UNIVERSELLE
Les maisons sont encore pavoisées de drapeaux; les journaux sont remplis tous les jours de dithyrambes échevelés ; partout oii il y a un mur ou une plaque, Tœil est accroché par quelque annonce aux couleurs criardes; partout où il y a un arbre, un cabaret est niché dessous, et dans le cabaret, une grosse caisse et un trombone ronflent jour et nuit.
Une cohue de badauds à tournures exotiques, baragouinant, avec des voix de l'autre monde, des paroles incohérentes et insensées, tournoie incessamment dans les rues, entraînant dans son tourbillon des milliers d'omnibus, de tramways, de tapissières, de chars-à-bancs et de fiacres, qui roulent parmi ce peuple comme des rochers au cours d'un torrent, La Seine est couverte de bateaux à vapeur qui, sombrant à moitié sous
les troupeaux humains qu'ils supportent, passent comme des flèches à travers les arches des ponts; de quart d'heure en quart d'heure, d'interminables trains de chemin de fer, toussant la vapeur, crachant le feu, vomissant la fumée, sifflant, grinçant et grondant comme des monstres enragés, serpentent par les fossés et les souterrains jusqu'au bord du fleuve, le sautent et vont d'un seul bond tomber au beau milieu du Champ-de-Mars. Quand vient le soir, le fracas redouble; les musiques s'agitent avec des bruits afl'reux; les voix glapissantes des chanteuses déchirent les airs; les lanternes de papier tachent de leurs lueurs fausses l'ombre des massifs de verdure ; les cordons et les soleils de gaz crèvent les yeux qui les regardent, et les énormes globes électriques jettent sur tout cela, de distance en distance, les plaques de leur lumière de fantômes.
Voilà dans quel état l'Exposition a mis notre pauvre Paris.
Quand les calamités qui, de temps à autre, viennent fondre sur une société humaine, dépassent une certaine proportion, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de s'en aller. Prétendre, seul de toute une population affolée, garder son bon sens et préserver son repos, est la plus insigne de toutes les folies auxquelles donnent lieu ces
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sortes de catastrophes, et c'est pour l'avoir oublié que, l'autre jour, après mille serments de ne pas mettre le pied à l'Exposition, je roulais vers la porte Rapp dans une voiture de place qu'un cheval exténué tiraillait à grand' peine sous la pluie de coups de fouet dont l'arrosait sans relâche un cocher sans entrailles. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce cocher m'avait d'ailleurs dit des insolences : parce que le bourgeois paye, il ne faut pas qu'il s'imagine qu'on fait aller les cochers comme ça! Telle fut du moins la conclusion de la harangue qu'il me débita avant de se décider à me conduire.
J'aperçois de loin les lignes de l'Exposition. On dirait une cité monstrueuse élevée par des géants venus on ne sait d'où. A travers les enchevêtrements de ce fantastique échafaudage, je ne puis découvrir ni un sentiment ni une idée. Ce n'est pas l'art qui a conçu le plan de ce hangar à marchandises, c'est la force, la force brute : elle a planté en terre un morceau de fer, en a hissé d'autres en travers, a boulonné le tout à grands coups de marteau, et a recommencé un peu plus loin : et quand il n'y a plus eu de place on a dit : Le Palais de l'Exposition est terminé !
Me voilà donc dans le Palais. Orientons-nous.
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Voici une galerie assez large... voyons un peu.
De jolis meubles. D'autres meubles. Encore des meubles. Il y en a de bois divers. Ils ne sont pas tous garnis de même, au moins ! La couleur change, l'étoffe aussi! Ce sont des meubles de forme et d'usage variés : il y a tantôt des lits, tantôt des commodes... c'est fort intéressant. Je regrette de ne pouvoir les examiner tous les uns après les autres, mais enfin j'ai vu pas mal de meubles dans ma vie, j'en ai, je crois savoir assez ce que c'est qu'un lit ou qu'une chaise. Si j'abrégeais?
Ah! j'aperçois les bronzes. Voici de jolis bronzes. Voilà un beau bronze. Vraiment, l'industrie du bronze, à Paris... Combien ce bougeoir?
— Six mille francs, monsieur.
— C'est pour rien.
— lime revient à vingt-cinq mille francs.
— Vraiment? c'est prodigieux!
Des bronzes en zinc. Aimez-vous? Moi pas.
Tiens! me voilà dans une travée. Un buste de souverain en savon. Quelle drôle d'idée! Si on avait dit à Dagobert que non seulement on inventerait le savon, mais qu'on ferait des bustes en savon, qu'aurait-il pensé? Je me demande si devant ce produit on doit dire : sculpture appli-
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quée à la parfumerie, ou parfumerie appliquée à la sculpture?
Voici le chef-d'œuvre de la fabrication phosphorique : un vase entièrement fait avec des boîtes d'allumettes. C'est italien.
Les progrès de l'industrie sont vraiment admirables.
Tout ce bruit et tout ce monde commencent à me fatiguer la tête. J'aperçois une longue enfilade de pièces désertes et un divan. J'y suis. Je suis sûr qu'il y a là peut-être deux cent mille pièces de drap. Ma foi, il faut convenir que c'est un spectacle bien imposant que de voir deux cent mille pièces de drap réunies dans un seul endroit! C'est bien flatteur pour la France... Qu'est-ce que je dis donc? Est-ce que mon intelligence a une syncope? Allons, que diable! ne forçons pas la note du patriotisme : disons que je suis content, que je suis fier, de voir là ces deux cent mille...
D'ailleurs je vous avoue que l'odeur... Ah! la marchandise, mon cher, ça sent mauvais : nos nez ne sont pas faits pour cela. Changeons de route.
La verrerie. Tout ce qu'une gorge de malade ou d'ivrogne peut rêver de fioles, de flacons, de bouteilles et de dames-jeannes ; tout ce qu'un alchimiste, un pharmacien, un épicier, et tous
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les empoisonneurs en général, peuvent remplir de drogues dangereuses et de substances malfaisantes, vous le voyez s'allonger, s'enfler, se tordre, s'aplatir, aligné en files interminables, étage, pressé, confus. Et à mesure que j'avance, ces formes bizarres semblent s'animer et prendre de vagues aspects de créatures difformes qui me regardent avec des yeux étincelants. Décidément ces choses qui reluisent sont d'un efTet désagréable : je comprends qu'elles irritent les chiens enragés.
Un piano entame une valse. Diable!...
Changement à vue. Voilà la métallurgie. Des chaînes, des barres, des scies à dents effroyables, des étaux à broyer un bœuf, des roues, des masses, des blocs, des plaques...
Je ne sais s'il y a ici quelque influence électrique à cause de tous ces métaux, mais ce spectacle me casse bras et jambes et ne m'inspire d'autre idée que celle de m'enfuir.
Miséricorde! me voilà dans la galerie des machines. Ici c'est le triomphe, c'est l'orgie de la force et de la matière. Je ne peux pas voir cela. Ces roues, ces volants, ces pistons, ces courroies, ces engrenages, qui tournoient et s'entre-mordent avec une espèce de fureur, me rendraient fou ! S'ils variaient, au moins ! Mais toujours! toujours! toujours! la même chose,
L'EX-ASPERA-TION UNIVERSELLE. i;-;,'î
sans repoï, sans relâche : vous reviendriez dans dix ans, que vous les verriez continuant à recommencer sans s'arrêter, sans se ralentir, sans même se douter que vous êtes là!
Non, cène sont pas des choses à faire voir au monde, cela, pas plus qu'on ne lui montre les abattoirs ou les ég-outs : vous nous montrez là les basses ojuvres de l'humanité, et d'ailleurs ce n'est pas flatteur pour elle, entre nous. Vous m'étalez avec orgueil une machine énorme, qui coûte des sommes folles, qui absorbe le travail et la vie de plusieurs centaines d'hommes, et tout triomphant vous me montrez une épingle qu'elle a produite !
Tant de peine pour si peu !
Allez! nous ne pouvons pas nous entendre : vous voyez là un honneur et un progrès pour l'humanité : je n'y vois, moi, que sa faiblesse et sa sottise; et une ligne d'écriture, quelques coups de crayon, de tel que nous connaissons tous, a plus de prix à mes yeux que toutes vos locomotives.
