AGENCE CENTRALE ET INTERNATIONALE MATRIMONIALE FR ANCO- J AP ONAISE
[Succursale à Nangasaki. )
A côté des bateaux à mariage nous voyons d'autres bateaux non moins indispensables, et qui sont d'ailleurs « la conséquence » des précédents, si toutefois il est aussi juste d'appeler un bateau « conséquence d'un autre bateau », que d'appeler l'accouchement une conséquence du mariage. Quoi qu'il en soit il se trouve sur ces bateaux « plusieurs vieilles qui servent de sages- femmes et qui donnent des recettes pour... ». Ici je ne puis mieux faire que de renvoyer au texte, parce que l'objet des recettes
que donnent ces vieilles me paraît un peu délicat à dire.
Ce n'est pas tout de mettre des innocents au monde : il faut les nourrir, ces chères petites créatures. Comment peut faire une personne qui n'a pas de lait, comme, par exemple, un père resté veuf ?
Nouveau besoin, nouveau bateau : le « bateau des mamelles ». Les voilà, ces nourrices, toujours les mêmes, avec leurs joues rebondies, leurs taches de rousseur, leur gros sourire, montrant leurs dents, étalant ce que vous savez, et secouant d'un air tendre le baby dont la beauté leur sert d'enseigne, et qu'elles espèrent abandonner bientôt pour un nourrisson plus avantageux.
Enfin, pour donner un complément à ces institutions humanitaires, croiriez-vous que ces Chinois ont aussi le « bateau à consolation » ? Oui, Pinto l'a vu de ses yeux, ce bateau sans pareil : des gens dont la profession est de « consoler les veuves », conçoit-on cela? Et ne faut-il pas aller en Chine pour voir des gens faire métier et marchandise de cet office de charité que nous remplissons, nous aiftres, par intérêt ou par plaisir ?
Il faut d'ailleurs tenir pour certain qu'un ami ou un parent a quelque peu préparé les voies
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à la guérisoii de ce cœur désolé, et rendu à la pauvre veuve le service de l'amener maltjré elle au bateau de consolation. J'entends d'ici cet excellent ami. ce parent dévoué, dire à la belle afflig-ée :
— Ma bonne amie, — ou : ma chère cousine, — jusqu'ici j'ai respecté votre douleur, parce qu'elle était juste et déchirante. Jusqu'à ces derniers jours, même, j'avais partagé sincèrement vos dispositions, et j'avais résolu de consacrer les quelque cinquante ans qui me restent encore à vivre, à unir ma douleur avec la vôtre et à n'avoir plus désormais d'autre occupation sur la terre que d'entretenir en bon état le lit du canal par lequel le torrent de mes pleurs irait incessamment grossir le fleuve de vos larmes. Mais... (ici une pause et un soupir, et on essuie de part et d'autre un pleur furtifj... mais malgré tout ce que cette perspective avait de charmes pour mon cœur, je me suis demande si j'avais bien le droit de ne songer qu'à moimême, et si le spectacle de mon incurable douleur ne risquait pas, à la longue, d'attrister mes amis : et il m'a semblé qu'en effet ce regrettable résultat était à craindre.
Tout naturellement j'ai été amené à faire les mêmes réflexions à votre sujet. J'en ai parlé à vos amis, j'ai consulté des personnes discrètes
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et prudentes, et toutes unanimement se sont accordées à reconnaître que vous avez comblé la mesure des bienséances du veuvage, et que vous avez fait les choses comme on ne les fait plus.
Yoilà bientôt trois semaines que notre pauvre ami a quitté cette vallée de larmes pour un monde meilleur. Il est heureux, vous n'en pouvez pas douter. Vos sentiments de solide piété ne nous permettent pas de supposer que vous puissiez rien faire pour son bonheur : penser cela serait offenser Dieu, qui a pris soin de lui pour l'éternité : mais bien plutôt pourriezvous craindre de le troubler, ce bonheur, en vous obstinant à vouloir rester éternellement malheureuse et à vouloir repousser toute consolation...
