‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 29 sur 61 · Lettre du v24 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du v24 octobre

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Lithographie originale (1873) .

UN PEINTRE MÉLOMANE

pressenti le bonheur que l’avenir lui réservait à lui-même. Un jour, comme son enthousiasme croissant pour Schumann l'avait fait causer, lui si peu liant d’habitude, avec un autre habitué des Concerts populaires, ce dernier, qui avait eu plusieurs fois l’occasion d’entendre jouer Clara, parlait d’elle à Fantin qui se hâtait de rapporter ces discours à Mme Edwards : « J’avais entendu parler d’elle, disait cet amateur, de sa tendresse pour son mari, de son amour pour la bonne musique. Je vis paraître une femme en noir, très simple, non plus jeune, mais qui avait dû être belle, de cette beauté que les artistes aiment ; elle se met au piano tout simplement, avec respect, sans musique devant elle, et joue une sonate de Beethoven. Dès les premières notes, je compris que j’entendais quelque chose de nouveau, c’est-à-dire une artiste ; tous les souvenirs de pianistes s’envolèrent. Je n’avais pas là un de ces exécutants qui jouent, comme l’on dit, avec inspiration ; c’était un jeu pur, précis, mesuré, rigoureux. Tout d’abord, j'avais été pris d’attention pour quelque chose de nouveau, puis, au bout d'un quart d’heure, un intérêt très grand, puis l’enthousiasme, provoqué par le mérite de ce respect pour l’Art, pour l’œuvre de l’artiste. C’était un respect qui ressemblait au recueillement de la prière; je venais d’entendre enfin la musique d’un homme aimé, de voir un artiste compris et vénéré. Ce fut très beau lorsqu’elle joua des œuvres de son mari, et je ne puis vous en dire davantage, il faudrait l’entendre; c’était la compréhension et le respect même que le jeu de cette grand»' artiste ! » — « Moi, Madame, ajoute Fantin, moi, enthousiaste et bien un peu fou, à ce que

FAN TIN-LATOUR

m’a dit cette personne, je pensais que Schumann devait être là, peut-être, non pas l’homme, mais l’artiste, heureux et reconnaissant. Elle doit le penser aussi, j’en suis sûr. »

Le jeune peintre va également passer quelques soirées aux Italiens. Il y entend Don Giovanni, dont l’ouverture lui rappelle les agréables séances de musique à Sunbury, chez ses amis; Don Giovanni, merveilleux, dit-il, mais bien mal exécuté par de mauvais chanteurs, exception faite de la Patti dans Zerline, « avec un commandeur semblable à un garde national en plâtre et qui a fait éclater de rire toute la salle ». Il y entend aussi la Traviata, « musique d’enragé, peu de musique, c’est vrai, mais quelque chose d’un homme passionné, ce qui est rare aujourd’hui » ; puis, tout de suite après avoir émis ce jugement qui surprendra un peu ceux qui se rappellent comment il parlait de Verdi sur la fin de sa vie : « Rentrons dans Part, ajoute-t-il dédaigneusement; je suis un fervent du Concert populaire. J’ai fait amende honorable à Mendelssohn; vraiment, pour le bien juger, l'orchestre est indispensable. Dans ce Songe d’une nuit d'été, il est merveilleux de sonorité, il a des effets d’instrumentation superbes, il remplace beaucoup par cela les idées mélodiques h »

Mais quel n’est pas son chagrin, on pourrait presque dire son désespoir en entendant très peu applaudir et beaucoup siffler à ce même concert une « superbe symphonie » de Schumann (c’était celle «ni si bémol, dont Pasdeloup donnait ce jour-là la première audition) ! « Les chut 1 chut! m’entraient

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