étincelle de vie, d'un coup de dent il nous croquerait. Je suis sûr qu'il pèse vingtcinq livres. Ecoutez : je vous donne mon impression telle qu'elle est : non seulement ce n'est pas ragoûtant, mais cela a quelque chose d'impudique, et je rougis jusqu'aux oreilles lorsque je vois M'""' Simpson avancer sa truelle : ça me

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fait absolument l'efTet d'une nudité, tant c'est gros.

— Je vous recommande notre poisson anglais, me dit-elle ; la chair en est bien plus ferme que celle de vos poissons français, parce que nous no le laissons pas agoniser : on le tue au moment où il sort de l'eau.

— Comment fait-on?

— On lui casse la tête sur le bord du bateau, de sorte qu'il meurt raide.

— Oh! c'est horrible I

— Au contraire, il souffre moins. Et puis la chair est bien plus ferme.

On sert le vin blanc.

Deux domestiques apportent le roastbeef.

— Vous voyez ce roastbeef? Il pèse quarante livres.

Quand cette montagne de viande crue s'est mise h saigner et à s'entr'ouvrir en plaies larges comme la main, j'ai ressenti une véritable horreur. Si vous aviez vu la figure rouge de l'Anglais, ses yeux hagards, ses cheveux hérissés, et le jeu terrible du grand coutelas qu'il plongeait férocement dans la chair ensanglantée, vraiment vous auriez eu peur.

On sert le porto, puis le bourgogne, puis le claret, puis le ciiampagne. Le roastbeef est accompagné de pommes de terre à l'eau, de hari-

cols verts à l'eau , arrosé de sauces , saupoudré de curry; et on boit, on boit, on boit, jusqu'à ce qu'enfin paraisse le plumpuddini^!

Celui-là pèse vingt-cinq livres. Il contient quatorze ingrédients. H y a un an qu'il est pétri. Il a bouilli pendant douze heures. Il coûte soixante francs. Il faut quinze jours pour le manger.

Voilà maintenant l'apple-tart, puis le g'âteaU;, puis les fruits, puis les sucreries, les vins doux, le café, les liqueurs, le punch.

Ouf! c'est fini. Le poids que j'avais sur le cœur est tombé sur mon estomac. M. Simpson me propose d'aller fumer un cigare et prendre le thé à son club. Je salue et nous sortons.

Nous avançons à travers le brouillard.

M. Simpson parle avec volubilité des indigos, je crois ; moi je suis hébété, j'ai mal à la tète et mal au cœur. Nous arrivons au club.

Quelle soirée! Personne n'a fait attention à nous, personne n'a dit un mot. Les uns jouent aux cartes, les autres lisent le journal, d'autres fument en se vautrant sur les divans. Enfin à onze heures je demande à M. Simpson la permission de le laisser, et je rentre chez moi.

J'ai été pris par le bras ou tiré par la basque peut-être trente fois avant d'arriver à ma rue.

La plupart de ces malheureuses sont des enfants de dix à quatorze ans!

Dieu merci, je suis dans ma chambre. Je me couche.

Ah! voilà qui m'achève. Prenez des rallonges de table, rembourrez-les avec des coquillages, étendez un drap par-dessus, couchez-vous, et vous passerez une nuit comme celle que j'ai passée. J'ai dormi, parce que la nature ne perd jamais ses droits et qu'il fallait bien cuver le dîner : mais quel sommeil!

Le lendemain en faisant ma toilette, je repassais en idée toutes mes impressions de la veille. Je ne discutais pas, non, mais après avoir un peu rêvé à tout ce que j'avais vu en un jour, je me posai tout simplement cette question :

— Si cette vie-là devait durer un mois, qu'estce que je deviendrais?

Je regardai par hasard à la fenêtre : un corbillard passait au grand trot, suivi de deux voitures de deuil pleines de messieurs en cravate blanche et habit noir. Personne ne saluait sur son passage.

— Anna, demandai-je à la femme de chambre, où va ce corbillard vide suivi de gens en deuil?

— Il n'est pas vide, sir, il va au cimetière. ^— Comment! au trot?

Je demeurai tout rêveur.

— Ma foi, tout bien considéré, me dis-je, puisque les morts se sauvent d'ici au Irot, les vivants ne peuvent pas faire moins que de s'en aller au galop .

Et ayant bouclé ma valise, je pris l'express pour Douvres et Calais.

Et quand, de l'avant du bateau, je voyais blanchir à l'horizon les côtes de France; quand je songeais à tous les biens et à tous les charmes que j'allais retrouver sur cette terre bénie et sacrée, je répétais ces mots... d'un étranger, de Grotius. ces mots, houle et châtiment de tous les Français qui ne savent pas aimer leur patrie :

La France, le plus beau royaume après celui DU Ciel!

L'EX-ASPÉRA-TION

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