CHAPITRE III
UN PEINTRE MÉLOMANE
Qu’un peintre goûte infiniment la musique et s’y délecte, qu’il s’y exerce même et qu’il en exécute à ses moments de loisir, il n’y a rien là que de naturel, et tout aussitôt nous revient en mémoire le souvenir d’Ingres qui n’était pas médiocrement fier de son agréable talent sur le violon ; mais qu’un peintre aime la musique au point d’y trouver un puissant réconfort dans ses jours de fatigue ou de doute, qu’il soit épris de l’art des sons jusqu’à chercher dans les chefs-d’œuvre des maîtres les sujets de la plupart de ses dessins ou toiles d'imagination, lui, le peintre de la réalité et de la vie, de la vie chez les hommes et chez les fleurs, voilà ce qui est tout à fait exceptionnel, peut-être unique, et ce qui est maintenant à considérer chez Fantin-Latour.
Par combien de compositions idéales : peintures, pastels ou lithographies, n’a-t-il pas témoigné de la profonde admiration que lui inspiraient les plus hautes créations de l’art musical, de la sensibilité si avisée, de I instinct si sur (pii le poussèrent dès b* premier jour vers les maîtres discutés,
FANTIN- LATO U R
méconnus, injuriés, mais à <|ui un avenir plus ou moins rapproché réservait une réparation triomphale! Certes, ses œuvres peintes ou gravées parlent avec éloquence et suffiraient à dire à ceux qui ne l’ont pas connu quelle influence ont exercée sur lui les plus grands maîtres de la musique au xix° siècle; mais n’est-il pas piquant de saisir sur le vif, dans l'instant même où il les ressentait et les confiait à des amis, l’expression de ses sentiments d’admiration et de son enthousiasme en présence des œuvres qui se révélaient à lui et le troublaient si fort qu'il regrettait parfois de n’avoir pas reçu du ciel le don de création musicale, afin de pouvoir se livrer plus complètement à l’art qui lui procurait d’aussi vives jouissances?
Si Fantin fut, durant toute sa vie, très désireux d’entendre de la musique et s'il s’absorbait, des soirées entières, dans l’audition d’œuvres exécutées d'une façon plus ou moins brillante par des amis partageant ses admirations et ses antipathies; s'il fréquenta beaucoup les théâtres et les concerts avant de se renfermer dans sa tour d’ivoire de la rue des Beaux-Arts, c’est surtout en deux circonstances bien déterminées qu'il se sentit bouleversé par le démon de la musique : d’abord au moment de la grande vogue des Concerts populaires qui le passionnèrent, lui et tous ceux de son âge, en leur révélant quantité de chefs-d’œuvre dont ils ne connaissaient jusque-là que le titre ou qu'ils devaient se contenter de jouer au piano; ensuite, à l’heure des premières représentations de Bayreuth, auxquelles un ami lui procura inopinément le moyen d’assister. Or, à ces deux époques, Fantin fut comme emporté
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par le désir de communiquer à d’autres ses joies, ses surprises, ses enthousiasmes; d'enflammer ses amis comme il l’était lui-même, et ce sont ces lettres-là qui vont nous permettre de le voir sous le coup immédiat des émotions qu’il avait ressenties, de les lui entendre traduire en un langage d’autant plus vibrant qu’il est moins apprêté et plus familier.
C’est pendant les trois séjours que Fantin fit en Angleterre en 1859, 1861 et 1864, tantôt à Londres chez le célèbre graveur Seymour lladen, beau-frère de Whistler, tantôt à Sunbury, chez M. et Mme Edwards, qu’il eut la révélation de la musique et du maître qui devaient exercer tant d’empire sur lui. II rencontra là, en effet, des dames très au courant de la musique allemande, et il se rappelait toujours avec quelle émotion, mêlée de surprise, il avait entendu chanter par une jeune Grecque, M"° Ionidès, qui devait épouser le pianiste, écrivain et conférencier bien connu, Edouard Dannreuther, une mélodie d’un compositeur totalement inconnu de lui : Mondnacht (titre français : l'Heure du Mystère ), de Robert Schumann. Certes, la commotion physique qu’il avait ressentie en entendant exécuter la Prière de Moïse par un orchestre très nombreux au moment même où il entrait dans le colossal Palais de Cristal, avait été plus violent**, et c’était encore là un des souvenirs de Londres qui lui revenaient le plus volontiers; mais si grande que fût déjà et que dût rester son admiration pour Rossini, admiration qu’il étendait, un peu par esprit de contra-
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diction, jusqu’à Zelmira, jusqu’à Bruschino peut-être, il est certain que l’émotion que lui avait causée une simple mélodie de Schumann avait été autrement profonde, autrement décisive, autrement féconde. Ici les faits parlent plus haut que les paroles : quoi qu’il en pût dire, jamais Rossini 11e l’atteignit,
comme Schumann, au plus profond du cœur.
