‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 31 sur 61 · Lettre du 27 novembre Lstil · texte numérisé non relu

Lettre du 27 novembre Lstil

F A N TIN-LATOUR

amateur de peinture lui lit plusieurs achats et commandes qui n’étaient pas à dédaigner.

Quant aux deux dames françaises à qui Fantin fut redevable d’entendre, dès cette époque, la suite complète des Reflets d'Orient, elles étaient toutes les deux d’habiles pianistes : l’une, M'ne Paul Meurice, li lie du peintre Granger, l’élève d’Ingres, aurait pu se livrer tout à l’art musical, car elle sut, à l’occasion, tirer parti de son talent sur le piano en donnant des leçons; l’autre, Mme Edouard Manet, née Suzanne Leenhoff, Hollandaise d’origine et fille d’un organiste, était une exécutante très brillante, très versée dans la musique classique et très initiée aussi à la musique allemande moderne que si peu d’amateurs soupçonnaient alors en France. C’est pour elle que Théodore de Banville, quelque dix ans plus tard, rimera les vers suivants, sous forme d’envoi, en lui adressant un exemplaire de ses Exilés :

La musique aux charmantes voix S’éveille et chante sous vos doigts,

Parlant des cieux qu’elle devine;

Et mes vers, oiseaux las d’errer,

Volent vers vous pour s’enivrer Des sons de la lyre divine

Mais comment Fantin, après avoir fait la sourde oreille aux compliments, que M'ne Meurice essayait de lui adresser au Louvre, — « Je déteste ce petit poseur! » s’était-elle écriée un jour, — avait-il fini par se laisser entraîner dans un salon où fréquentaient nombre d’artistes, de musiciens, de peintres, de littérateurs, en un mot « tout le monde Hugo

t.illi'iirrapbie originale {1873)

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La musique aux charmantes voix S’éveille et chante sous vos doigts,

Parlant des deux qu’elle devine; .

Et mes vers, oiseaux las d’errer,

Volent vers vous pour s’enivrer .

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U N PEINTRE MÉLOMANE

et Cie »? Ce fut tout de suite après son retour d’Angleterre, en 1864, que les avances et politesses redoublèrent et qu’il se laissa conduire chez Mme Meurice par Bracquemond, Manet, Champfleury, à la suite d’une très aimable invitation à dîner qui ne lui permettait pas, dit-il, de continuer à faire le paysan du Danube. « ... Conversation sur la démocratie, écrit-il. Je ne suis nullement dans ces idées et je dis que l’art n’a rien à voir là. Je parle de mon projet de voyage à Jersey pour le tableau Hugo; on est très étonné et j’ai vu que l’on en causerait en famille. Après tous ces bavardages, nous restons quelques-uns; on fait de la musique. Mme Meurice et Mme Manet jouent un morceau d’IIaydn à quatre mains. Je parle alors de Mme Schumann; on dit: Beaucoup de talent, mais jeu précis, sec, mathématique, violent; critiques qui me paraissaient de grands éloges, n’est-ce pas, Madame? Et puis, que je vous dise : Voilà qu’on joue du Schumann, tout ce qu’on en avait; puis, vers la lin, j’ai l’aplomb de demander si dans les sonates de Beethoven que l’on a, il y a celle en mi hérnol , op. 7. Cela m’a fait grand plaisir, vous pensez. J’ai entendu deux fois la lin; Mme Manet, voyant que cela me faisait tant de plaisir, l’a recommencée. J’avais honte et mépris, malgré tout, pour tout ce ([lie ce monde fait : il n’aime rien, ne comprend rien. Il m’a suffi de parler avec chaleur de Schumann, du plaisir que donne sa musique, et voilà tout ce monde qui se met à brûler ce qu’il aime, car vous pensez que le début de la musique, ce soir-là, avait été pour Stephen Huiler, Stamaly el autres. Eh bien! vers une heur*; du malin, nous étions dans Beethoven, en nu bémol. Drôle, étrange! Et bon veut que j’aille dans

ce monde, non, n’est-ce pas? A quoi cela sert-il? Non, non, la solitude esl préférable ici, même sans travail \ » Il

y était quand même allé, dans ce monde, et, la musique aidant, il y retournera plus d’une lois sans trop se faire prier.