Justement voici une échappée : une salle tendue de moussehne et de dentelles, un vrai temple de la virginité.
La virginité ! à la bonne heure, voilà une idée fraîche. Ici on respire, on entend à peine le fracas de ces horribles machines qui m'étour-
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(lissaient tout à l'heure : reposons - nous...
Ciel! encore un piano qui commence à jouer une valse I Ces valses, où les prennent-ils? Avezvous remarqué que la musique des expositions a quelque chose d'exaspérant?
Second piano : air tartare! La cacophonie s'accentue avec fureur : il y a évidemment là, entre deux pianos américains, une de ces concurrences comme on en voit sur les bateaux à vapeur de la Delaware ou du Mississipi; je prends ma course et je traverse de part en part, poussant une pointe comme un vieux loup qu'on chasse à cor et à cri.
Où suis-je? Parmi les voitures. Comme il y en a ! Les unes ont deux roues, les autres en ont quatre, jamais plus, jamais moins : on a beau regarder, toujours des roues, deux par deux, quatre par quatre : la même image, ce rond éternel avec un centre et des rayons et, par-dessus, ce cotfre qui est toujours un coffre... On voit qu'ils se sont ingéniés, qu'ils se sont torturé l'esprit de mille façons, pour varier ce chef-d'œuvre,, et c'est toujours la même voiture qu'ils recommencent, car enfin ils ne sortiront jamais de là : un siège sur des roues. Voilà ce qu'on appelle le progrès de l'industrie... Et puis ne trouvez-vous pas que ces machines, faites pour rouler, sont aussi désagréables à
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voir dans leur immobilité que des animaux empaillés ?
Je me rejette à gauche. Eh bien, j'aime mieux (;a : je marche en paix au milieu des soies moulinées. Ces écheveaux ont pourtant de belles couleurs, quoiqu'on en voie chez tous les merciers. Mais je ne suis pas dans la partie, moi, et je ne peux pas jouir des nobles idées qui s'élèvent dans l'âme d'un bonnetier à l'aspect de ces filés de soie.
— Ces ouvriers français mettent de Tart dans tout, dit un gros monsieur à sa femme.
Ils sourient devant une cage de verre oij s'abrite quelque chose de régulier , bariolé de mille couleurs. Je m'approche : horreur! c'est un temple grec en bobines de soie !
Avez-vous remarqué cela? L'idée fixe du fabricant et de l'ouvrier, c'est de bâtir des monuments avec les matières de leur commerce. Ils ont pris à tâche l'architecture. Faire une chose à laquelle on n'entend rien, et employer pour la faire des moyens qui n'y peuvent pas servir, voilà l'idéal des sots. C'est de là que sont sortis es bonshommes en coquillages, les paons en verre filé, les tableaux en cheveux. Je change de galerie.
Je crois que me voilà en Amérique. Ici, à haque pas je me cogne à quelque énormilé.
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Voilà des vitrines immenses où reluisent tous les chaudrons et toute la ferblanterie du Nouveau Monde; voilà cent mille cadenas, deux cents haches, une montagne de cuirs roulés, des monceaux de cordes; je m'égare dans des forêts de manches à balai, je m'accroche aux dents et aux pointes d'une haie de fourches et de râteaux qui borde la galerie.
Assez! je reviens sur mes pas, et en cherchant une issue je m'arrête épouvanté devant une boutique d'aspect étrange et terrible : des nerfs de bœuf! Ils sont là par milliers, tordus et serrés, fermes et souples; il semble qu'on voie la douleur se tordre dans leurs spirales bariolées.
Voilà une industrie qui peut être fructueuse, mais je ne voudrais pas être consommateur de ses produits. Je ne vois que les derrières d'une armée ennemie où Ion puisse les utiliser avec avantage et sans s'exposer à de cuisants regrets.
Voici des milliers de boutons, des millions d'aiguilles. C'est toujours un bouton et une aiguille, jamais pareils.
Je crois que je tiens la raison du malaise qui commence à m'envahir. Je crois que je vais pouvoir vous expliquer pourquoi toute exposition arrive nécessairement à rendre gâteux ou
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fou le visiteur qui s'y hasarde : c'est que chacun des ohjets qu'on y contemple est insigniliantpar lui-même et que ses ditlérences avec les autres objets sont également insignifiantes : dans ces conditions, la réflexion que nous inspire chaque objet ne peut être qu'une bêtise : mais cette réflexion, chacun des objets pareils que vous allez rencontrer va vous oblig"er à la refaire autant de fois !
Allons ailleurs! De l'air!
Ah ! une vaste galerie. Quelle est cette construction à tournure monumentale? J'aime assez ces tons jaune-verdàtre et terre de Sienne brûlée! Je parcours la galerie, j'arrive au pied du monument !
Un temple en paillassons !
Je ne sais plus oîi je vais. J'enfile au hasard un corridor étroit. C'est le pays des porte-monnaie. Je vois là passer devant mes yeux cent mille porte-monnaie. Tous les genres de portemonnaie... porte-monnaie... porte-monnaie...
J'entends des cris d'oiseaux : pî! pî! iou, iou, iou! piou! piou! kirrrr! piou! piou! piou! Ce sont les joujoux. Réfugions-nous par là : les joujoux, je suis habitué à en voir; cela me rappelle les jours heureux oii je no connaissais de l'industrie humaine que les petits soldats de plomb et les sabres de bois.
l.iS LEX-ASPERA-TIOX T'N I VERSELLE.
Ah! surprise agréable! Le cercle de fer qui étreignait ma pauvre tète se desserre un peu. Un grand frou-frou de robes, de jolies femmes* qui s'entortillent les unes dans les autres, des marchandes jeunes et gracieuses qui vous sourient : une, deux! piquons une tète dans ce bain de soie, de mousseline et de parfums!
Certainement tous ces joujoux sont des merveilles, et pourtant, à force de les considérer, je sens peu à peu mon cœur qui se gonfle, se gonfle... Je croyais retrouver ici mon enfance, mais, hélas! ici aussi l'industrie a remphicé la grâce naïve d'autrefois.
Où sont les petits danseurs de corde, les oiseaux de bois qui remuaient la tète en faisant kling-kling lorsqu'on tournait la manivelle, et les ménageries taillées à coups de couteau dans le bois blanc, et les forgerons, et la fermière qui bat son beurre, et le diablotin grimpant après son bâton ? Tout cela est relégué dans les bazars, nos enfants n'en veulent plus.
Au lieu de ces poupées de carton que leur jeune imagination pouvait à sou aise embellir des plus beaux rêves, il faut à nos fdles des princesses à la chair de porcelaine, aux yeux d'émail, attifées de robes de soie, ayant leur trousseau, leur appartement, leur mobilier, leur voiture, leurs domestiques, et jusqu'à de beaux
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petits messieurs qui figurent leurs amants. Il faut aux garçons des armes de prix, des uniformes de généraux, des bateaux à vapeur, des victorias attelées de chevaux presque véritables.
La mécanique envahit tout, et à travers les carreaux des vitrines, je vois s'agiter un peuple d'borribles petites figures humaines, prétentieusement engoncées dans des habits boursouflés, et qui répètent éternellement le même geste ou la même grimace. L'espèce humaine ne suffit pas : moutons, vaches, canards, souris, coqs, oiseaux et singes, pauvres hôtes, se tordent en cent façons convulsives, comme pour se délivrer de la mécanique qu'on leur a mise dans le ventre; quelques-uns poussent des cris de douleur.
J'arrive ainsi près d'un groupe de curieux qui se pressent autour d'un baquet. J'ai vu là quelque chose d'épouvantable, la poupée nageuse : si jamais vous avez eu occasion de voir un fœtus essayant de s'échapper à la nage de son bocal d'esprit-de-vin, vous retrouverez là toute la fraîcheur de cette impression.
Le sang commence à me battre les tempes. Il y a ici un jour faux qui fait papilloter les yeux : et puis je sens que le fourmillement des petits objets fait picoter les paupières. J'ai besoin
d'air... J'ai besoin..., enfin je crois que le plein air me remettra. Par où sort-on? Allons-nousen par là vers le TroraJéro.
