I . Livraison des Maîtres Artistes
consacrée à Fantin-Latour [28 février
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véritables ancêtres. En effet, si Fcuitin, descendant d'une famille italienne , s est apparenté par ses chefs-d’œuvre aux plus grands peintres flamands, si mainte assemblée célèbre de syndics, cl'échevins et de marchands nous saute à la mémoire en face de ses œuvres capitales , il n en est pas moins vrai que dé autres m.aitres, loin des brumes des Flandres, sous le chaud soleil d Italie, ont également composé de ces groupements de personnages inactifs ou peu s'en faut, réunis sur la toile par la seule volonté du peintre, et que !c Retour de Chasseurs de Giovanni da San Giovanni, ou la Bamboceiata de Dosso Dossi, pour ne citer que ces deux morceaux du Palais Pitti , font penser aux grandes toiles de Pantin , tout autant que les Syndics des Drapiers ou les Archers do Saint-Georges. Et s'il est pareillement exact , comme l’a vite aperçu l'esprit aiguisé de M. Anatole France, que ce digne héritier des grands peintres d Amsterdam, de Haarlem ou de Florence fut par excellence le peintre de ! amitié, n appartient-il pas à l amitié de lui rendre une très faible partie de ce qu'il a fait pour elle et de chercher, si maigrement que ce soit, à s'acquitte \r sans retard envers lui ?
En vertu de quelle loi secrète arrive-t-il donc que les évènements les plus précis, les faits les plus formels, même ceux qui datent d hier à peine et dont les témoins n'ont pas tous disparu , se déforment si vite en passant par la bouche des hommes ou la plume des journalistes? Il n' était rien qui choquât davantage Pantin -Latour, au courant de ses nombreuses lectures et pour tout ce qui touchait à son art, que ce manque d exactitude et cette substitution du romanesque à la réalité. Avec sa mémoire incomparable, oh tous les gens qu'il avait connus ou simplement entre-
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vus, tous les livres qu'il avait lus, tous les chefs-d'œuvre de la littérature et des arts dont il faisait son régal habituel s'étaient gravés d'une façon ineffaçable , il souffrait singulièrement dès quil découvrait la moindre erreur de date ou de fait, que cette erreur fut simplement l'effet d’une négligence accidentelle ou qu elle provint, comme il arrive trop souvent, d’une déformation réfléchie de la vérité, d'une histoire inventée à plaisir par quelque écrivain trop pressé pour prendre le temps de s'instruire. Il pestait alors contre ces individus, si peu respectueux de la vérité, qui travestissaient les faits sans scrupule, et Dieu sait combien de fois fai entendu sortir de sa bouche des apostrophes du genre de celle-ci : « Mais vous, les journalistes, vous qui tenez une plume, est-ce que vous ne devriez pas vous élever contre ces inventions saugrenues, au lieu de les répandre et de répéter ingénument les fables que certains dé entre vous ré arrêtent pas de débiter ? »
Sur les questions d'opinion, de doctrine, il était on ne peut plus large, du moins en ce qui le concernait , car, loin de s'irriter des critiques suscitées par ses œuvres, il s'en accommodait fort bien et les aurait presque provoquées , lui pourtant si irritable et si acerbe dès qu’on s’ attaquait aux maîtres dont il avait fait ses dieux dans la littérature et dans les arts. Mais qu’il rencontrât un détail inexact, un renseignement erroné sur son compte ou sur un point quelconque dé histoire que sa mémoire infaillible lui permettait de contrôler sans nulle recherche, alors il partait en guerre et fulminait contre les bavards et les faiseurs de phrases creuses. Des faits exacts et dûment vérifiés, voilà ce qu'il désirait trouver avant tout dans ses lectures, pour se former
ensuite une opinion lui-même au lieu d’en accepter une toute faite : « Ii nous faut un beau livre, plein de documents sérieux », m écrivait-il au moment où je travaillais à mon Hector Berlioz, frère cadet du Richard Wagner, qu’il se préparait également à illustrer.