Tout à la tin de cette même année 1864, Fantin ressentait une commotion des plus violentes en entendant l’ouverture du Vaisseau Fantôme, que Pasdeloup exécutait pour la première fois : « Hier, écrivait-il le 26 décembre, j’ai commencé la journée par le concert dont je m’étais privé depuis quelque temps. Mais l’on jouait l’ouverture du Vaisseau Fantôme, de Richard Wagner, dont j’ai été enthousiasmé. Je ne puis vous donner une idée de cette musique. L’orchestre dans ses mains est inouï, le début de l’ouverture est incomparable : de merveilleuses sonorités, étrangetés appartenant à lui seul; l’on aurait dit que c’était écrit avec d’autres instruments. Ma pauvre tête a été emportée par ce tourbillon merveilleux. Je suis rentré chez moi par un froid très dur sans le sentir, ou plutôt le sentant avec plaisir; ce vent froid me coupait la figure, me mordait les joues, mais je rêvais; j’étais transporté. Oh! le grand bonheur que me donne la musique! Je pensais à ces grands artistes : quelle belle chose que de produire des œuvres qui peuvent tant remuer les hommes, de donner sa pensée, son suprême idéal, de dire ce que bon ne peut dire avec la voix! »

I. Lettre à Edwards, du 24 octobre 1864. — Le « tableau Hugo », dont, il est ici question, ne fut pas même esquissé. Mais avec quel empressement, Fantin, beaucoup plus tard, ne répondra-t-il pas à la demande de Paul Meurice en peignant le Satyre ( Légende des Siècles), qu’on peut voir dans la grande galerie de la Maison de Victor Hugo, à la place des Vosges !

UN PEINTRE MÉLOMANE

« Vous souvenez-vous que dans nos derniers jours passés ensemble, avait-il encore écrit à ses amis, à la date du 27 novembre 1864, on parlait d’un opéra ayant grand succès, Roland à Roncevaux? J’ai eu la curiosité d’aller l’entendre; ce n’est pas mauvais, c’est pis, c’est plat, médiocre. Oh ! qu’il faut se méfier des grands succès du public! On pourrait établir cet axiome : Quand tout le monde trouve une chose bien, c’est que c’est médiocre. » Axiome très juste, à condition de compléter par un seul mot la pensée du peintre : « Quand tout le monde trouve d'emblée une chose bien, c’est que c’est médiocre » ; axiome très juste et dont la contre-partie pourrait être formulée ainsi : toute œuvre véritablement neuve et destinée à braver les atteintes du temps, à marquer une grande étape dans l'histoire de l’art musical, commence toujours par contrarier et bouleverser les goûts du public.

La correspondance de Fantin avec M. et Mme Edwards prit tin à l’automne de 1869, — du moins en ce qui touche à la musique, — et par deux lettres où il leur annonce des choses qui le mettent en joie. D’abord, c’est qu’il a entendu de nouveaux morceaux qui l’ont enchanté : presque tout l’œuvre de Schumann, à ce qu’il croit; puis de nombreuses pages d’un élève de Schumann, Johannès llrahms, qui a un grand talent : « Il me semble, ajoute-t-il, que de tout ce que j’ai entendu de moderne, c’est ce qui m’a fait le plus d’impression. » finsuite, c’est que l’hiver (pii vient promet d’être très favorable ;i la musique : « On ne parle que de concerts ici, écrit-il le Il octobre; non seulement les Concerts populaires et ceux du Conservatoire, mais encore l’Opéra en donnerai! el le