Croyez-moi donc, ma bonne amie, — ou : ma chère cousine, — reprenez courage à cette misérable vie, et profitez de la circonstance qui va s'offrir. La quatrième lune va nous ramener la grande foire annuelle du Yang-Tsa-Kiang. Là, parmi les milliers de bateaux arrivés de tout l'empire du Milieu, vous trouverez tout ce que vous pouvez désirer en fait de crânes, de mausolées, de petites libertés, pour honorer magnifiquement la mémoire de votre à jamais regrettable époux. Allez-y, n'épargnez rien pour y
la
faire éclater à tous les yeux les marques de votre douleur. Et quand vous l'aurez fait voir ainsi dans toute sa grandeur et dans toute sa sincérité, personne n'en doutera plus, et vous pourrez, sans être soupçonnée d'indifférence ou d'oubli, monter à bord du bateau de consolation.
Cet établissement modèle est tenu, vous le savez, par M"" Lao-Tseu-Kiang-Hoa, veuve d'un conseiller du tribunal des rites. Elle a montré à plusieurs reprises, par son propre exemple, la preuve de l'efficacité des consolations quelle peut donner à autrui : six fois la Parque cruelle a tranché le fil de l'existence de ses six époux, et elle, plus infatigable que la Parque, s'est remariée six fois, et son septième époux, qui est un habile comptable, loin de reprocher à sa femme les six mariages précédents, boit dans son verre, mange dans son assiette et tient les livres de la maison !
La belle désolée, cédant aux conseils de ce bon ami, se dirige vers le quai, fait signe à un batelier, s'assied en minaudant à côté de son ami dans la barque, et une heure après, celuici, qui l'attend au bas de l'échelle du bateau consolateur, la voit descendre souriante, sémillante, vêtue de vert et de jaune d'or, avec une rose coquettement plantée dans les cheveux.
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On pourrait croire que cette cure a coûté de grands efforts à la consolatrice des veuves : il n'en est rien, et les Chinoises, qui sont non moins pratiques que leurs seigneurs et maîtres les Chinois, n'y mettent pas tant de mystère.
La consolatrice , tant qu'on est devant le monde, feint de prendre la plus grande part à la douleur de sa cliente. Et tandis que les autres chentes, en attendant leur tour, sanglotent à fendre Tàme , elle l'exhorte , la caresse , lui donne de l'eau de mélisse sur des morceaux de sucre, afin, dit-elle à la galerie, que la pauvre femme ait la force de se lever et d'aller jusqu'à la « chambre de soulagement ». Au bout de quelques minutes elle lui dit un mot à l'oreille, la patiente se lève à grand'peine, et on la voit, soutenue par la bonne dame^ disparaître par une porte qui se referme.
Aussitôt la scène change, et la dame, changeant aussi de ton, dit à Taffligée :
— Très bien, madame, maintenant vous n'avez plus besoin de pleurer : c'est inutile, il n'y a personne pour vous entendre. Vous venez pour vous faire consoler, n'est-ce pas? Eh bien, donnez-moi cent taëls et allez en paix : vous êtes consolée.
— Comment, consolée? Mais au contraire, j'ai beaucoup de chagrin, puisque je suis obli-
gée de recourir à vos bons soins pour me guérir.
— Ala chère dame, ce n'est pas à moi qu'il faut dire de ces choses-là. Réfléchissez donc un peu. Du moment que vous venez me trouver, c'est que vous êtes décidée à quitter le deuil. Je ne suis pas magicienne, moi, pour guérir les cœurs blessés : mais mon bateau s'appelle le bateau de consolation; il n'y a pas d'exemple qu'une femme soit sortie de mes mains sans être radicalement débarrassée de tout chagrin; mes exhortations, de l'aveu de tout le monde, passent pour irrésistibles, et pour la faible somme que vous allez me donner, je vous vends le droit de ne plus pleurer toutes les fois que l'envie vous en prendra, de rire seule ou en compagnie, de vivre avec les vivants au lieu de vivre avec un mort, et enfin de vous remarier sans que personne y trouve à redire. Cela vaut bien centtaëls, convenez-en.
