‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 27 sur 61 · LS · texte numérisé non relu

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Salon de 18G1.

qui avait dû, paraît-il, poser auparavant avec Whistler clans V Hommage à Delacroix : c’est Fantin qui le dit lui-même à Edwards dans sa lettre du 30 décembre 1871, en ajoutant que si Whistler était à Paris, il aurait pu lui parler de cela, mais que Swinburne était devenu un trop grand personnage pour qu’on lui fit une proposition directe. Bien mieux, le peintre était tellement heureux d’entreprendre une semblable besogne qu’il défiait le monde en quelque sorte et s’écriait fièrement dans la même lettre à Edwards : « Ce que l’on dira (de l Anniversaire ), jamais cela ne m’a moins inquiété. Je fais de la peinture pour moi. Edwards, en qui j’ai confiance, me b; conseille; les autres, cela m’est égal. Je vais m’appliquer. J’ai une douzaine de têtes plus intéressantes les unes que les autres; une collection de portraits superbes. Ah! que Holbein en aurait fait une belle collection de dessins! »

Mais tout marchait trop bien, et voilà qu’une querelle, qui ne touchait en rien aux lettres ni aux arts, éclate un beau soir, au dîner des Vilains Bonshommes, où Fantin s’était risqué quelquefois, entre deux des modèles, qu’unissait cependant une affection des plus vives. Cette querelle, allant jusqu’aux voies de fait, fit grand bruit dans le monde littéraire. Alors, Albert Mérat déclara se retirer d’une société où les passions se déchaînaient avec une telle violence; il n’était déjà plus question d’amener là aucun des gros bonnets littéraires édités par Poulet-Malassis; Fantin modifia instantanément le plan de son tableau; Baudelaire en disparut; une haute touffe d'hortensias prit la place d’Albert Mérat, exilé volontaire, et le (loin de table , enfin, fut terminé juste à temps pour figurer

FAN TIN-LA TOUR

au Salon de 1872. Un Coin de table , disait le catalogue; le Dîner des Poètes, disaient les gens frottés de littérature; le Repas des Communards , disaient les artistes, en colportant un propos peu charitable de Charles Blanc, alors directeur des Beaux-Arts; et, par le fait, il n’y avait guère que des poètes autour de cette table : Ernest d’Hervilly, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, le doux Léon Valade et Camille Pelletan, Elzéar Bonnier, Emile Blémont, de qui Fantin avait fait un portrait isolé deux ans auparavant, et Jean Aicard.

Ce tableau-là, contrairement à ce que racontèrent certains journaux quand le peintre mourut, n'a pas fait de longs voyages. Après avoir été vu à Paris, il figura dans une exposition organisée à Londres par Durand-Ruel et fut tout de suite acheté par un jeune Anglais, M. Crowley, qui étudiait la médecine et marquait beaucoup de goût pour la peinture. Au bout de peu d’années, ce collectionneur, qui s’était formé une très belle galerie, vint à mourir, et son frère, qui hérita de lui après que leur père fut mort à son tour, se trouva fort embarrassé par cette grande toile qu’il ne savait où mettre (il l’avait placée tant bien que mal par terre, avec des meubles devant pour la garantir) : i! manifestait en toute occasion le projet de s’en défaire. Fantin, informé de cela par Mine Edwards, en avertit son ami Tempelaere, (pii se rendit tout de suite à Reading, acheta ce tableau, l’apporta en France et le vendit ensuite à l’un dos écrivains ayant posé devant le peintre, M. Emile Blémont : cela se passait dans le courant de 1897. Voilà, d’après le récit même que Fantin m’en a fait, comment ce tableau revint en France, et cela sans avoir été jamais destiné par Fantin à

personne, sans qu’il y ait jamais eu de vente publique ni d’enchères, sans que nul autre que le peintre se soit jamais avisé de le faire revenir dans son pays d’origine : lout ce qu’on a raconté d’autre à ce sujet est pur roman, et celui qui a répandu ces belles histoires connaissait si mal Fantin, qu’il le rattachait à la famille du pastelliste Latour.

Après ces peintres et ces poètes, Fantin pensa souvent — et longtemps — à composer un groupe de personnes faisant ou écoutant de la musique (il projetait d’abord de peindre un chœur de dames) ; mais tantôt la difficulté de trouver des modèles à sa convenance en plus de Maître et de moi, tantôt l’ennui d’avoir à faire poser des dames, le faisait reculer. Finalement, après qu’il eut rencontré en Chabrier le personnage, ni trop connu, ni trop obscur, mais propre à figurer devant un piano, qu’il désirait mettre au centre de son tableau, Fantin prit simplement diverses personnes avec lesquelles il était en relation plus ou moins suivie ou qu’on lui fit connaître et c’est ainsi que se groupèrent autour d’Emmanuel Chabrier, d’abord les deux amis dont il pouvait disposer à sa guise : Maître et moi, puis le violoniste Boisseau, l’écrivain d’art Camille Benoît, le juge d’instruction Lascoux, le compositeur Vincent d’indy et le romancier-critique Amédée Pigeon.