Théâtre-Italien, qui annonce Fidelio, de Beethoven, et le Paradis et la Péri, de Schumann, une sorte de symphonie-oratorio. (Test un chef-d’œuvre : je l’ai entendu au piano; cela me parait si beau que j’ai hâte de l’entendre à l’orchestre... » Ces concerts de l’Opéra étaient ceux que LitolfF rêvait d’organiser, qu’il organisa, en effet, et qui ne dépassèrent pas deux soirées, au lieu des quatorze annoncées, mais qui eurent ce résultat inespéré de provoquer un revirement du public en faveur de Berlioz, mort seulement depuis huit ou neuf mois, tant le délicieux menuet des Follets, l’exquise danse des Sylphes et la foudroyante Marche hongroise émurent et bouleversèrent les auditeurs aux deux concerts, car il avait fallu répéter les deux fois ces morceaux, la veille encore inconnus, de la Damnation de Faust. Quant aux promesses faites par le directeur de l’Opéra-Italien, elles furent également tenues, sans beaucoup plus de succès, — du moins en ce qui concernait Schumann, — et Fantin de courir à la salie Ventadour. Il fut donc, avec Maître, avec d’autres qu’il allait bientôt connaître, un des plus fidèles auditeurs de ces représentations de Fidelio, de ces exécutions de le Paradis et la Péri, où brillait la grande tragédienne lyrique Gabrielle Krauss (car l’opéra de Beethoven et le poème dramatique de Schumann avaient été montés exprès pour elle), et qui ouvrirent des horizons splendides à ceux qui eurent alors la révélation de ces chefs-d’œuvre. Le jeune peintre en fut comme ébloui et des souvenirs de ces soirées inoubliables revenaient souvent, par la suite, dans les conversations qu’il avait avec ses amis, lui faisaient même prendre le crayon et dessiner ses

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UN PEINTRE MÉLOMANE

deux premières lithographies à la gloire de Schumann...

Quelques années plus tard allait éclater le coup de tonnerre de Bayreuth, qui devait retentir dans tout le monde musical '.

Un soir du mois d'août 187(3, comme Fantin se trouvait chez son ami Maître, où, selon son habitude, il fumait cigares sur cigarettes en nous écoutant taper de nos quatre mains sur un méchant piano, tout à coup, un autre ami de la maison, magistrat de race et mélomane passionné qui marchait dès lors en tète des partisans de Wagner, — j’ai nommé Lascoux, — fit irruption dans la chambre et mit à la disposition de qui voudrait en profiter une place pour la troisième série des représentations de F Anneau du Nihelung, au théâtre de Bayreuth. Certes l'offre était des plus tentantes et cette place, un billet provenant de Léon Leroy, l’écrivain tout dévoué aux intérêts de Wagner, aurait pu susciter de vives compétitions : il n'y en eut aucune et Fantin, qui n’était cependant pas un voyageur déterminé, accepta de partir sur-le-champ pour l'Allemagne, bien que cette absence dût faire reculer un peu son mariage (il comptait d’ailleurs retrouver M. et Mlle Dubourg à Nuremberg, puis aller avec eux à Munich), tant sa joie était grande d’être un des premiers, lui si vivement épris

I . Le tableau dont parle Fantin dans la lettre ci-contre (p. 105-108), adressée à M""' Edwards, est Autour du piano, qui m’était revenu de Londres après avoir été exposé à YAcademy. — Dans la première page, les initiales V. I). (Victoria Dubourg) désignent M""' Fanlin-Latour, qu’il ne mentionnait pas autrement, d'habitude, dans ses lettres à ses amis de Londres.

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de la musique de Wagner, à visiter la Mecque de i’art de l'avenir, qui venait de sortir de terre par la volonté d’un homme et la protection d’un roi.

Mais il ne partit pas sans promettre à ses amis de les tenir au courant de ces fêtes, et c’est à Edmond Maître qu’il envoya les quatre lettres, — une après chaque partie du Ring, — dont je vais donner ici les passages essentiels. Quand je dis : lettres, le terme est impropre, car ces extraits n’ont pas de forme déterminée; ce sont, comme presque tout ce qu’écrivait Fantin, des notes très rapides en style télégraphique, une sorte do memenio que le voyageur rédige pour lui-même et qu’il communique à ses amis de Paris, mais en recommandant bien qu’on le lui conserve, car c’est dans ces feuilles, écrites à la hâte, qu’il retrouvera plus tard ses impressions toutes fraîches, prises sur le vif, au courant de la plume et sans aucune recherche. Mais comment n’ètre pas frappé de leur vivacité, de leur concision impétueuse, et comment ne pas remarquer à quel point l’œil du peintre, ici, est vivement frappé par ce qu’il voit, comme son oreille par ce qu’elle entend? C’est pour le voyageur, de quelque côté que son attention se tourne, un émerveillement toujours plus vif.