Ne croyez pas que je cherche à vous expédier au galop à cause du monde qui m'attend. Non, ce que je viens de vous dire, je le dirai à celles qui viendront après vous comme je l'ai dit à toutes celles qui m'ont consultée depuis vingt ans que j'exerce. Les unes comme les autres vous diront que j'ai mis en œuvre, pour les consoler, des movens extraordinaires tirés de tout
cequeTéloquence a de plus entraînant, la magie, de plus mystérieux : ne donnez pas là-dedans, mais ayez l'air de les croire, et dites comme elles en ce qui vous concerne.
Tenez, ma belle, voici une toilette avec tout ce qu'il faut pour vous rajuster et vous faire jolie. Je vais vous envoyer une femme de chambre qui est une perle et qui vous coiffera à ravir. Elle vous mettra dans les cheveux la rose que voilà, et qui est une ?'Ose enchantée. Vous allez m'ôter cette robe sombre et en mettre une que je vous prête et qu'on ira ce soir chercher en vous rapportant la votre. Adieu, mamour, et..., si vous redevenez veuve, voici ma carte, revenez me voir.
Et ne confondez pas mon bateau avec celui d'une autre intrigante qui est mouillé au coin de la rue.
Au surplus le succès des consolateurs de veuves a encouragé des entreprises analogues pour toute espèce de chagrins, et quiconque a éprouvé des malheurs trouve dans d'autres bateaux de braves gens qui se chargent, moyennant une légère rétribution, de leur faire oublier leurs peines.
Hélas! si ces honorables industriels tiennent réellement ce qu'ils promettent, quel malheur qu'ils n'aient pas eu l'idée d'établir des succur-
sales en Europe! Comme ils s'emichiraient promptement chez nous ! Et s'ils trouvent à gagner leur vie parmi ce peuple barbare et corrompu, où la douleur paraît si maniable et si bonne personne^ quelles fortunes ne feraientils pas chez nous, rien qu'avec les chagrins d'amour !
Mais en voici bien d'une autre. Sur le pont d'une barque pavoisée d'armures, de boucliers, de lances, de poignards, de casse-tête et de gourdins, trois ou quatre espèces de matamores à la taille athlétique se promènent à grands pas en faisant le moulinet, en prenant des poses de défi, et s'escriment avec rage contre des ennemis imaginaires auxquels ils semblent refuser tout quartier. Ils ruissellent de sueur, ils écument, et semblent crier à haute voix^ comme Sylvestre dans les Fourberies de Scapin :
« Ah! tête ! Ah! ventre ! Que ne le trouvé-jc à cette heure avec tout son secours ! Que ne paraît-il à mes yeux au milieu de trente personnes! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes à la main? Comment! marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ! Allons, morbleu, tue! Point de quartier ! Donnons! Ferme! Poussons! Bon pied, bon œil. Ah ! coquins ! Ah ! canailles ! Comment ! vous reculez? Pied ferme, morbleu ! Pied ferme! »
A qui en ont-ils? Au premier que vous leur désignerez. Dites un mot, faites un geste, et ils vont éreinter votre ennemi, lui casser un bras, lui pocher un œil, lui administrer des claques ou des coups de pied, le tout au plus juste prix.
Voilà une institution que nous ne laisserions pas fonctionner chez nous. Pour ma part je regrette qu'elle ne puisse pas se concilier avec l'institution du ministère public, dont elle n'est à tout prendre qu'un équivalent. Le ministère public a du bon, on ne peut pas le nier : il est bien avantageux, surtout pour un pauvre diable qui n'a pas d'argent pour payer un huissier, un avoué, un avocat, le papier timbré, le receveur de l'enregistrement et le greffier, de voir prendre ses intérêts en main par un magistrat, sans avoir besoin de débourser un centime.
Mais sans parler des cas où le grief est de nature confidentielle, il est certain qu'une condamnation qui se réduit en définitive au prononcé d'un certain nombre de paroles, ne met pas du baume dans le sang comme fait le spectacle d'une grêle de coups de bâton ou d'une pluie de calottes tombant sur la face maudite ou sur l'échiné exécrée d'un ennemi.