Je marche. Mon mal augmente. Il y a beaucoup de gens, beaucoup. Ils s'en vont, se balançant d'un pied sur l'autre, le nez en avant, les sourcils relevés : leur aspect est celui de l'hébétement; parfois ils pivotent sur eux-mêmes, se jettent à droite ou à gauche, sans raison, sans en avoir conscience, et tous débitent machinalement des mots ou des cris vides de sens :
— Ah!...
— Oh!...
— Tiens, vois-tu cette casserole?
— Ah! c'est superbe!
— Yoilà qui est curieux.
— Madame, voyez donc !
— Comment a-t-on pu faire ça?
— Oh! un fauteuil fait de cornes do buffle! Dire qu'on peut s'asseoir dessus sans s'empaler !
— Comme c'est vite fait, un bouton !
— C'est ainsi qu'on taille le diamant avec sa propre poussière. (Le monsieur qui dit cela nasille.)
— Cette pendule reproduit toutes les minutes le cri du bison.
— Conçoit-on qu'on puisse imiter si parfaite-
L'EX-ASPERA-TIOX UNIVERSELLE. IGl
ment un tigre royal avec des petits morceaux de pierres? Ah ! il faut d'abord choisir chaque morceau, et puis le tailler. Madame, je suis allé à Rome, et je puis certifier qu'il faut cinquante ans pour faire un tigre pareil. Mais aussi c'est inaltérable.
— Vraiment, monsieur? Est-ce incombustible?
Et insupportable! ai-je rugi en entendant ce dialogue. Au même moment, je sens une affreuse douleur : mon cor aux pieds n° 17, le plus sensible, vient de passer sous une Anglaise de cinq cents kilogrammes; je me recule et tombe en travers d'une Allemande étique qu'on voiture dans un fauteuil roulant. Ces fauteuils sont navrants à voir : le voyageur y prend un air de paralytique qui me fait une peine ! et un dégoût! Les hommes qui les traînent sont vêtus tristement d'étoffe qui se lave, où les taches ne paraissent pas : une tenue d'infirmier. Et puis cette toile cirée dont les fauteuils sont garnis me fait penser involontairement aux tabliers de taffetas des nourrices... Pouah!
Une issue! ah! sauvé! Un immense corridor s'étend à perte de vue devant moi ; un corridor en plein air, une ruelle. Elle est bordée de constructions incoliérentes et inachevées : qu'est-ce que ce peut être? Qu'importe? la liberté est au bout, marchons!
Je m'arrête, je ne peux plus marcher : j'enfonce jusqu'aux chevilles dans un lit de gros cailloux entrecoupé çà et là de bourbiers, de flaques d'eau et de tas de mortier; un soleil furieux me brûle le crâne. Décidément il vaut mieux cheminer à couvert dans les galeries. Cependant j'aurais pu trouver le long de cette ruelle...
Me voilà réintégré dans l'enfer industriel. Je ne regarderai pas... Oui, oui, les parapluies, les cannes... Je ne regarderai pas !
Non! je ne regarderai pas ! D'ailleurs cela va finir. Non, voilà maintenant les parapluies anglais, puis les parapluies espagnols... Je n'en peux plus ! je fais un écart à droite : les éventails !
Ah! la galerie suivante! Je me jette à gauche : les pommades ! non, je ne passerai pas là! Je rebrousse chemin, je tourne encore plusieurs boutiques, j'aperçois enfin de loin une immense lanterne : c'est la sortie du Trocadéro, sans doute !
Je passe éperdu devant un temple corinthien en pâte de bougie ; instinctivement je m'éloigne, je vais me heurter contre une montagne d'alun ; je continue ma course, et j'arrive enfin à la lanterne .
Au miheu se dresse un colossal édifice de
chaudronnerie, avec un baldaquin en zinc qui a des draperies en zinc. Au sommet de celte monstruosité, on voit Charlemagne considérant d'un air égaré le spectacle qui se déroule à ses yeux : il chancelle d'épouvante sur son cheval, au point que deux écuyers sont obligés de le soutenir pour l'empêcher de tomber!
Je cherche la porte : la plus voisine est à deux cents mètres, et elle donne sur Grenelle. Je me suis trompé : je tourne le dos au Trocadéro !
A partir de ce moment, je ne sais plus ce que j'ai fait. Toutes mes idées s'étaient absorbées en une seule : sortir !
Je suis au milieu d'une plaine aride et brûlante, piétinant dans un lit de cailloux chauffés au rouge- blanc par un soleil implacable. Des figures hétéroclites dans des toilettes fantastiques s'agitent et se débattent autour de moi, pliant le dos et les genoux, ruisselant de sueur, tirant la langue et tournant des yeux désespérés vers une colline lointaine au sommet de laquelle une sorte de colimaçon gigantesque leur montre ses cornes. Des matériaux, des pierres, des tuyaux, des brouettes, encombrent les endroits par où l'on pourrait passer, et des écriteaux menaçants défendent de passer aux endroits praticables. Que faire? Je me tords les mains, et
pourtant il faut, il faut quo j'arrive. Où? c'est ce que je cherche. Je tournoie parmi des jardins projetés, des édilices en construction, des lacs sans eau, des tas de charpentes : je me cogne à des ouvriers, à des chevaux, à des sergents de ville, et j'arrive enfin à un pont que je traverse d'un pas rapide.
Aussi loin que le regard peut s'étendre, les rives de la Seine sont couvertes de hangars, jonchées de poutres, de pierres, de mille objets de forme inquiétante ; au-dessus de tout cela se dresse une grue de trois cents pieds de haut, avec des créatures humaines juchées à son sommet et s'y agitant avec des saccades vertigineuses.
Enfin me voilà au Trocadéro. Je vois la cascade, je vois la rotonde et, en me retournant, la façade du Champ-de-Mars. Je puis alors me rendre compte de l'ensemble : une volière au fond, une cage à poules en face, et un abreuvoir entre deux.
Je rassemble ce qui me reste de force, et alors, butant sur les pentes chargées de cailloux, fouetté à la figure parles jaillissements de la cascade, les pieds trempés par l'eau qui suinte des bassins crevés, je grimpe en zigzag laifreux calvaire, à travers une cité do baraques multicolores où s'agitent, avec des grima-
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ces de possédés, des sauvages et des barbares affublés de leurs oripeaux de carnaval : Turcs, Chinois, Bédouins, Japonais, Tziganes, Valaques, Algériens, Nègres, Moresques de carrefour, talcipoins, fakirs, vendant des gâteaux écœurants, des boissons à faire vomir, des parfums nauséabonds, etlabominable quincaillerie des pipes, des babouches, des œufs d'autruche et des pastilles d,u sérail.
Cependant la pente se raidit, et mes jambes, qui en font autant, refusent décidément le service. Vais-je donc périr de soif et de besoin au milieu de ce pandémonium de l'industrialisme?
J'interroge d'un regard désespéré tout l'horizon. Vers l'ouest, un gros tas de rochers : à travers leurs anfractuosités je vois grimper et disparaître de petites figures humaines. On dirait ces lézards d'agrément que certaines personnes ont sur la table de leur salon, logés dans une caisse de verre avec des rocailles. Non, l'imbécillité de l'espèce humaine ne peut pas aller jusqu'à grimper ainsi, pour grimper, à la façon des fourmis auxquelles on tend un brin de paille : ces gens vont là faire quelque chose... Merci, mon Dieu !
Enfin le terme de mes maux allait arriver. En passant devant un café, la soif, qui me tour-
mentait aussi, m'arrête malgré moi devant une table.
— Garçon, dis-je au brave homme qui m'apporte un soda-water, ce rocher là-bas, c'est bien...?
— Non, monsieur. 11 n'y en a encore qu'un dans toute l'Exposition.
— De grâce, oii est-il?
— Tout près de l'Ecole milij;aire.
— 0 ciel !
— Mais si monsieur désire...
— Si je désire ! m'écriai-je en lui saisissant le bras, et je Fentrainai.
J'ai donné trois francs de pourboire au garçon. Il a mis le comble à ses bienfaits en me procurant une voiture, grâce à laquelle j'ai pu m'éloigner rapidement.