Tout fut terminé, sans trop de presse à la fin. pour b* Salon de 188b, où cette toile, que le peintre* avait tout simplement intitulée* : Autour du piano , semh'va autant d’admiration parmi les connaisseurs epie de* curiosité'* dans le* public; de là ce tableau alla directement à Londres, puis à Bruxelles <*t à Munich avant d’arriver chez celui epii s’en était assuré la

possession dès le premier jour. « Notre tableau, notre succès va bien », disions-nous en plaisantant avec Fantin, comme celui-ci l’écrivait plus tard à Mme Edwards, dans la lettre où il lui apprend que l 'ami qui avait beaucoup contribué à lui faire entreprendre cette grande toile en était devenu l’acquéreur et ne s’en séparerait presque sûrement jamais : le fait est qu’elle est toujours à la place où le peintre a pu la voir accrocher, il y a de cela vingt ans passés.

Outre ces quatre grands tableaux, Fantin a encore peint quelques portraits — cinq ou six en y comprenant le sien - — qui sont en quelque sorte du domaine public ; mais encore fallait-il, pour que Fantin se décidât à peindre ces gens-là, qu’ils fussent bien de ses amis et posassent devant lui comme simples modèles de profession. Du reste, en fixant de nouveau les traits de Manet ou ceux de votre serviteur, il n’augmentait pas en réalité le nombre des œuvres dont les simples curieux pourraient s’occuper un jour, en dehors de toute question de peinture, et c’étail bien alors son ami Manet, son ami Jullien, — ce n’était ni le peintre, ni l’écrivain, — qu’il acceptait défaire vivre isolément surla toile, exactementcomme quand il entreprit le double portrait de M. et Mme Edwards; comme aux jours où il prenait pour premiers modèles, après lui-même et ses deux sœurs, soit son camarade d’atelier Alphonse Legros (1856 et 1858), soit le peintre anglais Ridley (1861), dont les portraits, très ignorés, restèrent si longtemps

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Salon de 1875. — National t lullcri/ , à Londres.

accrochés dans l’atelier du peintre avant d’être acquis par de clairvoyants collectionneurs. Là s’arrêtent les rares images de gens appartenant au public que Fantin, qu’on sollicitait en vain de tant de côtés, se décida à faire et lit avec plaisir parce qu’il travaillait par amitié.

Tout d’abord le grand portrait d’Alphonse Legros, ne l’oublions pas, fut brossé comme en se jouant par Fantin dans le seul but de remplir un des cadres qu’Otto Scholderer, retournant à Francfort, l’avait prié de lui faire envoyer et qui auraient payé beaucoup plus cher à la douane allemande, comme cadres neufs, s’ils eussent été expédiés vides, que comme objets presque sans valeur, du moment qu’ils entouraient un morceau de peinture quelconque. Ensuite, quand il fit poser devant lui le jeune Ridley, arrivé récemment d'Angleterre, Fantin le considérait tellement comme un modèle d’occasion qu’il envoyait cette toile au Salon de 1861, où elle fut admise, non pas comme un portrait réel, mais sous la vague mention d 'Etude d'après nature. Et qui donc, au surplus, parmi les visiteurs qui arpentèrent cette année-là les salles du Palais de l’Industrie, se serait inquiété de découvrir le nom du modèle ou même celui du peintre, tous les deux également obscurs ?

A l’époque on Manet posa devant Fantin, dans une attitude que lui-même avait choisie et qui lui était habituelle, l’auteur d Olympia se trouvait dans la période la plus batailleuse de sa carrière, en butte aux sarcasmes des artistes, aux quolibets de la critique. Aussi Fantin, en peignant alors son compagnon des jours d’étude au Louvre, en exposant ce portrait

FAN TIN-LATOUR

en 1867, entendait-il bien manifester à la fois son affection pour l’homme et son admiration pour le peintre, ainsi qu’en témoigne une dédicace toute spéciale, presque provocatrice, inscrite au bas de la toile : A mon ami Edouard Manet.