Si Fan tin s’était décidé à traverser la Manche, c’était, nous le savons, pour répondre aux pressants appels de Whistler qui désirait lui faire connaître son pays d’adoption, le présenter dans sa famille, et nous savons aussi quel accueil il avait reçu du beau-frère de Whistler, quelle vie plantureuse et toute nouvelle pour lui il menait là-bas : « Lunch ou goûter, un goûter où j’avale deux ou trois tranches de roastbeef. J’en mange, de la viande, et de l’excellente! Bonne religion qui n’a pas de jours* maigres! Le tout arrosé de Xérès1. » Puis, par Whistler, il avait connu Ridley qui travaillait à Paris, et Ridley, ayant reçu la visite de son compatriote Edwards, avait mis celui-ci en rapport avec Fan tin, de façon que dès son 1. Lettre à ses parents, du 17 juillet 1859.
Si M. Gérôme ou M. Cabanel se permettent de passer à portée de ma canne, voilà des gaillards qui n’ont qu’à bien se tenir.
Caricature de Bertall d’après le Portrait de Manet ( Journal amusant, 8 juin 1867).
l>0 li TR A I T 1) li l)OU A R I) M A N HT Sillon de 1 807 . — Art Institut?, à C.liicago.
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second voyage en Angleterre, le jeune peintre accepta d’aller passer quelque temps chez les Edwards; là, tout de suite, il s’était senti en confiance avec ses hôtes, si bien qu'il les prit dès lors pour confidents de ses joies, de ses craintes, de ses espoirs. Et telle fut l’impression de calme et de repos bienfaisant qu’il éprouva dès le premier jour à Sunbury, auprès de ses nouveaux amis, qu'il lui suffisait de s’en souvenir, disait-il, pour retrouver un peu de cette tranquillité perdue. Aussi rien ne le tentait davantage que de refaire un tel voyage et de retourner dans ce Sunbury qu’il appelait plaisamment, d’après Edwards, son hôtel des Invalides : « Oh! le bel hôtel, s’écriait-il, et ces soirs d’été, et la Sonate pathétique, et Beethoven 1 !... »
1862 : c’est l’année où le nom de Richard Wagner, hué et sifflé l’année précédente à notre Opéra, reparaît sur une affiche à Paris, grâce au courageux Pasdeloup qui, le 10 mai, quatorze mois après la déroute de Tannhæuser, ose bien jouer pour la première fois la grande Marche du concours, non sans avoir la prudence de la mettre à la fin d’un concert de bienfaisance au profit de l’Œuvre de Notre-Dame-des-Arts. Fantin y court : « Eh bien! Wagner marche donc dans l’esprit des foules ! écrit-il sur l’heure à Edwards. Je regrette toujours de voir mes adorations adorées par d’autres, surtout quand cela arrive à la masse du monde. Je suis très jaloux quand j’aime. » Et d’enthousiasme, impatient de proclamer son « amour » , aussi vite qu’il a pris la plume, il saisit son crayon et, pour célébrer ce premier triomphe de Wagner 1. Lettre à Edwards, du "23 novembre 1861.
à Paris, compose celte belle lithographie du Venusberg, qui, complètement transformée, deviendra, deux ans plus tard, le tableau à l’huile admis au Salon de 1864, en même temps que Y Hommage à Delacroix.