Voilà mon lot dans cette petite fête. Je vous ai montré en commençant ce que notre pauvre Paris y gagne. Je me suis mis à réfléchir, et savez-vous ce que je trouve de plus clair comme résultat de cette orgie de marchands?
Quinze millions de visiteurs à 1 fr., ci 15.000.000 fr.
Leurs achats en objets inutiles (i fr. chacun) d 5.000.000
Leur oisiveté, en comptant la journée de travail à 1 fr. seulement. . . 15.000.000
L'EX-ASPERA-TION UNIVERSELLE. lei
Leur dépen:>e de voilure, aller et retour, et leurs goûters et rafraîchissements, à 1 fr liJ.OOO.OOO
Total, pour ces trois articles seulement, sans compter le voyage, riiôtel, la nourriture et les fausses dépenses : 6U. 000. 000 l'r.
Et tuut cela pour arriver, ou à voir des objets qui sont dans toutes les boutiques, ou à en voir d'autres auxquels des marchands ou des fabricants peuvent seuls comprendre quelque chose.
DÉiMOLITlONS
Je me suis arrêté hier, en passant, devant les démolitions de la Butte-des-Moulins. Deux ou trois cents curieux y stationnaient comme moi. L'aspect de ces groupes n'était pas moins saisissant que la scène qui les retenait là. Le masque de l'homme isolé peut rester impénétrable, son cœur peut demeurer impassible, mais la foule humaine ne peut ni se dérober à l'impression des choses, ni dissimuler ou contenir ce qu'elle éprouve.
C'était, je vous assure, un spectacle curieux et tragique : ces rues désertes, ces maisons éventrées toutes vivantes, cette pluie de pierres et de poutres tombant avec fracas au milieu d'un nuage de poussière, tout cela se reflétait vraiment sur la physionomie des spectateurs, et leurs visages étaient aussi consternés de-
170 DEMOLITIONS.
vant ces ruines que si l'incendie ou le boulet ennemi eût passé par là.
Administrativement parlant, c'est une opération de voirie qu'on exécute. L'acte en luimême est aussi légitime qu'on le puisse rêver, puisqu'il est fait en vertu d'une loi: au point de vue social il est méritoire puisqu'il a pour raison la salubrité et une économie de marche pour les habitants de Paris. Enfin, au point de vue de la civilisation, de l'art, du commerce, de l'industrie, etc., etc....
— Tout cela est parfaitement vrai, répondait l'àme à cent corps rassemblée dans la foule, mais vous aurez beau dire, la destruction d'une maison est une chose triste, et celle de tout un quartier est une scène tragique. La maison est vieille, le quartier, immonde et malsain, la raison et la nécessité les condamnent : fort bien. Mais vous, moi. qui les avons maudits et sig-nalés au marteau tutélaire de l'édilité, nous ne pouvons voir de sang-froid j eter aux quatre vents ces vieux nids où tant d'oiseaux de passage sont venus tour à tour, depuis des siècles, abriter leur vie.
Que de berceaux et de couches nuptiales dont la trace restait du moins encore le long des vieux murs ! Que d'alcôves où le songe, l'espérance, l'amour, la maladie, la mort, sont venus visiter les dormeurs !
DEMOLITIONS. 171
L'âme des morts ne saura plus où retrouver les souvenirs et les affections qu'elle venait de temps en temps caresser d'un vol invisible. Vous savez, par les belles nuits d'été, quand le silence se répand et monte lentement; que l'air est calme ; qu'un rayon discret de la lune entre par la fenêtre, qu'il avance lentement jusqu'au pied de notre lit, monte, monte, et vient enfin se poser sur notre front qu'il éclaire.
La clarté nous réveille, un souffle vague effleure nos lèvres... et nous devinons qu'îTs sont là...
Mais non, arrière les morts! place aux vivants! Arrière les vieux salons à boiseries grises, les grandes cheminées où la bûche de Noël pouvait flamber à son aise, les larges escaliers à balustrades en bon fer forgé, les portos à deux battants, les fenêtres grandes comme des portes cochères ! Arrière tout cela et place aux moellons neufs, aux cheminées à gaz, aux ascenseurs, aux sonneries électriques, à tout ce bataclan industriel qui tend de jour en jour à pousser plus profondément l'invasion de la mécanique dans la vie humaine.
Je suis resté longtemps à rêver devant ces décombres. Je me rappelais involontairement la Commune, le siège, tous les désastres dont il m'est arrivé d'être témoin dans ma vie. Peu
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à peu je remontais à des événements lointains, et plus ces débris évoquaient de souvenirs funestes, plus ils me semblaient s'étendre de proche en proche jusqu'aux extrémités de la terre, et y graver partout en longs sillons la trace de l'histoire du monde.
Partout où cette histoire passe, elle laisse des ruines ; qu'on l'appelle conquête, invasion, colonisation, religion, politique ou guerre, la formidable charrue qui nous laboure sans relâche n'est pas moins infatigable à renverser que nous à construire, et quelque nom que notre faible raison donne aux événements qui viennent de temps à autre renverser nos foyers et bouleverser notre vie, le résultat est toujours le même : la destruction.
Partout et toujours la vie et la mort s'entredévorent et se nourrissent, l'une de l'autre : l'homme, qui n'est qu'une des forces de la nature, ne peut pas procéder autrement; il est condamné à détruire éternellement ses propres œuvres, que dis-je ? à se détruire éternellement lui-même, pour les recréer et se recréer éternellement.
Je n'oserais assurer que tous ceux qui étaient rassemblés là fussent en état d'expliquer comment et pourquoi ils avaient l'air aussi consterné ; je ne sais même s'ils se rendaient bien
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compte des sentiments qui se peignaient d'une manière si énergique sur leurs visages, mais ceci importe peu et ne les regarde même pas, attendu qu'ils étaient là pour sentir et non pour raisonner.
Mais il n'en est pas moins vrai que le visage humain est une bien belle chose, et qu'il n'y a pas de drame ou de tableau qui vaille ces « chœurs de physionomie » oii l'on voit des centaines de visages exprimer en même temps le même sentiment, qui prend alors une évidence et une énergie merveilleuses, et qui, pour l'observateur placé devant le même spectacle, éclaire jusqu'à ses dernières profondeurs la scène de la vie.
Il n'y a pas de pays plus prodigieux que la Chine. On ne se lasso pas de lire et d'écouter les descriptions et les récits des choses merveilleuses qui se voient en ce pays.
Le peuple chinois est dans une situation unique parmi tous les autres peuples du globe : il est dévoré par sa propre vie. Un concours étonnant de circonstances Ta préservé des événements et des catastrophes qui partout ailleurs ont bouleversé les empires en les rég-énérant; et, ce qui n'est pas moins singulier, ce concours de circonstances dure depuis le commencement du monde.
Il n'y a pas de raison pour que la Chine puisse changer jamais, car il n'y a plus de barbares pour civiliser le monde en le renouvelant, comme les Huns et les Ostrogoths ont fait de l'empire romain : il est trop tard, et les prin-
cipes du droit des gens, pas plus que les lois de Féquilibre européen, ne permettront jamais que la Chine soit absorbée par une des grandes puissances de l'Europe ; ce serait d'ailleurs un tel morceau à avaler, que la nation qui aurait l'audace de le faire en pourrait bien mourir d'indigestion.
La Chine est donc vraisemblablement destinée à donner encore au monde, pendant des siècles, le spectacle unique et inouï d'un peuple pullulant plus abondamment de jour en jour, foisonnant, fourmillant, s'entassant et débordant sur lui-même; s'échaufîant, fermentant, se gonflant, jusqu'à ce qu'un jour vienne oii le monstrueux empire, crevant dans sa peau comme un hydropique, laissera peut-être échapper sur l'univers les torrents d'une nouvelle invasion de barbares.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Chinois en sont aux expédients, je ne dis pas pour manger, car la famine sévit chez eux à l'état endémique, mais pour trouver où se loger, où mettre leurs deux pieds.
