‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 18 sur 61 · Lettre du 30 juillet · texte numérisé non relu

Lettre du 30 juillet

Non, il ne chercha pas de refuge en Angleterre et passa tout le temps du siège à Paris, à côté de son père, mais dans la situation la plus pénible, obligé de rester couché par les froids les plus rigoureux pour ne pas geler dans sa chambre sans feu et travaillant toujours, tantôt dessinant dans son lit en se prenant lui-même pour modèle, tantôt peignant de mémoire ou d’inspiration... Enfin, la guerre est finie et la Commune n’est pas encore proclamée. Au commencement de mars, Pantin voit arriver son ami Edwards, comme une providence. En trouvant là tant d’esquisses, de fleurs, de natures mortes, le hamster anglais, à qui la suppression et le rachat de sa charge d’avoué de la marine laissaient le champ libre, devina qu’il y avait un coup de fortune à tenter : il débarrassa le peintre de toutes ces toiles qui l’encombraient, les dirigea sur Londres et entreprit de les vendre à des amateurs anglais.

L’affaire dut tourner assez vite selon les vœux d’Edwards, car moins tle trois mois après, il proposait à Pantin d’acquérir également Y Atelier aux BatignoUes, et c’était là une véritable aubaine pour le jeune peintre qui ne pouvait absolument pas suffire à ses charges de famille. « J’accepte avec grand plaisir, disait-il à son ami le fi juin 1871, au lendemain de la Commune; j’accepte avec grand plaisir; vous me tirez littéralement de la peine; cela me remettra complètement et me sortira de toutes les difficultés du moment : je serai en mesure, non seulement pour la vie de chaque jour, mais encore je pourrai payer les cinq loyers que j’ai en arrière et la pension de ma sœur qui est dans une maison de santé. Je

LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE

ne saurais trop vous remercier; je vous devrai beaucoup de me tirer de là. » Et de même qu’il s’était senti comme à bout de forces, comme écrasé sous les coups réitérés des événenements, de même, aussitôt qu’il se voit débarrassé des inquiétudes pour l’avenir, il reprend courage et retrouve sa belle ardeur au travail. « Il faut bien espérer, disait-il dans la même lettre, que l’avenir sera plus calme et que Paris pourra reprendre un peu d’activité. Vous savez que c’est ici qu’il faut que je me fasse une position, et j’y ai déjà tellement lutté! Au prochain Salon, je veux me présenter avec un tableau important, on doit pouvoir prendre sa place... Pour les choses de la vie, je suis bien décidé. Qu’est-ce que le temps? Rien. L’avenir est à moi, il me faut seulement [tasser quelques jours difficiles. Il y aura encore des jours pour la peinture en France, et je les veux à moi. »

Quelle grande place tiendront désormais dans la vie de Pantin ces amis d’Angleterre qui n’étaient pas seulement des gens à l’esprit pratique et de bon conseil, mais qui, par leur sens des affaires, surent aussi le servir et guider dans la partie matérielle de son existence! En effet, non seulement il s’ouvrait à M. et Mme Edwards de ses projets, leur communiquant ses idées, leur envoyant même des croquis de ses tableaux futurs; mais il s’en remettait à eux de la défense de ses intérêts, les consultait pour tout ce qui le touchait, fût-ce ailleurs qu’en Angleterre, et c’est grâce à leurs soins prévoyants qu’il pourra mener une vie tranquille et travailler à sa guise tandis qu’eux s’occuperont de placer maintes toiles de lui, vite appréciées au delà de la Manche.

Comment donc Cantin, qui peignait pour les Expositions de grands tableaux qui ne se vendaient pas et des portraits pour lesquels il demandait une rétribution dérisoire, aurait-il pu vivre s’il n’avait pas eu une petite réserve que ses amis de Londres lui constituaient par la vente de ses tableaux, ces admirables tableaux de fleurs que presque personne ne connaissait en France, qu’il expédiait directement en Angleterre, après la belle saison, et que les acheteurs attendaient là-bas avec impatience? Ainsi arriva-t-il que ces toiles éblouissantes de vie et de fraîcheur aient presque toutes échappé aux amateurs français, qui ne s’en seraient guère souciés peut-être, et qu’elles aient causé une surprise à peu près générale lorsque, reparaissant en nombre à l’Exposition rétrospective de l’œuvre du peintre, elles éclatèrent comme un feu d’artifice aux yeux du public émerveillé

