‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 13 sur 61 · MORCEAU DE SCHUMANN · texte numérisé non relu

MORCEAU DE SCHUMANN

LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE

sûrement détourné d’entreprendre ce tableau, car, comme il le dit à Edwards, « il a horreur des mouvements, des scènes animées, il voudrait toujours faire des portraits, des personnages les uns à côté des autres, pour faire le mieux possible des études de têtes, de mains, de plis d’étoffe1 ».

Cette idée d’un groupe le hantait pourtant toujours et c’est sa propre famille qu’il parlait un peu plus tard de peindre, en y joignant Edwards qui avait accepté de venir poser, « quoique le Salon, ajoutait-il, n’eût plus le don de l'intéresser »; mais à la réflexion, la sagesse l’emporte, il renonce à ce grand projet et se résout à faire de simples natures mortes et des études, très sûr qu’il est, dit-il, qu’en continuant de travailler encore pour apprendre et par amour de l’art, il réussira à vivre tranquillement, à son aise, en se fortifiant de jour en jour dans la technique de son art. Et c’est ainsi qu’au lieu d’une grande scène il envoya au Salon qui allait s’ouvrir des fleurs et des fruits qu’il vendit par la suite en Angleterre, plus un portrait de sa sœur lisant qu’il ne traita pas moins sévèrement que le Toast. Il était décidément dans une période d’énervement, encore que ses deux tableaux eussent été bien placés, et écrivait à Edwards, peu après l’ouverture du Salon : « Je suis resté quelque temps à songer sur ce qui s’était passé là-bas, aux opinions, aux critiques. Plein de mépris pour tout", puis me disant que cela est ainsi, qu’il ne faut pas s’occuper d’autre chose que de peindre; la misanthropie la plus grande.

t. Lettre du 26 juin 18155.

2. « Pour tout » est bientôt dit, niais c’élail trop dire, car il excepte aussitôt de ce mépris général Courbet, Corot, Millet, Rousseau, etc.

FAN TIN-LATOUR

Je ne sais si c’est la maladie qui vient, mais je suis dégoûté de tout, je me sens personnel, seul de mon opinion1... »

Cependant l’heure approchait où Fantin allait renverser la fragile barrière qui le séparait encore du monde. Ne s’avisa-t-il pas, par une sorte de défi aux jurés comme au public, de peindre, pour envoyer au Salon de 1867, le portrait de ce peintre dont les œuvres provoquaient chaque année ou les colères du jury ou les éclats de rire de la foule, le portrait de ce Manet qui, l’année précédente, avait encore vu ses deux tableaux refusés, dont un fifre des voltigeurs de la garde impériale que Fantin jugeait « très bien, simple, très franc et très agréable » ? Or, ce portrait, merveilleusement peint, d’un homme élégant de sa personne et dont la tenue et le physique contrastaient avec l’idée que les nigauds avaient dû se faire de lui d’après ses tableaux, excita la curiosité générale et fut un des succès du Salon. Que les choses avaient changé en deux ans, depuis le jour où Fantin écrivait à Edwards à propos du Toast : « Je n’ai jamais eu autant de gens s’occupant de moi : ce sont des méchancetés inouïes partout, par exemple! Grâce à mon sujet et au portrait de Manet dedans. Nous sommes toujours ensemble : on est plus violent pour lui, mais plus méchant pour moi! » Cette fois-ci, ils se présentaient encore de compagnie, mais les méchancetés avaient cessé; les compliments commençaient et tel fut l’effet produit par ce portrait que Fantin reçut presque sur l’heure des propositions tout à fait inespérées.

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