Il faut que l'attrait de ce plaisir soit bien fort, pour que la certitude de la police correction-
nelle ne puisse pas toujours arrêter le bras que le désir de la vengeance nous fait lever sur une tête dévouée aux Furies, et il me semble qu'on pourrait bien laisser à l'offensé le droit de se faire justice lui-même, absolument comme on lui laisse le droit de poursuite. Il suffirait pour cela d'ajouter un article au code d'instruction criminelle. Bien entendu qu'on réserverait à la partie adverse le droit de se défendre. Chacun ferait ses affaires comme il l'entendrait.
Ce serait le retour au droit naturel; car enfin n'est-il pas juste de laisser à chacun le bénéfice de sa force, et n'est-il pas violent que le plus misérable gringalet, avec un morceau de papier timbré , et uniquement parce qu'il a raison, puisse venir à bout, parles voies juridiques, d'un héros ou d'un Hercule qui l'écraserait d'une chiquenaude?
Le droit queje propose, et qui s'exerce, comme on voit, dans un pays aussi policé que la Chine, me paraîtrait être un heureux correctif de notre civilisation trop avancée.
Le premier qui a eu l'idée, en Europe, d'établir un bureau de placement, se sera sans doute imaginé avoir fait un trait de génie. Eh bien, il y en avait sur la ville flottante que Pinto visitait au commencement du xvi^ siècle : « En d'autres nauires il y a quantité de jeunes garçons
et de jeunes filles qui cherchent maistres, et s'offrent à se loiier moyennant de bonnes cautions. »
Nous avons vu le bateau des crânes : voilà plus fort, c'est un bateau chargé de cornes ! Oui, de cornes, et il n'y en a pas assez pour les demandeurs.
On n'imaginerait jamais à quoi servent ces ornements naturels, si le bateau des crânes et bien d'autres ne nous avaient préparés à toutes les surprises. Ces cornes sont des objets de dévotion envers les morts et voici comme :
On sacrifie, en Chine, beaucoup d'animaux aux idoles. Les prêtres de ces idoles sont des gens avisés, et qui veulent tirer tout le profit possible du corps des animaux sacrifiés. Ils vendent à des revendeurs les cornes de ces animaux.
Un peu de réflexion vous fera comprendre la valeur de ces dépouilles. En effet, à quoi ont-elles servi ? A des sacrifices, n'est-ce pas? La chair de leurs propriétaires a été mangée en l'honneur de Dieu ; il n'en reste rien, le mérite du sacrifice a été absorbé et digéré par des pauvres ou des serviteurs de l'idok. Mais l'âme, l'âme des bœufs et des moutons, elle n'a pas été mangée ici-bas, car ce n'est pas une nourriture terrestre. Pourtant, en vertu de ce
grand principe chinois que « tout peut être mangé et que toute chose doit inévitablement finir par être mangée » , les âmes de ces gigots et de ces beefsteaUs sacrés ne peuvent pas être perdues : et en effet elles servent à la nourriture des âmes bienheureuses qui sont dans le paradis.
— Achetez donc de ces cornes, disent-ils au peuple, achetez-en pour que vos ancêtres n'en soient pas réduits à vivre en pique-assiettes dans le pays de l'éternelle félicité. Et si vous faites convenablement les choses, vous ne vous bornerez pas à leur envoyer juste de quoi faire un pot-au-feu et un rôti : vous leur enverrez de quoi donner des dîners aux autres âmes.
Yoilà qui est merveilleux, il faut en convenir. Mais ce qui doit être plus merveilleux encore, c'est la carte de ces dîners célestes. Vous imaginez-vous ce que doit être un de ces repas?
L'âme de l'amphitryon, après avoir donné un dernier coup d'œil à l'âme de son couvert, voit arriver successivement les âmes de ses convives. Après qu'ils ont échangé des âmes d'interminables politesses, comme c'est l'usage entre Chinois, l'âme d'un maître d'hôtel vient annoncer que « l'âme de monsieur est servie » . Toute la compagnie se lève. On passe dans la
salle à manger, et chaque convive trouve, à côté de son couvert, la carte du festin, qui doit être conçue, à peu de chose près, en ces ternies :
Potage printanier à l'âme d'antilope.