Lettre du 3 février
LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE
naître encore que des fragments épars aux Concerts populaires de Pasdeloup, et l’impression qu’il ressentit aux Concerts du Châtelet fut si profonde qu’immédiatement il sentit le besoin d’épancher son admiration débordante. 11 avait tout de suite brossé une esquisse, tracé un dessin, préparé une lithographie dont le sujet était toujours le même, où il se représentait, lui, le peintre, apportant une couronne au pied d’un monument devant lequel se tient la Muse de l’histoire en deuil, autour duquel se groupent ou pleurent les héroïnes célébrées par Berlioz. Cependant, une petite esquisse ou une simple lithographie ne suffisaient pas à traduire son enthousiasme : il prenait une grande toile, y transportait les mêmes personnages en grandeur naturelle, et envoyait au Salon de 1870 ce tableau considérable, dont le caractère allégorique, le titre un peu vague : l' Anniversaire et aussi l’inscription tracée sur le monument : .4 Berlioz, ne furent pas sans inquiéter le jury et troubler les visiteurs du Salon qui n’étaient encore, ni les uns, ni les autres, ralliés à Berlioz et s’étonnaient qu’on pût lui rendre un tel hommage. Aussi, cette toile, en signe de désapprobation qui s’adressait peut-être autant au compositeur qu’au peintre, fut-elle accrochée au plus haut des murs du Palais de l’Industrie et ne valut-elle à l’auteur, de la part des meilleurs juges, que des compliments peu nombreux, perdus au milieu de restrictions ou (h* franches critiques formulées par nombre de gens qui n’étaient, pas fâchés de faire payer ses récents succès au jeune peintre. Et si la voix d’un ami lui dut être agréable à entendre dans un tel conflit de blâmes et d’éloges, ce fut sûrement celle de
F AN TIN-LATOUR
us
Léon Valade, le délicat poète, un des convives du Coin de table, qui accorda son luth et adressa vite cà Fantin le joli sonnet que voici :
Sur la tombe où tu viens, Muse de l’harmonie,
Pleurer! — vois : consolant ta muette langueur,
Un groupe lumineux chante et rayonne en chœur,
Fait des créations vivantes du génie.
C’est Didon, soupirant sa jalouse agonie,
Marguerite, l’enfance adorable du cœur,
Juliette, jetée au bras de son vainqueur Par le premier amour plein d’extase infinie...
La froide Mort a pris le fils d’Orphée en vain :
Le hon peintre, dévot au maestro divin,
S’isole au premier plan dans une pose austère;
Et cette vision, ce rêve glorieux
Du triomphe posthume emplit l’àme cl les yeux
Pensivement baissés du pieux donataire.
Ce n’est pas seulement Berlioz qui fondit sur Fantin et le terrassa d’admiration en cette année 1876, Berlioz, dont il avait religieusement écouté les Troyens à Carthage, au Théâtre-Lyrique, quelque treize ans auparavant; c’est également Wagner dont il s’était déclaré l’ardent défenseur d’après ce qu’il avait pu entendre de lui dans les concerts, mais de qui il n’avait jamais vu un drame entier se dérouler à la scène, avec toute la pompe décorative et tout l’appareil théâ-
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