Ils ont des dortoirs publics où la foule est si nombreuse, qu'on n'a pas laplacepour s'étendre et qu'on y dort debout; d'autres, formés de quatre grands murs où les dormeurs sont perchés comme des oiseaux sur des rangées de barres
étagées jusqu'à la hauteur d'un cinquième. On se coudoie sur les grands chemins comme à Paris sur les boulevards un jour de mardi-gras.
Il y a des maisons tout le long des routes, tout le long des canaux, sur les ponts, au bord des fleuves. Et dans chacune des pièces de ces innombrables habitations, ils couchent trente ou quarante là oii nous ne pourrions pas coucher deux. Enfin, roulant perpétuellement son existence vagabonde de ville en ville et de province en province, toute une population de marchands ambulants, de pèlerins, de mendiants, de voleurs, trace dans cet océan de têtes humaines un 'remous éternel, comme font les bancs de harengs ou de sardines voyageant d'un pôle à l'autre iï travers les flots.
Les plus heureux suppriment l'existence; ils remplacent la vie par le sommeil, ils dorment en attendant la mort : ce sont les fumeurs d'opium. Excellente manière de tuer le temps, mais insuffisante malheureusement, car l'opium ne tue pas l'homme aussi vite qu'il tue le temps, et puis il coûte cher : n'en a pas qui veut.
Et alors cette multitude grouillante et affamée, ne sachant où se porter ni où se fourrer, a fait comme le cerf aux abois : elle a « pris l'eau », et on a vu les ports, les fleuves, les lacs, les canaux, et jusqu'aux fossés, se couvrir de ba-
teaux, de radeaux, de maisons flottantes ou d'habitations sur pilotis : de sorte que dans ce pays étrange on peut voir de sa fenêtre, si on est logé au bord de quelque grand fleuve, passer des villes entières avec leurs maisons et leurs temples, leurs rues et leurs places, leurs tribunaux, leurs hospices, leurs théâtres, leurs plaisirs, leurs chagrins, tout cela s'en allant au fil de l'eau pour ne s'arrêter que devant quelque cité de terre ferme, y demeurer quelques jours, et reprendre son voyage.
Les voyageurs anciens et modernes ont assez parlé des faubourgs flottants de Canton; les bateaux à fleurs, et ce qu'il y a dedans, ont assez chalouillé d'imaginations jeunes ou vieilles pour qu'il soit inutile d'en rééditer la description, d'autant plus qu'ils n'existent pas. Mais j'ai déniché un vieux voyageur peu connu, FernandMendez Pinto, aventurierportugais, qui nous donne, entre autres récits merveilleux, le tableau d'une de ces villes flottantes de la Chine. Je ne doute pas qu'on n'y trouve autant de plaisir que j'en ai eu moi-même.
Pinto est un aventurier portugais qui partit de Lisbonne enlo37. Il a visité l'Afrique, l'Arabie, les îles de la Sonde, l'fnde, la Chine et le Japon; il a été pris par des corsaires, fait esclave, vendu et revendu une douzaine de fois;
il a VU tous les pays, souiferL tous les malheurs, comparu comme accusé devant les juridictions les plus fantastiques, essuyé toutes les variétés de tempêtes et do naufrages; il s'est battu sur toutes les mers du globe, contre les Français, les Turcs, les Arabes, les Chinois, les Japonais, les Malais; il a été ambassadeur après avoir été pirate et forçat, et il a fini par se trouver, aux extrémités du monde, le compagnon de saint François-Xavier, qui est mort sous ses yeux et dont il a pu recueillir le dernier soupir.
Son livre , traduit par le sieur Bernard Figuier, Gentil-Homme Portugais^ a été publié en lo45, à Paris, chez Arxoult Cottinet, rue des Carmes proche la Mazure, et chez Iean Roger, rue des Amandiers devant les Grassins, à la Vérité Royale. Il est dédié à Monseigneur le Cardinal DE Richelieu. Avant la dédicace, et au verso du titre, le traducteur a mis une manière d'avis au lecteur d'une naïveté vraiment charmante, et qui a le mérite de nous donner en bien peu de mots un résumé complet des u advantures » de Pinto :
« En la présente histoire sont contenues plu-sieurs choses estranges et prodigieuses par luy veuës et ouyës aux Royaumes de la Chine^ de Tartarie, de Sornau, vulgairement appelé Siam^ de Calaminham, de Pegu, de Martabane, et en
divers autres eiidroicts des contrées Orientales, dont nous n'avons presque point de cognoissance en notre Occident.
Avec une ample Relatioji des p articulante z
lespliis remarguables aduenuës tant à luy^
qu'à beaucoup d autres personnes.
Et un abrégé de la vie miraculeuse et de la mort du
R. P. M. François-Xavier, unique lumière de ces
contrées d "Orient et Recteur universel de
la conipag-nie de Jésus. »
PinLo et neuf de ses compagnons, à la suite d'un naufrage, ont été arrêtés à Nankin, mis en prison et condamnés à être fouettés et à avoir les pouces coupés. Au moment où, après leur avoir infligé la première partie de cette peine, on les met en traitement dans un hospice pour y être guéris de leurs plaies, une confrérie charitable, celle des Avocats des pauvres, les prend sous sa protection et les fait partir pour Pékin comme appelants de la sentence. C'est dans le cours de ce voyage qu'ils rencontrent, entre autres merveilles, la ville flottante dont nous allons donner la description.
Nous sommes à Yung-Ki-Li-No, sur le fleuve Yang-Tsa-Kiang ou Fleuve Bleu.
Il n'est pas possible , dit Pinto, d'imaginer
quelle quantité de choses de toute espèce il y a dans ce pays-là. Elles arrivent sur des navires qui viennent, par deux ou trois cents, s'amarrer au bord des lleuves, où sont presque toujours placées les pagodes. Chaque pagode a sa fête, qui devient Toccasion d'une foire ou d'un marché. Quand tous ces vaisseaux sont réunis, on les fait se ranger et s'aligner de manière à ce qu'il s'en forme comme une grande et belle vilJe. 11 n'est pas rare de voir ainsi se réunir sur un même point jusqu'à vingt mille navires ou barques de toute espèce, s'étendant le long de la terre sur un espace d'une lieue et s'avançant dans le fleuve jusqu'à trois quarts de lieue.
La ville une fois formée, on y organise la police et la justice. Un magistrat nommé Chaam, ayant sous ses ordres trente mandarins de police intérieure et trente mandarins de sûreté pour la protection des marchands, exerce la juridiction au civil et au criminel et la haute et basse justice, sans opposition ni appel, pendant tout le temps que dure la station de la ville improvisée.
De chaque côté des navires, des passages ménagés forment de véritables rues oii circulent les petites embarcations. La plupart des navires sont couverts do tapisseries de soie, pavoises d'étendards, de bannières et de guidons bariolés,
entourés de balustrades vernissées et dorées. Les marchands ont leur étalage sur le pont, d'où ils appellent à grands cris les chalands qui passent en bateau.
La ville a ses quartiers, les uns pour le commerce, les autres pour l'industrie. Certaines rues sont exclusivement habitées par les gens de métier, et là on trouve tous les artisans, tels que cordonniers, tailleurs, forgerons. Tout ce monde travaille et fait ses affaires avec le plus grand calme, sans que jamais on voie s'élever le plus petit différend.
Si par hasard un voleur est pris sur le fait, on l'arrête, on le punit séance tenante et sans aucune forme de procès.
Dès que la nuit est venue, on tend des cordes devant l'entrée de chaque rue, et il n'est plus permis à personne d'y circuler. De distance en distance on allume des lanternes, et des surveillants observent tout ce qui se passe, pour en rendre compte au Chaam dès le lendemain matin. Rien ne peut donner une idée de l'aspect vraiment féerique de cette ville flottante, toute bariolée de couleurs, toute dorée et vernissée, avec ses milliers de lanternes aux formes fantastiques lançant en longs reflets leurs feux sur la surface de l'eau. De temps en temps et à intervalles réguliers le son d'un gong retentit, et
les cris prolongés des veilleurs de nuit s'élèvent au milieu du silence.
