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CHAPITRE PREMIER

LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE

N’est-il pas singulier qu’un des peintres qui devaient faire le plus d’honneur à l’école française et qui, par les gens de tournure honnête et modeste qu’il aimait à peindre, par la simplicité des intérieurs où il plaçait ses modèles, semble avoir été — tous l’ont dit, les uns pour l’en louer, les autres pour l’en railler — le peintre par excellence de la classe moyenne et de la société bourgeoise, ait tenu, par ses origines, à la race italienne, à la race slave, et qu’il ait pu, un jour qu’on parlait beaux-arts, s’écrier sans trop d’invraisemblance : « Un sang trop mélangé coule dans mes veines pour que les questions d’école et de nationalité puissent beaucoup m’agiter?... »

Fantin descendait d’une nombreuse famille établie depuis des siècles dans le Briançonnais — elle avait dû venir autre-

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fois d’Italie, car ce nom-là est sûrement d’origine italienne, et l’on peut voir à Venise, sur la petite place où s’élève le théâtre de la Fenice, une église de San Fantino, avec un chœur remarquable de Sansovino, — mais depuis longtemps déjà les diverses branches de cette famille avaient ajouté quelque surnom à leur nom patronymique, afin de se distinguer entre elles. Notre peintre appartenait à une branche dont presque tous les membres avaient été dans la robe ou la finance, à commencer par ce Jean Fantin, fils d’un notaire d’Arvieux et subdélégué à Briançon, qui avait, le premier, vers la fin du dix -septième siècle, pris le nom de Latour, en raison d’un domaine que sa femme lui avait apporté en dot, non loin de la ville.

Dans le fait, si Fantin se rattachait à travers les siècles à l’Italie, nul ne s’en serait douté, car, avec son visage légèrement aplati et son front bombé, il se rapprochait très sensiblement du type semi-asiatique et rien qu’à le voir, on aurait deviné qu’il tenait de près à la race slave; sa mère, en effet, était Russe : elle était née dans le duché de Podolie, s’appelait Mllc Hélène de NaïdenofF et était la fille adoptive de la comtesse Zoloff, née princesse Kourakine. C’est à Chambéry que le père de Fantin, Jean-Théodore, né à Metz en 1805, avait rencontré Mlle de Naïdenolf et l’avait épousée, au mois d’octobre 1834; ensuite, il était revenu à Grenoble, où son talent de peintre était fort apprécié; après avoir commencé de travailler à l’école de dessin de Grenoble, il s’était formé tout seul en faisant des copies au Louvre, dans la galerie italienne où l’on ne voyait vers 1830 que de rares élèves d'In-

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grès), et là, dans une ville où on l’avait connu tout enfant, il faisait de nombreux portraits et peignait des tableaux religieux pour les églises ou les couvents. 11 vivait ainsi tranquille du produit de ses pinceaux, avec sa femme et non loin de son père, Jean-François Fantin, ancien officier de l’Empire qui avait servi dans la marine, puis dans l’armée de terre, avait pris sa retraite comme lieutenant-colonel d’artillerie et donnait à ses amis le spectacle singulier d’un ardent légitimiste, disciple enthousiaste de Rousseau, et d’un excellent officier, ennemi déclaré de la guerre. Est-ce qu’on ne pourrait pas, en raison de l’un ou l'autre de ces goûts, de cette sainte horreur de la guerre en particulier, trouver des affinités très sensibles entre le grand-père et le petit-fils?

Voilà comment Fantin naquit à Grenoble, le 14 janvier 1836, au deuxième étage d’une maison de la cour de Chaulncs, où son père s’était installé tout de suite après avoir contracté mariage. Il reçut les prénoms de Ignace-Henri-Jean- Théodore : Théodore, parce que c’était le prénom de son père; Jean, parce que c’était celui de son grand-père; Henri, parce que son parrain, frère aîné de son père, s’appelait ainsi; Ignace, enfin, parce que ce parrain, qui était jésuite et souhaitait que le nouveau-né entrât un jour dans les ordres, avait tenu à le mettre sous la protection du fondateur de la Compagnie : il marquait même une telle prédilection pour ce prénom qu’il n’appela jamais son neveu autrement qu’Ignace, alors que toute la famille l’appelait couramment Henri.

Si Fantin était né à Grenoble et s’il garda toujours pour cette ville, sans jamais y retourner, une certaine tendresse

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qui s’est traduite par des dons considérables au musée, il est vrai de dire qu’il n’en avait aucun souvenir précis, non plus que de la petite campagne de la Tronche où ses parents allaient passer l’été, et le contraire eût été surprenant, car il n’avait pas encore six ans lorsque son père, ayant perdu son propre père, le colonel en retraite, et ayant vu sa famille s’augmenter de deux filles : Marie et Nathalie, voyant d’autre part diminuer les commandes de portraits et de tableaux de sainteté, prit le parti de venir se fixer à Paris où il pensait que la fortune lui sourirait davantage. Il alla se loger avec toute sa smala, car il amenait avec lui non seulement sa femme et ses trois enfants, mais aussi sa somr et un de ses frères, au n° I de la rue du Dragon, dans une vieille maison (pii fait encore le coin de cette rue et de l’ancienne rue Taranne. C’est là cpie le petit Henri grandit et commença de s’instruire, étudiant mollement le latin sous la direction de son oncle Victor, inquiet surtout de voir se dresser, au bout de ses études latines, le séminaire où son oncle Henri rêvait de le faire entrer, et s’essayant avec beaucoup plus de goût à manier le crayon, comme il le voyait faire à son père, ayant même bientôt une tâche quotidienne à remplir, par exemple des modèles à copier. Car Théodore Fantin n’entendait pas que ce fut là un simple amusement pour l’enfant âgé de dix ans à peine, et voulait développer les dispositions qu’il voyait poindre chez le bambin; la règle de travail était assez sévère et le petit Henri ne devait abandonner une copie commencée qu’après l’avoir achevée avec l’exactitude la plus-minutieuse: aussi le gamin, quelquefois, quand il était à bout de patience, déchirait-il ou

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