1. Chose particulière : Fantin qui a peint de si nombreux tableaux de fleurs, n’a jamais fait qu’une seule lithographie représentant des fleurs, ce fameux Bouquet de roses (n° 26 du Catalogue Hédiard), qui fut exposé au Salon de 1880 et que Fantin donnait aimablement, comme il faisait de toutes ses lithographies en ce temps-là, à quiconque manifestait le désir de l’avoir, même sans être personnellement connu de lui. C’est cette pièce unique en son genre et comparable, moins la couleur, aux plus jolis tableaux de fleurs que le peintre ait brossés (ce Bouquet de roses, du reste, avait été d’abord peint à l’huile par Fantin), qui a monté si rapidement de prix en vente publique et qui, après avoir été cotée 21 francs, pas davantage, à la vente Aglaiis Bouvenne, en novembre 1894, puis 185 francs à la vente van Wisselingh, à Londres, au commencement de 1904, et, très peu après, 325 francs, à la vente Barrion à Paris, a brusquement sauté à 680 francs, à la vente Hédiard, au mois de novembre de la même année, puis à 960 francs, sans les frais, à la vente Gerbeau, en mai 1908. 11 s’agit là d’une des épreuves du 2e étal, tiré à 50 épreuves : qu’est-ce que vaudrait donc une des sept ou huit épreuves du 1er état?

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Salon de 1S77. — A M,,h Pantin l-.i lonr.

LÀ VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE

Mais revenons à l’année 1872. Fantin, dans son atelier ainsi débarrassé de tant d’esquisses et d’études qui s’y étaient accumulées depuis des années, se sentait l’esprit plus libre : à peu près délivré de tout souci matériel immédiat, il rêvait de frapper un coup comparable à celui qu’avait produit X Atelier aux Balignolles et décida de composer pour le premier Salon qui dût s’ouvrir après « l’Année terrible », une autre grande toile à personnages, où figureraient surtout des poètes, de jeunes écrivains habitués du passage Choiseul et de la librairie Lemerre. Un Coin de ta/de, tel était le titre de ce tableau qui n’eut pas, tant s’en faut, un succès comparable à celui de l 'Atelier, qui fut accueilli par de nombreuses plaisanteries traduisant les dispositions peu favorables du public, mais qui fut quand même immédiatement acheté par un jeune amateur anglais. A dater de ce jour, cependant, l’horizon s’éclaircit singulièrement devant Fantin. En 1873, il envoie au Salon deux toiles qui sont également appréciées : d’abord un portrait de femme lisant, qui n’est autre que celui de sa future femme; ensuite une nature morte : Coin de table , sorte d’étude préparatoire pour le précédent tableau portant le même titre et qui fut, après la mort du peintre, une des toiles les plus regardées à l’Exposition de l’Ecole des Beaux-Arts.

Au Salon de 1871, il n’cxpose que des Fleurs et objets divers ; mais il se rattrape l’année suivante en envoyant deux tableaux qui consolident sa réputation naissante et dont l’un, le double portrait de M. et Mme Edwards, fut vite classé parmi ses plus célèbres, tandis que l’autre, le portrait de Mllc E. Crowe, très goûté par les gens du métier, avait beau-

FAN TIN-LA TOUR

coup moins frappé les visiteurs ordinaires : une seconde médaille fut la consécration de ce double succès que le père du peintre ne put pas connaître, car le vieillard, très affaibli depuis quelque temps, s’était éteint à la veille de l’ouverture du Salon de peinture. « Tous les succès, même la médaille, écrivait Fantin à Edwards le 26 mai 1875. Me voilà hors concours et les jurys ne se mêleront plus de mes affaires; cela est vraiment singulier, ce succès!... Je suis bien étonné que vous n’ayez rien; il me semblait que c’était votre tour, mais c’est que vous êtes étranger. Mais Lhermitte, cela est étonnant : il n’est pas étranger. Enfin la justice des hommes... » En deux ou trois ans, Fantin avait donc gagné beaucoup de terrain; il se sentait désormais sûr de lui, ne comptait plus que de timides adversaires, qui faiblissaient de jour en jour, et n’avait qu’à marcher droit devant lui. Dans ces conditionslà, quel plaisir ce dut être pour lui que de faire, à l’automne de 1875, une tournée en Belgique et en Hollande où l’accompagnaient son ami Edwards et M. et Mllc Dubourg en qui, par élan réciproque du cœur et de l’intelligence, il allait trouver la femme prédestinée à porter son nom! Comme il était loin — heureusement pour lui — du temps où il écrivait à Edwards : « Si je me mariais? Non. La femme n’est pas pour moi; je la rendrais trop malheureuse1! »

Mais la lin de cette année-là lui réservait encore une rare jouissance : il allait entendre exécuter pour la première fois en entier le Roméo et Juliette de Berlioz, dont il n’avait pu con-

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