H me souvient encore du jour où. ni improvisant reporter, sans savoir où ni quand mon interview pourrait paraître, je lui demandai de fixer définitivement mes souvenirs sur les origines et les destinées des trois grandes toiles, sœurs aînées cl' Autour du piano, qui forment avec celle-ci cette magistrale série de tableaux où « tant de beaux portraits, comme l’a dit un critique, raconteront plus tard, éloquemment, l'dme des intellectuels de la fin du xixc siècle ». Il me souvient de F empressement qu’il mit ci me répondre, de F insistance avec laquelle il revenait sur certains détails, cle la licite qu’il avait de lire un article où plusieurs points qui lui tenaient au cœur seraient définitivement éclaircis... Je ne pus cependant pas lui procurer ce plaisir, car F occasion cle publier tous les renseignements que je lui devais sur ses groupes et portraits d'artistes et cl' hommes cle lettres ne s'offrit à moi qui après qu’il eut disparu de ce monde, au moment où s’ouvrit F Exposition de son œuvre à F Ecole des Beaux-Arts.
Lorsque l’idée me vint cle F interroger de la sorte, il s' agissait pour moi de contrôler, pour lui cle rectifier et compléter ce que ma mémoire avait retenu de nos entretiens d’autrefois, et c'est de grand cœur qu’il s' g prêta. Mais quoique nous nous connussions déjà depuis longtemps et qu’il dût éprouver une satisfaction réelle à voir paraître un écrit de ce genre, il ne s’en était jamais ouvert à moi; bien, mieux, c'est seulement après sa mort <jue
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vu
j'appris qu'il attendait avec impatience la publication de ces lignes et que, sans ni en reparler, par derrière, il me reprochait, moitié riant, moitié chagrin, d’avoir oublié ce que je lui avais promis de faire. Hélas ! non, je ne l'avais pas oublié — et c’est pour réparer ce qu'il pensait être négligence de ma part et ce qui n était qu'un retard indépendant de ma volonté, c’est pour répondre à son grand amour de l' exactitude et de la vérité, que je publie aujourd’hui tous les- souvenirs que fai pu recueillir de sa bouche avec ceux qui me sont personnels ; que j évoque aussi / amateur passionné de musique qu'il était, en profitant largement des lettres inédites qui furent mises à ma disposition.
Mais comment avoir tant de lettres entre les mains, soit celles que Fantin adressait cl’ Angleterre ci ses parents, soit celles qu'il envoyait de Paris à ses amis d Angleterre , ou de sa campagne de Buré à ses amis de Paris, sans en tirer d autres renseignements instructifs (pie ceux- qui témoigneraient de son goût pour la musique? Comment ne pas y chercher surtout les manifestations de la pensée du peintre , les traces de la formation de son talent , les échos des luttes qu'il a soutenues, les explosions retentissantes de ses admirations et de ses antipathies , pour ne pas employer le gros mot de haines ; comment ne pas y puiser en un mot les précieux éléments d une ébauche de biographie complète, où I homme revivrait à coté cle / artiste, celui-ci au milieu de ses œuvres, celui-là au milieu de ses amis? C'est ce qu'il était peut-être téméraire à moi d entreprendre ; c'est ce que f ai pourtant essaye de faire, en laissant à d autres, beaucoup plus qualifiés, le mérite et l' agrément décrire sur Fantin le grand travail d ensemble , biographique et critique, auquel plus d un écrivain d art doit
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sûrement penser. Mais encore, au milieu de tant de notes, de lettres et de souvenirs, ai-je cru bon de pousser quand même au premier plan tes tableaux dont M . Gustave Geffroy a dit qu’ils « constituaient le chapitre le plus important de la vie d’artiste de Fan tin », c’est-à-dire ceux ■ de ses groupes ou portraits qui sont en quelque sorte du domaine public, parce qu ils représentent des gens dont le public peut désirer connaître les traits, ceux aussi sur lesquels le peintre, qui n aimait pas les indiscrétions, pouvait le plus librement s'exprimer.
« Ce sont là, écrivait naguère un critique avisé 1 , de véritables documents d' histoire et de pensée, des œuvres d’art très hautes gui seront recueillies par les musées de l'avenir, comme les tableaux des corporations de Rembrandt , de Franz liais, avec celte différence qu'au lieu de l'effigie d honnêtes et obscurs marchands, elles légueront celles d artistes et de penseurs. » Des artistes et des penseurs, soit! je n’y contredis pas pour plusieurs de ces modèles ; mais avant tout des camarades, des amis ou de simples connaissances du peintre. Et / amitié de Fantin, pour beaucoup d'entre eux, ne constituera pas leur moindre titre à /’ attention de la postérité.
J. L’Éclair, lô mai 1892.
10 Octobre 1908.