Le château de la Lorie, prés de Se gré
commencement d’exécution, et le peintre qui se promettait de redoubler d’efforts pour surmonter les difficultés d’une pareille tâche, qui se sentait du reste en verve après avoir passé deux grands mois à faire des portraits, n’eut pas l’occasion de se distinguer « en allant toujours au vrai » pour réagir contre tout ce qui lui paraissait faux dans ce temps-là. C’est lui qui recula devant cette grosse besogne, effrayé qu’il était d’avoir à faire poser tant d’adolescents et de bambins qui auraient été d’assez mauvais modèles, et il donne très nettement les raisons de son refus dans la lettre qu’il écrivit alors à la duchesse douairière de Fitz-James : « M’étant convaincu de la très grande difficulté du tableau que je devais faire de vos petits-enfants, je me vois forcé de renoncer à mon entreprise, sentant la tâche au-dessus de mes forces. Dans un moment aussi important pour ma réputation, je craindrais de ne pas réussir ce tableau, ce qui me ferait le plus grand tort pour l’avenir. Après mon voyage à la Lorie et à Fontenay, j’ai reconnu l’impossibilité d’une pareille œuvre, surtout à cause du nombre d’enfants et de la difficulté de les faire poser... » Whistler, hélas! avait parlé trop vite lorsqu’il avait dit à son ami : « Je regrette bien que tu ne puisses venir me faire une visite; seulement la cause fait que je t’en félicite. Te voilà maintenant vraiment lancé dans le grand monde. Bravo! mon cher, j’en suis très heureux, et je suis sûr que le tableau que tu vas faire et dont tu me parles sera une bien belle chose. Envoie-moi un croquis dès que tu l’auras arrangé ! » Les seules toiles que Fantin termina de ce côté, dès l’été de 1 807, sont le portrait de la duchesse Édouard de Fitz-James et
l'I! LE I1H0UPE PE I. A FAMILLE DE F1TZ-JAMES, NON' EXE Fait au château de la Lorie, eu 1867.
Dessin tiré d'un album de croquis du peintre, au Musée du Luxembourg.
LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE
ceux de ses deux jeunes fils, de ses deux jeunes filles. Après le château de la Lorie, un autre château s’ouvrit devant lui, celui de Fontenay-Trésigny, en Seine-et-Marne, où la comtesse de Biron, belle-sœur de la duchesse de Fitz-James, pria Fantin de venir ébaucher le portrait de sa propre fille, afin de le terminer ensuite à Paris; et ce court séjour dans la Brie lui fut presque plus avantageux que sa longue station dans l’Anjou, puisqu’en plus du portrait de Mlle Marguerite de Biron, qu’il se vit contraint de ne pas exposer, il recueillit là plusieurs commandes de portraits qu’il exécuta par la suite : ceux de Mme de La Panouse, de Mme de Chaubry, de MIle Demachy et de son jeune frère, des deux MM. de Bon nova 1... Au fond, Whistler ne voyait-il pas juste lorsque, vers la même époque il écrivait joyeusement â son ami : « Nous deux, nous prenons les devants. C’est comme aux grandes courses, comme au Derby. C’est le pur sang qui gagne! Je crois que nous pouvons maintenant en être sûrs. Le champ est à nous »?
Non, Whistler ne se trompait pas en poussant ce cri de joie dans un accès de franchise et d'amour-propre; mais Fantin était plus réfléchi, plus modeste aussi. Pour lui, entre eux tous, les peintres indépendants, qui s’appelaient alors les réalistes, qui s’appelleront plus tard les impressionnistes , en révolte contre la règle académique ou les lois de la mode, il n’y avait pas de chef; il n’y avait que des camarades réunis par leurs idées d’indépendance, mais bataillant chacun à sa manière, en
F A NTI N- LA TOUR.
toute liberté d’action, sans se ranger sous aucune bannière, fût-ce celle de Courbet, car Fantin, tout en rendant hommage aux puissantes qualités du peintre, n’avait pas pu demeurer plus d’un mois dans batelier du maître d’Ornans. Et jamais F idée qu’il pût y avoir un chef parmi eux ne le choquait davantage que lorsqu’on prétendait l’affubler, lui, de ce titre, comme Legros avait essayé de le faire : « A propos du chef d’école, c’est comique, écrit-il à Edwards, le 2 janvier 1807. Voilà bien les histoires de Legros; voilà près de deux ou trois ans qu’il dit la même chose. Je lui ai dit ceci à Paris, à son dernier voyage : « Voyons, c’est bête; c’est un titre que le « public donne, on ne le prend pas; aujourd’hui, c’est, Manet « que l’opinion prend pour le chef, et c’est en effet celui qui a « le plus occupé les masses. » A ce compte-là, et s’il avait suffi de ne pas fuir ie tapage et de violenter le public pour obtenir un titre dont Fantin ne voulait absolument pas pour lui-même, est-ce qu’à son défaut Whistler n’aurait pas pu, sinon l’accaparer, du moins le partager avec l’auteur de Lola de Valence ?
Fantin n’avait donc pu rien envoyer au Salon de 1808; c’était, comme il le dit avec philosophie, une année de perdue à rattraper; il s’y employait de toutes ses forces, mais sans ligne de conduite bien arrêtée, et quoiqu’il fît de belles protestations dans ses lettres, affirmant qu’il considérait tout le temps passé comme une école : école d’étude d’art, école d’après nature, école de l'espèce humaine, — c’est de celle-là, disait-il, qu’il était le plus dégoûté; — quoiqu’il déclarât rester à la fois « l’étudiant des œuvres du passé, au Louvre, et l’écolier de la nature », il travaillait d’une façon incertaine et
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n’arrivait pas à se contenter lui-même, car il réserva le même sort aux deux toiles peintes pour le Salon de 1869. 11 détruisit aussi bien le Lever , qui avait été admis et représentait une femme s’éveillant, entourée de servantes empressées à la parer sous les rayons du soleil levant, que le tableau : Reflets d Orient, qui avait été refusé et montrait Schumann rêvant aux délicieux morceaux de piano qu’il intitula de la sorte. « Derrière lui el autour de lui je montre au spectateur les caprices de son rêve : c’est le reflet (l’Orient. Dans le vague on voit un intérieur de harem où dansent des aimées, intérieur éclairé par des lanternes; autour de l’aimée, des femmes font de la musique. Par une fenêtre entre un rayon de lune qui vient mêler sa lumière blanche et bleue aux lumières rose doré des lanternes; c’est un fond très vaporeux où se combinent le bleu et le rose doré, couleurs qui me semblent très propres au poétique de la scène. Entreprise difficile. Que voulez-vous? Je sens que je suis dans mon chemin; je sens en travaillant que peu m’importe l’opinion et tout le reste. Je me fais plaisir1... » Finalement, de toute cette scène, amoureusement combinée, il ne conserva que deux figures découpées qu’il intitulait l’une l'Aurore, l’autre la Nuit, et dont il fît cadeau par la su i t<3 à son ami Edmond Maître. Triste année, en somme, que cette année-là et où le sort semblait narguer le jeune peintre : ne découvrait-il pas au Salon, sous une signature inconnue de lui, certain tableau de renoncules qu'il avait donné autrefois ii un camarade et qui figurait là en meilleure place que son propre envoi, relégué sous les frises?