Pour ce qui regarde Edvvin Edwards, cet avocat, peintre et graveur à beau-forte, qui était né à Framlingham (Suffolk) en 1823 (il avait donc treize ans de plus que Fan tin) et mourut à Londres en 1879, Fantin, nous le savons, étant allé le voir à Sunbury, en 1864, avait commencé par le représenter, dans une gravure à l’eau-forte, jouant de la flûte avec Mmc Edwards au piano. Nous savons aussi par les lettres de Fantin qu’il était fort ennuyé d’avoir accepté de faire cette planche pour Cadart et Luquet, les éditeurs de la Société des Aqua-lortistes ; qu’il soumit à Bracquemond ce qu’il appelait en riant son « grattage » et que celui-ci, ayant jugé qu’on pouvait en tirer quelque chose, à condition d’enlever les noirs, y donna quelques coups de burin pour la faire passer : « C’est si difficile, écrivait Fantin, de faire ce qu’on n'a pas appris! » Mais c’est seulement pour le Salon de 1875 qu'il composa dans son atelier de Paris le groupe de M. et Mme Edwards, auquel sa célébrité naissante allait s’accrocher h

De ces deux tableaux, qui reparurent à l’Exposition centennale de 1889, l’un, le portrait de Manet, a trouvé sa place

I . En se reportant à la lettre de Fantin reproduite en fac-similé à la page 77, on verra combien le tableau tel qu il fut exécuté, tout simple et débarrassé des accessoires emblématiques auxquels Fantin avait d'abord pensé, est préférable au premier projet, où « la Muse inspiratrice, en Ange gardien » semblait être un ressouvenir du célèbre portrait de Cherubini, par Ingres.

définitive au musée de Chicago; l'autre, le portrait de M. et Mm0 Edwards, a la sienne à la National Gallery, Mme Edwards en ayant fait don au grand musée de Londres aussitôt qu’elle eut appris la mort de l’auteur. Et si l’on ne peut qu’approuver celle-ci d’avoir fait à son pays ce magnifique cadeau, si l'on doit féliciter l’Amérique d’avoir su s’emparer d’une toile aussi célèbre que le Portrait de Manet , ne faut-il pas déplorer que le portrait d’un peintre comme Manet par un peintre tel que Fan tin, que ce gage d’une amitié constante entre deux artistes français qui auraient pu devenir rivaux, que ce tableau auquel nous aurions dû doublement tenir soit perdu pour la France et que notre administration des Beaux-Arts, lorsqu’elle pouvait facilement l’arrêter, l’ait laissé partir pour Chicago?

Après ces toiles qui sont capitales dans son œuvre et marquent des points lumineux dans sa carrière, Eantin ne peignit plus que deux portraits qui ne fussent pas ceux de simples particuliers : le sien propre et celui d’un ami. En 4883, il fit de lui-même un portrait définitif pour l’envoyer au Salon triennal officiel qu’on projetait d’ouvrir tous les trois ans, vers l’automne, au Palais de l'Industrie, et qui n’eut lieu que cette année-là ; puis, quatre ans après, il peignait le mien, sans doute afin de me dédommager do la place un peu sacrifiée que j’occupais dans Autour du piano, et l'exposait au Salon de 1887. Pmi de tableaux ont autant voyagé que ceux-là, allant soit en Angleterre et en Danemark, soit à Bruxelles et à Munich, etc., avant de se fixer, le premier à Florence, au Mu sée des Offices; le second à Paris, tout à côté i\ Autour du piano.

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FA N TIN-LATOUR

Voilà quels sont, et vous voyez qu’ils peuvent compter, les groupes ou portraits peints par Fantin- Latour qui présentent déjà ou pourront présenter un jour quelque intérêt d’histoire. 11 est vraiment curieux qu’un peintre qui se serait refusé à voir jamais poser devant lui quelque homme célèbre, et qui vécut toujours en dehors du monde, à l’écart de tout cénacle ou de toute école, ait tant travaillé pour l’avenir, ayant fixé sur la toile les traits d’un grand nombre d’artistes ou d’écrivains militants avec lesquels il avait fait cause commune. Et c’est bien le bon combat qu’il combattit sans relâche, car toutes les causes d’art, de littérature ou de musique auxquelles Fantin se trouva adhérer et qu’il défendit ou plutôt qu’il exalta à sa manière, ont fini par triompher. L’alliance était toute naturelle qui devait s’établir entre cet artiste d’une indépendance absolue et tant de libres esprits de son époque : aussi pourra-t-il passer à bon droit dans l’avenir pour le peintre, non pas spécialement des Impressionnistes, des Parnassiens ou des Wagnéristes, ce qui l’aurait fort irrité, mais plus largement des hommes d’avant-garde et des indépendants.

LE V É N U S Lî E R G

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