Au mois de septembre de cette même année 1864, Pantin, alors âgé de vingt-huit ans, retournait à Sünbury où la vie lui semblait si douce, où il se faisait expédier par sa mère des pièces de piano, de Schumann, destinées à Mme Edwards; où il dessinait la curieuse et très rare eau-forte qui représentait Edwards jouant sur la flûte un morceau de Schumann avec sa femme qui raccompagne au piano; d’où il écrivait enfin à ses parents : « Que vous dirai-je de nouveau? Rien. J’ai commencé à travailler, je suis heureux, je crois que c’est tout. Ta lettre, ma chère mère, m’a fait grand plaisir et je vais répondre en la relisant, car que vous dirais-je? Que je relis les Misérables qui me font grand plaisir, que la musique de Schumann que Madame joue dans la chambre à côté est superbe, que j’entre dans un monde musical qui me plaît beaucoup. Cette musique de l’avenir, je la pressentais. C’est celle-là que j’aimerais faire si j’étais musicien, hélas! »
Ce dernier séjour à Sunbury avait sensiblement resserré les liens entre ses amis d’Angleterre et Pantin, si bien que leur correspondance prend alors une tournure plus familière, une correspondance où la musique tient une large place en raison des œuvres auxquelles il s’était initié chez les Edwards et de leur commune admiration pour l’auteur de Manfred. « J’envoie en même temps que ma lettre, - — écrit-il en octobre 1864, soit très vite après son retour à Paris, —
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j’envoie en même temps que ma lettre une Vie de Robert Schumann , que le marchand de musique m’a indiquée. Madame, lisez-la, je vous prie. Cela vous servira pour jouer cette musique; c’est court, mais c’est très utile pour comprendre ce grand artiste. Il faut s’ètre attendri, avoir connu les souffrances de cette vie pour bien comprendre cette musique. Oh! je suis tout entier au culte de ces grands artistes. Voilà ma religion, l’Art; voilà le seul idéal, la seule chose pure dans l’homme... En attendant le travail, l’envie de reprendre mes études, je me laisse aller à la musique. Hier c’était le premier Concert populaire de musique classique, dont je vous ai parlé. J’y ai été. C’était Jubel-0 aventure, de Weber, avec le chant national anglais à la fin. Une superbe symphonie de Haydn avec un adorable minuello. Quelle belle musique! La polonaise de Struensée (opéra joué en Allemagne), de Meyerbeer, m’a paru n’avoir pas la grandeur de toute la musique de ce concert. Un andante de Mozart, vous savez : Mozart, c’est tout dire, un andante de cet ange! Puis, pour finir, la grandiose symphonie de Beethoven en ut mineur. C’est foudroyant, l’on est emporté dans un monde splendide. Schumann a dit quelque chose de bien : « C’est haut comme le ciel, c’est profond comme la mer. » Oui, l’on est là, au centre, pris de vertige; on ne sait où l’on est entraîné sur ces ‘hauteurs, dans ces profondeurs... »
Puis, après avoir entretenu ses amis de choses qui n’ont pas trait à notre sujet, il ne se tient pas de terminer sa lettre comme il l’avait commencée, en parlant de Schumann, en célébrant les louanges de celle auprès de qui, disait-il, le
maître, brisé par le travail, devait être si heureux de reposer sa tète fatiguée. « Je crois que quand vous lirez la vie de Schumann, cela vous intéressera comme moi, quoique dans un autre milieu. Moi, je l’ai lue sans désemparer. J’étais au Louvre, assis devant les Rembrandt (c’est mon « éternelle rumeur » à moi), et j’ai été bien intéressé. Sous cette biographie je vois une nature que je comprends. Qu’il a été malheureux. Que Clara Schumann a dû être pour lui une Providence! Elle est bien intéressante, avec cette continuelle persistance à faire entendre ses œuvres après sa mort. Comme cela doit être doux pour lui quand il l’entend ! Que la femme est merveilleuse quand elle est comme celle-là!... Vous verrez cette vie terrible avant son mariage, quand elle jouait dans les concerts, vous le verrez jaloux de ces gens du monde n’aimant rien et toujours prodigues des compliments qu’ils savent dire, puisqu’ils les débitent à toutes les femmes. Ce piano devenu presque impossible, cette famille en lutte, voilà l’explication de sa folie et, sans Clara, cela serait venu plus vite; nous lui devons son œuvre peut-être. Ce sera un pèlerinage pour moi, si cet hiver elle vient à Paris donner des concerts1. »
Cette admiration reconnaissante pour Clara Schumann, en raison de l’influence qu’une compagne aussi aimante et dévouée peut et doit exercer sur le génie et les créations de l’artiste à qui sa vie est associée, se manifeste à diverses reprises dans les lettres du peintre, comme s’il eût souhaité,