Dès qu’il arrive à Bayreuth et qu’il ouvre sa fenêtre, le dimanche 27 août, à cinq heures du matin, Fantin est charmé par l’aspect agréable et joyeux de la ville qui lui rappelle à la fois Versailles, La Haye et certains quartiers de Londres. Et quelle animation partout, dès la matinée! La ville entière est pavoisée d’oriflammes rouge, blanc et noir ou d’autres bleu et blanc; des troupes défilent, h1 Roi vient d’arriver pour la

UN PEINTRE MÉLOMANE

représentation du soir, les habitants ont pris leur grande tenue du dimanche, tandis que les touristes circulent en habits de voyage, jumelles au côté, guide à la main (lui, cependant, promenait partout un superbe chapeau haut de forme); tout à coup, un grand vent s’élève et tous ces beaux drapeaux se retournent, s’accrochent, se déchirent; puis la pluie survient, et c'est par un temps fâcheux, qu’après avoir très médiocrement déjeuné en ville, Fantin et ses amis (il voyageait avec M. et Mme Lascoux et Jules Bordier, le fondateur des Concerts populaires d’Angers) prennent la jolie route qui doit les conduire au théâtre. Mais le spectacle ne commencera qu’à sept heures : par protection spéciale, il leur est permis de visiter la machinerie de la scène, puis ils se dédommagent, à la « restauration » du théâtre, de leur triste repas de midi, et se mêlent à la foule qui attend le passage du Roi. Cependant, le souverain ne paraît toujours pas ; une fanfare retentit, et vite, il leur faut pénétrer dans la salle afin de s’assurer de leurs fauteuils.

« Nous entrons; très bien l’aspect, sobre et solennel il n’y a pas d’extérieur du tout, ni façade, rien). A peine deux ou trois Français. Liszl avec des dames, groupe où l’on parle français. Mme Cosima se trouve là. Avant l’obscurité, il y a demi-lumière; on sent qu’il va se passer quelque chose de sérieux. Une sonnerie militaire à l’extérieur, c’esl b1 Roi ; mais avant qu’on puisse le voir, le signal se fait entendre, la nuit (presque) se fait. Je vous assure que cela remue très fort. Puis comme des mugissements (c’est sonore cl voilé) ; l’orchestre fait Follet d'une seule voix, orgue immense. Oh 1 c’est très beau! Unique. Bien n’osl comme cela. C’esl um'

F AN TIN-LATOUR

sensation non encore éprouvée. Le rideau s’écarte doucement et voici une chose sans nom, vague, obscure, petit à petit verdâtre, s’éclairant lentement; bientôt on aperçoit des roches, puis tout doucement des tonnes passent, repassent,

tes Filles du Rhin dans le haut; dans le bas, Albérich dans le fond des roches. Je n’ai rien dans mes souvenirs de plus féerique, de plus beau, de plus réalisé. Le mouvement des Filles du Rhin qui nagent en chantant est parfait. L’Albérich qui grimpe, qui ravit l'or; l’éclairage, la lueur que jette l’or dans l’eau, tout est ravissant. Là, comme dans tout le reste, c’est, de la sensation. Pas la musique, pas le décor, pas le sujet; mais

L O U E ;N G H 1 N É CLAIHANT LE MONDE . , i

un empoignement du spec-

Caricature de Stop d'après le Prélude de Lohen- 1 <~

<jrin (Journal amusant, 30 avril 1892). tatCUlL Ce ll’est paS le UlOt

qu’il faut que spectateur, ni auditeur non plus, c’est tout cela mêlé. Ces messieurs (Lascoux et Rordier) sont ravis, renversés par l’orchestre <*t le sentiment musical de l’ensemble : absolument réussi, l’orchestre invisible! Son absence fait un grand effet : le vide! L’espace mystique est étonnant... L’impression est énorme, malgré mon manque de

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inale (18S2), reprise A M. Cli.-lïd.

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