Pendant que tout repose et que la ville endormie se laisse aller au bercement des eaux du fleuve, des barques sombres et muettes se glissent, pareilles à des cygnes noirs, à travers les détours des rues : c'est la garde de police. Parfois, au détour d'une de ces rues aquatiques, on voit miroiter le remous d'un sillage : la barque noire s'élance plus rapide, et de son bord se penche une ombre; un bras vigoureux plonge dans l'eau, et tire dans la barque un grand corps qui se débat en vain : c'est un maraudeur de nuit : en quelques minutes le misérable, garrotté solidement, est couché au fond du bateau.
Mais la nuit s'avance. Bientôt à la lueur blanche de l'aube succèdent les premiers feux de l'aurore. Un rayon de soleil frappe sur la rive le sommet doré de la pagode. Les gongs résonnent, les veilleurs de nuit poussent un grand cri , et aussitôt, tandis que les cloches et les tam-tams de la pagode se mettent en branle avec un bruit assourdissant, tous les habitants de la ville flottante y répondent par un concert de cris et d'instruments. La ville est éveillée.
Le bon Chinois commence sa journée par aller faire ses dévotions à la chapelle, où des prêtres
l'attendent, lui et ses aumônes. Des navires entiers sont là chargés d'idoles de toute espèce et de tout prix, ou bien de pieds, de cuisses, de bras et de têtes, ex-voto que les malades ont coutume d'offrir aux divinités,
Youlez-vous aller en paradis ? Voici de braves bonzes qui, sur un bateau tout drapé de soie, vendent des « lettres de change pour le ciel, par le moyen desquelles, dit le bon Pinto, ces prestres du diable leur promettent plusieurs mérites en grands intérest, les assurants que sans ces lettres il leur est impossible de se sauver en aucune façon que ce soit ; pour ce, disentils, -que Dieu est ennemi mortel de ceux qui ne font aucun bien aux pagodes. Là-dessus il leur content tant de fables et de mensonges, que ces malheureux s'ostent quelque fois le morceau de la bouche pour le leur donner ».
On connaît de reste la fourberie chinoise : mais ces bonzes ont un autre genre de commerce qui dépasse toute vraisemblance : c'est le commerce des crânes de personnes charitables!
Vous avez bien vécu, vous avez notamment pratiqué la grande vertu de la charité : votre crâne deviendra l'objet d'une spéculation pieuse. Ne vous plaignez pas : votre chef vénéré va servir à rassurer les tendres alarmes d'un époux, d'une épouse inconsolable, d'une mère au dés-
espoir, d'un frère désolé, qui tremble pour le salut éternel de celui qu'il a perdu; vos os serviront de passe-port et de recommandation à l'âme du pauvre défunt, car le mérite de vos aumônes s'appliquera à lui, et « quand le portier du paradis verra arriver un marchand avec de tels valets, il lui fera de l'honneur comme s'il avait affaire à un seigneur ».
Ceci confirme une observation que tout le monde a pu faire : c'est qu'en voyage on est presque toujours jugé sur le train qu'on mène. Mais poursuivons.
— Si le défunt, disent les bonzes à leurs dupes, est pauvre et sans suite, le portier ne lui ouvrira point : au contraire , plus il aura de ces têtes de morts avec lui, plus il sera estimé heureux.
En conséquence des barques énormes sont là toutes chargées de crânes et de tètes de morts, et on voit s'empresser autour de ces funèbres étalages tous ceux que la piété envers les morts anime particulièrement : or on sait que le culte des ancêtres est la vertu dominante du Chinois.
Malgré ce qu'elle peut avoir de touchant, cette coutume a quelque chose de sinistre : on ne peut s'empêcher d'avoir un doute sur la valeur de cette pratique, et puis je ne suis pas édifié sur l'utilité que peut avoir, dans un état policé, une foire aux crânes.
Quand j'étais petit, un de mes grands bonheurs était d'acheter « une petite liberté pour un sou ». Des gamins, criant à tue-tête comme ils savent faire lorsqu'il s'agit d'ameuter les badauds, étaient établis sur les boulevards, ayant devant eux une cage pleine de moineaux et d'hirondelles. On donnait un sou, ils lâchaient un oiseau, et on avait le plaisir de voir la gracieuse créature s'envoler à tire-d'aile dans le ciel de France, dans le ciel de la liberté. Parmi les souvenirs de mon enfance, celui-là est un des plus doux; dans ce temps-là je n'étais pas encore un « homme fort », comme est tenu de l'être quiconque porte barbe au menton, de sorte que je n'approfondissais pas les choses et que je me laissais aller à mes sensations sans chercher à les analyser. Eh bien, quand je voyais l'oiseau s'élancer, tout mon cœur s'élançait avec lui, et j'aurais donné ma vie pour être oiseau délivré comme lui I
Depuis j'ai souvent repensé à cela, dans les fréquentes et profondes méditations auxquelles je me livre assidûment lorsque je travaille à mes Recherches exégétiques pow la détermination de l'angle sous lequel il faut se placer pour apercevoir les vraies bases de la morale, ouvrage destiné à résoudre toutes les questions et à faire disparaître tous les dissentiments, de quelque
nature qu'ils soient, qui divisent les hommes : ouvrage éminemment utile, comme on peut voir, et qui est fort avancé, puisque j'ai déjà recueilli plus de notes qu'il ne m'en faudra pour rédiger le quart de l'avant-propos de l'avertissement de l'introduction de la préface.
Donc, en repensant à ces délivrances> d'oiseaux, je me suis bien souvent demandé si c'était là une institution réellement utile et s'il convenait de donner un sou aux enfants pour qu'ils achètent « une petite liberté ».
Rapprocher, dans ces jeunes têtes, l'idée d'un sou de celle du plus grand bien de la vie, me semble peu propre à leur en faire comprendre la valeur. Les habituer à considérer la liberté comme « petite » parce que l'animal auquel elle appartient est petit, c'est encore une mauvaise chose , et qui peut leur faire oublier que les devoirs de charité n'obligent pas moins l'homme à l'égard des plus humbles animaux que des plus grands. Enfin, et c'est là surtout que je m'appuie, je me demande si, en se faisant acheteur de ces esclaves, on n'encourage pas le commerce de ceux qui s'en font les vendeurs? Et alors le problème se développe à perte de vue, car je vois aussitôt se dresser la question fondamentale de la morale, savoir :
En dehors des cas où l'homme défait le mal
18g UNE VILLE EX BATEAU.
fait par autrui ou par lui-même, qu'est-ce que le bien?
Toutes ces réflexions me sont revenues en lisant la description de la ville flottante que nous donne l'incomparable Piuto, car à côté des bateaux à crânes, voici que nous apercevons des bateaux bien plus gracieux à voir, et qu'on pourrait appeler des « bateaux de délivrance ».
Ceux-là sont des bosquets de feuillage, des corbeilles de fleurs, et de fleurs fantastiques et invraisemblables comme sont les fleurs des Chinois. A toutes les branches sont suspendues des cages et des volières dorées, ornées de clochettes, de plumes de paon, de houppes de soie, de miroirs, de boules de cristal, et pleines d'oiseaux merveilleux sautillant et faisant leur ramage tandis qu'une bande de musiciens joue « l'Hymne des Messagers Ailés », si célèbre dans tout l'empire du Milieu.
Au centre de ce bocage enchanté, immobile comme une idole sous un dais de fleurs et de soie bleu-de-ciel , une Chinoise d'une magnifique beauté promène sur la foule ses paupières obliques allongées comme l'amande fendue. Cette jeune vierge est « la Mère des Oiseaux » : non pas qu'on veuille donner à penser par-là que tous ces volatiles soient en efl"et sortis de son sein, mais pour indiquer que tout ce qui
UNE VILLE EX BATEAU. d89
sera fait en faveur des pauvres petits captifs le sera pour l'amour de cette aimable créature.
Ses yeux langoureux et caressants se balancent des oiseaux à la foule et de la foule aux oiseaux; ils implorent, ils supplient, ils crient grâce, et tous les cœurs sont émus. Alors s'élève la voix du crieur :
— Bonnes âmes qui craignez Dieu et qui rhonorez dans ses créatures, vous voyez le sort misérable de ces pauvres oiseaux, qui se débattent dans les liens affreux d'une intolérable captivité ! Ils pleurent, ils gémissent, ils se désespèrent! Ils se demandent ce qu'ils ont fait pour être ainsi enfermés et exposés à la vue du peuple comme de vils malfaiteurs ! Leurs souffrances dépassent tout ce qu'on peut dire : ils n'en peuvent plus, il vont succomber, et malgré les tendres soins qu'elle prend pour adoucir l'horreur de leur captivité, leur mère...
Ici l'orateur se retourne d'un air attendri vers '< la Mère des Oiseaux », qui essuie une larme du bord de sa manche de soie.
— ...leur pauvre mère va bientôt les voir expirer sous ses yeux ! 0 âmes charitables ! vous qui comprenez si bien le culte sacré des ancêtres, demeurerez-vous insensibles au désespoir d'une mère, et ne craignez-vous pas que Dieu ne vous demande un jour un compte terrible
de votre dureté de cœur? Non. vous ne le ferez pas, quand il dépend de vous de soulager à l'instant ces infortunées créatures : et pour cela que faut-il? Me donner la faible somme, le minime déboursé, d'un taël! Untaël! et pour cette insignifiante dépense , chacun de vous peut à l'instant se donner la joie et la satisfaction de délivrer un de ces oiseaux, qui s'élèvera incontinent vers le ciel, et qui, après avoir parcouru la terre et les mers en chantant vos louanges, ira raconter au souverain Seigneur du monde ce que vous avez fait pour une de ses créatures bien-aimées !
Aussitôt cent mains se lèvent, les taëls pieuvent, « la Mère des Oiseaux » se lève radieuse, envoie un de ses divins sourires à la foule ; elle ouvre les cages, y prend un à un les oiseaux rachetés, leur donne un tendre baiser sous la gorge, et s'avançant autant de fois au bord du bateau, ouvre sa main mignonne et parfumée, et lâche un oiseau.
Et à chaque oiseau qui s'envole , "la foule s'écrie en chœur :
— Pi chau pi tan el ka tan oua kaxi! ce qui signifie : Ya-t-en dire à Dieu comme nous le servons ici-bas î
Et ce que ceux-ci font pour les oiseaux, d'autres le font pour les poissons. La scène change,
el sur un autre bateau nous voyons des vases de cristal et de porcelaine, des rochers, des coquillages, des herbes aquatiques, des jets d'eau et des cascades, parmi lesquels nagent tristement des peuplades muettes de poissons qui attendent leur délivrance de la charité des passants :
— Voyez, s'écrie le marchand, ces pauvres poissons captifs, et qui sont « des innocents qui n'ont jamais péché » {sic) ! Donnez-leur la liberté pour l'amour de Dieu et pour le salut de votre âme !
Et les taëls de pleuvoir, et les bonnes âmes de demander, qui une carpe, qui une anguille, qui un goujon, selon sa fortune ou sa piété ; et chacun prend son poisson et le jette à l'eau en lui disant :
— Va-t-en à la bonne heure, et dis là-bas le bien que je t'ai fait pour l'amour de Dieu.
Cela n'est-il pas bien touchant? Moi j'en suis sincèrement attendri. Ma raison est qu'on met ces bêtes en liberté.
Mais ce qui me frappe le plus dans tout ceci, ce n'est pas tant la merveille de ces poissons à qui on donne la commission de parler, commission qui doit les embarrasser un peu : non, je pense à autre chose.
Je voudrais que quand on fait de bonnes
œuvres on les fit sans intérêt, ou, si on ne peut pas s'empêcher d'avoir une arrière-pensée de ce genre, qu'au moins on ne le laissât pas tant voir. Décidément le dieu des Chinois, que je liens pour homme de sens hien que je n'aie pas Ihonneur de le connaître, doit être médiocrement touché de ce qui se fait pour lui dans ces volières et dans ces baquets : car d'une part les libérateurs de fretin et de volatiles, sous prétexte de le servir, se servent eux-mêmes ; et d'autre part, s'il est vrai qu'on délivre ces pauvres bêtes moyennant finance, on ne les a mises en situation d'être délivrées que parce qu'on les avait injustement et abusivement réduites en esclavage.
Ralentissons le mouvement de nos rames en passant le long de celte barque bleu et or. Là des troupes de musiciens et de musiciennes vêtus de brocart de soie et d'or à grands ramages nous font entendre une musique suave et céleste où les accords mélodieux du gong, des cliquettes, des tambours, des triangles, des tam-tams, des grosses caisses et des chapeaux chinois, expriment si doucement les tendres langueurs de l'amour. Ces virtuoses distingués sont des donneurs, ou plutôt des vendeurs, de sérénades, prêts à se porter, à tout commandement et moyennant une juste rétribution, sous
telle fenêtre qu'on leur désignera, soit pour donner l'aubade à un grand seigneur dont il faut se ménager la bienveillance, soit pour envoyer une sérénade à une Dulcinée chinoise dont on implore les faveurs.
Mais au détour de cette rue, quelle est cette barque funèbre voilée de deuil, avec des cierges, des tombes, des groupes de femmes échevelées, abîmées dans la plus profonde douleur, et dont le pâle visag-c verdit à la lueur sépulcrale des torches funéraires? Quelqu'un est donc mort à bord de cette barque?
Non, ce bateau n'est qu'une boutique à chagrin, un dépôt de souvenirs et regrets, un magasin de douleur inconsolable, un débit de larmes, le tout au plus juste prix ; et ces femmes à face verte sont des pleureuses qui, sur la tombe que vous leur désignerez, vous joueront, à votre volonté, la comédie ou la tragédie de la douleur; qui, depuis la larme furtive et contenue jusqu'aux san^ilots convulsifs. depuis le mouchoirmordu jusqu'aux vêtements déchirés, depuis le soupir jusqu'au hurlement, depuis le tremblement jusqu'à l'attaque d'épilepsie, vous serviront en conscience et proportionnellement à un tarif modéré.
Voilà qui parait un peu choquant au premier abord : mais si on y réfléchit un peu. à part la
naïveté cynique des Chinois, est-ce qu'au fond nous ne faisons pas comme eux?
Qu'est-ce que nos boutiques de marbriers, et nos entreprises de pompes funèbres, et les confréries de pénitents, et les pauvres qu'on habille, et les pleureuses? Car je pourrais citer, plus d'une ville en France oii il y a encore des pleureuses.
Cela prouve tout simplement une chose : c'est que dès. qu'un peuple a atteint un certain degré de civilisation, toute chose prend son rang- et se classe dans l'ordre des valeurs.
Les pompes funèbres, hélas ! qui représentent en fin de compte une certaine somme de produits manufacturés et de travail, n'échappent pas à cette loi économique. Le matériel et le personnel indispensables pour ces sortes de cérémonies deviennent l'objet d'une exploitation industrielle aussi nécessaire que le trépas est inévitable. Par un privilège hypothéqué sur la mort elle-même, les entrepreneurs sont assurés d'avoir pour clients tous leurs contemporains depuis le premier jusqu'au dernier, sans en excepter un seul : d'abord lorsque ceux-ci enterrent leurs morts, puis lorsque ces clients, étant devenus morts eux-mêmes, sont enterrés à leur tour.
Et cela va de la sorte jusqu'au jour où ce né-
gociant en funérailles, prenant enfin pour son propre compte le train par lequel il a expédié tant de voyageurs, va retrouver ses clients dans l'autre monde et devient lui-même le premier client de son successeur.
Voici une ménagerie. Laissons Pinto nous la décrire :
« J'obmets ceux qu'on appelle Pitaleus, qui ont dans des barcasses fort grandes diuerses sortes d'animaux sauvages qu'ils montrent, et qui sont effroyables à voir, tels que sont des serpents, des couleuures, des lézards fort grands, des tygres, et ainsi des autres en abondance qui se voyent pour de l'argent, dansant au son des tambours. »
A côté des bêtes, les gens d'esprit : voilà des librairies, où l'on voit des milliers de livres pleins d'histoires, et « dans lesquelles on trouve des relations de tout ce que l'on désire sçauuoir, tant pour la création du monde, où ils content une infinité de bourdes, que pour ce qui est des terres, îles, royaumes et prouuinces du monde » .
Là sont entassés par centaines et par milliers les fantastiques histoires de ce fantastique pays, les innombrables recueils de ses innombrables coutumes, les biographies des empereurs de la Chine, avec leur nombre, leurs hauts faits, leurs malheurs et leurs fautes, précédées de leur
éloge et suivies du jugement sévère que la postérité a porté d'eux. Et puis des poèmes dont les héros vivent cent ans, où l'on chante les aventures de trente générations de ces héros, et qui ont soixante mille vers.
Un lettré les feuillette avec indifférence et cherche autre chose, car il sait le poème par cœur, et on le lui a fait réciter tant de fois au dessert, qu'il ne veut plus le relire. Il en a d'ailleurs deux cents exemplaires dans sa bibliothèque, copiés de sa main, et chaque exemplaire annoté à deux cents points de vue différents.
Voici des traités d'astrologie, des traités de morale; des livres de fauconnerie, de piété; des encyclopédies de médecine ; des répertoires de droit; des recueils de chansons, les unes gaies, les autres tristes, les autres à faire frémir. Un vieux lettré à plume de paon, se balançant sur un fauteuil à bascule, regarde passer le monde à travers des lunettes vertes larges comme des pièces de cent sous, et attend les chalands d'un air indolent et digne.
Sur cette barque crasseuse et mal tenue, on voit une série de petits cabinets dont les portes s'ouvrent de temps en temps pour laisser passer la tète jaune d'un petit homme à l'air inquiet et affairé, moitié renard moitié vautour. A chaque fois, dune rangée de bancs placée vis-à-vis
des cabines, une personne se lève et entre dans un cabinet. La porte se referme. Un moment après, la tête du petit homme sort d'une autre porte, et le même jeu recommence. Or, chose étrange, de tous ces gens qui entrent, pas un ne ressort, et d'autres continuent à entrer comme si les premiers disparaissaient par quelque trappe.
Nous sommes dans un cabinet d'affaires, ou plutôt dans une série de petits cabinets d'affaires, où chacun est expédié à part et isolément, et chaque cabinet donne sur un corridor de derrière par lequel on gagne une porte dérobée. Les scribes ou secrétaires sont là tout prêts : le maître, après avoir écouté l'affaire de chaque client, donne ses instructions ou dicte, à celui-ci une lettre, à celui-là un placet, ou bien donne lui-même une consultation ou un conseil sur le cas qui lui est soumis. Ces gens sont à la fois les notaires, les huissiers, les avoués et les avocats consultants, du pays.
Plus loin on trouve une industrie qui n'est pas sans rapport avec celle-là : c'est celle des Mm-tc/n-k>-tau,aLch.eleurs de procès civils ou criminels : ils achètent aussi des titres de créance ou de propriété, des reconnaissances d'objets prêtés sur gages ou autrement. Moyennant une somme convenue d'avance, ils font même retrouver les objets perdus ou volés.
Le commerce des procès et des créances n'est pas une chose inouïe pour nous autres : il y a des entreprises patentées, à Paris et ailleurs, pour exploiter ce genre d'industrie. Ce qui est plus inquiétant, c'est le commerce des procès criminels.
Pour se faire une idée de ce qu'on peut en tirer à la Chine, il faut lire le voyage du P. Hue : on y verra comment, dans ce pays où les autorités passent pour faire si bon marché de la vie et des biens des citoyens, il y a certains cas où, d'une sentence injuste, d'un coup de poing- ou de rotin, obtenus à propos, un habile homme peut tirer pendant des années un revenu qui ne cesse que lorsque l'adversaire est ruiné. Beaucoup de gens n'ont pas d'autre ressource, et lorsqu'ils sont devenus experts en l'art de se faire donner des coups à tort ou de se faire condamner injustement, ils se procurent assez d'occupation pour ne pas pouvoir tout faire eux-mêmes, pour en avoir à revendre, ce qu'il font à des prix encore avantageux à ce qu'il paraît.
La Chine est le pays de la vertu, de la vie de famille par conséquent, et cette transaction éminemment morale qui s'appelle le mariage ne peut manquer de trouver, parmi les bateaux de la ville flottante, ses marchands forains.
Et en effet tout est prévu, depuis les accordailles jusqu'à raccouchement et bien au delà, comme vous allez voir.
D'abord, sur un véritable vaisseau à trois ponts, on aperçoit l'établissement fondamental, celui sans lequel on ne peut rien faire, car c'est grâce à lui qu'on « commence par le commencement », qui est de prendre femme d'abord.
Ce bateau est orné avec beaucoup de tact et de discernement : on n'y voit ni une corde ni une chaîne : rien que des guirlandes. Il y a partout une profusion de rosiers, mais de rosiers sans épines. On y fait de la musique, mais une musique persuasive, si j'ose ainsi parler, et point du tout voluptueuse, parce que, s'il convient d'user du charme symbolique de l'harmonie pour attirer les épouseurs vers l'accord du mariage, il n'est pas séant de donner des idées de volupté à ceux qui ne veulent faire qu'un mariage de raison, ou à ceux, plus raisonnables encore, qui ont pris la résolution d'épouser une femme laide .
Il est à présumer, du reste, que les entrepreneurs, qui savent s'accommoder au goût des clients, ont organisé leur établissement de manière à fournir, mais à la carte, alors, une musique voluptueuse qui se paye à part.
Rien n'est plus curieux que ces bateaux à
mariage. Les papas et les mamans, assis à la droite et à la gauche de leur fille, sont revêtus de leurs plus beaux atours. Il y a quatre rangs de parents et de jeunes filles, entre lesquels circule la foule dos épouseurs. Tandis que la jeune fille baisse pudiquement les yeux, le père regarde d'un air sévère, et la mère, d'un œil pénétrant, les aspirants fiancés qui passent et repassent, la main sur le cœur, adressant successivement à chacune des jeunes filles le même salut et le même sourire, de peur de trahir leur préférence. La mère a la main passée derrière la taille de sa fille : lorsqu'elle voit passer un gendre qui lui semble sortable, elle pince vivement la jeune personne, qui rougit comme une pivoine.
Quelquefois, notre fatuité naturelle aidant, il n'en faut pas plus pour accrocher un mari, surtout parmi les quinquagénaires, qui sont les plus fats de tous les hommes. Ce moyen, du reste, était sans doute bien usé déjà du temps de Pinto, car je dois reconnaître qu'il n'en parle pas dans sa description du bateau à mariage.
L'établissement est tenu, dit le bon Pinto, par « des hommes fort honorables et de grande authorité, avec des femmes de bonne mine », chose qui doit nous rassurer, et qui nous montre qu'en Chine la profession de marieur est exercée par des gens très bien.
Si j'en crois la quatrième page des « organes les plus autorisés de la presse », la France, sous ce rapport, n'a rien à envier au Céleste-Empire, et nous pouvons espérer qu'un jour, lorsque l'extension des voies ferrées aura mis en communication toutes les parties de la terre habitée, des « propagateurs », comme ils s'intitulent déjà, s'établiront sur tous les points de la terre habitée, notamment dans les petites villes, où tant de jeunes filles montent en graine et sèchent sur pied.
En ce temps-là rien ne sera plus commun que de voir les mariages se faire d'un hémisphère à l'autre; des gens prendre rendez-vous, des antipodes, au pied du même autel, et les liancés, après s'être mutuellement télégraphié leur foi par le câble transatlantique, se donner la main à travers les abîmes de l'océan Pacifique ou les déserts du Sahara, On verra couramment un Français épouser une Géorgienne; une Turque, un Allemand; un Japonais , une Espagnole ; un Hollandais , une Taïtienne ; un Ilottentot, une Groënlendaise.
Les bateaux à mariage ne se traîneront plus péniblement du Hoang-Ho au Yang-Tsa-Kiang, de ville en ville et de foire en foire : ce seront de puissants steamers, sillonnant toute la surface des mers et faisant escale partout oi^i il y
aura un heureux à faire, un cœur à embarquer. Une large et formidable publicité, s'étalant sur tous les points du globe, reliera ces entreprises, de sorte qu'on pourra lire, à Nangasaki par exemple, des enseignes du genre de celle-ci :