‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 32 sur 61 · II K Mi li l N · texte numérisé non relu

II K Mi li l N

pour le tableau llaviland.

du Salon de 1892.

Lilliographi

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connaissance qui m’empêche de suivre d’un bout à l’autre. Cela me fatigue plus que l’audition au piano, car l’intensité des impressions est si forte! Et la réunion des décors, de l’action, même la fatigue de la langue que l’on veut comprendre! Je me suis vu forcé de lâcher quelquefois, de rester animal, de subir, de vivre sans réflexion. Je suis persuadé pourtant que le musicien possédant sa partition, connaissant cela comme on connaît une langue, n’éprouverait pas tant de fatigue. Pourtant M. Lascoux vient de me dire qu’il a été dans l'impossibilité de dormir. Moi, je dors bien, accablé par les impressions que j’ai ressenties. Et la bière est si bonne! Nous avons causé en rentrant vers dix heures. J’aime bien ce pays. J’y retrouve déjà le plaisir que j’avais en Angleterre : on es! paisible. »

Le lendemain, à son réveil, quelle n’est pas la surprise de Fantin en entendant sous ses fenêtres un gamin qui siffle la chanson du matelot de Tristan et Iseut t! Puis il sort, il arpente la ville, il va voir la statue de Jean-Paul; il se rend à la poste où il trouve deux lettres qui lui font plaisir : l'une de son ami, le peintre Otto Scholderer, alors fixé à Londres qui l’engageait vivement à passer par Francfort pour y voir sa famille; l’autre lui apprenant que son envoi à l’Exposition d’Anvers ( Panier de roses) était très bien placé; il flâne aux devantures des boutiques, achète quelques souvenirs photographiques pour des amis, mais laisse de côté les cravates- Wagner et les casquettes-Bayrcuth ; il mange à droite, à gauche, là où le hasard le mène avec ses amis; il déjeune avec tout un groupe de musiciens de l’orchestre, ce qui

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l’amuse, et dîne ou soupe au restaurant du théâtre, ce qui l’enehante, en face du délicieux panorama de la ville et des coteaux qui bordent la vallée du Mein rouge. Mais le malheur est qu’il pleut toujours.

« Arrivons à la Walkïire. C’est superbe. Splendide est la chevauchée et aussi l’ensemble des Walkyries; les reproches de Wotan, leurs cris pendant le combat, puis en face de Wotan quand elles cachent Brunnhilde, hors de toute comparaison. Une violence passionnée, inouïe. Bien fatigants les récits de Wotan, délicieux le lied du Printemps, mais mal chanté par Niemann qui n’est pas bon. Très bien Brunnhilde et Sieglinde. Belle décoration la demeure de Hunding; la porte ouverte par le printemps, l’épée dans l’arbre, grande idée poétique. 11 est rempli d’imagination. Un seul reproche à faire : son idéal, trop élevé pour le théâtre, est insuffisamment rendu. Il tente l’impossible, mais aussi, quand il réussit, c’est-à-dire quand on le rend comme il le veut, c’est admirable. Les adieux de Wotan très beaux, très beaux les cris de Brunnhilde. Il y a une scène magnifique entre Brunnhilde et Sieglinde, qu’elle ramène parmi les Walkyries. Dans l’entr’acte, descendu dans l’orchestre, c’est superbe. Je comparerai cela à une magnifique cuisine, pleine d’ustensiles de toute sorte (mais je vous dirai cela). Wagner a été aperçu dans un coin du théâtre; ce furent des cris, des cris! A la fin, c’étaient des transports enthousiastes. A peine la fanfare (qui me produit toujours grand effet) se fait-elle entendre que voilà, la nuit, et le Roi, suivi de Wagner, entre; mais on peut à peine les voir. Nous avons aperçu MM. Mendès, d’ïndy, d’Eichthal, etc.,

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mais il y a très peu de Français; nous faisons sensation, on est très aimable partout, très obligeant... Je ne peux pas rendre ce qui se passe ici, c’est une fête très animée. Ce théâtre dans les champs, ces belles vues tout autour, les restaurations, des bocks partout, tous ces voyageurs qui vont et viennent. Les habitants paraissent enchantés. La présence du Roi anime la ville, qui est paisible comme autrefois Versailles. Des grandes voitures partout, à l'heure du théâtre, qui se suivent; pourtant pas de cris, c’est un public choisi. Je suis enchanté d’être venu. Que je regrette de ne pas vous avoir ici! Nous irions où je vais de ce pas, à la maison de Wagner. Je vais là tous les jours, je tourne autour et je suis content. Adieu; à demain Siegfried. »

Pour les spectateurs de cette troisième série, comme pour ceux des deux premières qui avaient eu lieu du 13 au 17 août et du 20 au 23, la soirée la plus brillante et celle qui leur causa à la fois la surprise la plus vive et l’impression la plus profonde, ce fut celle où ils entendirent Siegfried, et certes, il fallait que l’enchantement et l’émotion qui se dégageaient de cette partie de l'œuvre fussent singulièrement puissants pour dépasser l’effet si violent que la Walkyrie avait produit la veille sur tous les assistants. Fantin ne résista pas plus qu’un autre à renlhousiasme général, et sa troisième lettre n’est, d'un bout à l’autre, qu’une explosion de joie délirante.

« ... Il n’y a rien en musique d’aussi beau, s'écrie-t-il. J’ai été enlevé non pas seulement un moment, mais constamment et par degrés toujours plus élevés; le duo est une

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scène entière , c’est prodigieux! Mme Materna est superbe, le ténor moins bien, mais rien n’y fait, c’est la plus grande sensation encore ressentie ! Oh! son éveil! presque dit seulement par l’orchestre, ravissant et sublime, et la situation, la mise en scène! Un lever de soleil comme effet, ah! que c’est, beau! Les musiciens ici semblent mettre cela au-dessus des autres partitions. La scène des oiseaux est charmante, le rôle de Mime si bien chanté et joué! Voilà une surprise de trouver Wagner plein de naturel, de comique, lui, le musicien de Lnhengrin. Ce Siegfried est si bien imaginé! Et la scène de la Forge! Une évocation d’Erda magnifique! Très belle mise en scène et beau décor pour le départ de Siegfried dans les flammes. Mais vous savez que les décors sont souvent très bien, comme dans Siegfried , la forge de Mime. C’est ici qu’est le fameux dragon; dans le Rhemgold, c’était un serpent : il est bien absurde. Ce n’est que ce que l’on voit dans les féeries. Que je suis content d’être ici! J’ai vu Wagner d’assez près. Il parait vieilli, presque tout blanc, il est très petit. Un vieux savant ou diplomate. Madame ressemble beaucoup à Liszt que l’on voit partout, toujours avec des femmes autour de lui. Le dîner et souper à la Restauration-Wagner est très amusant. Lascoux a fait connaissance avec un musicien de Montbéliard qui est un grand partisan et est venu s’offrir comme exécutant. La salle est très chaleureuse. Le Roi a été acclamé sur la proposition de M. Feustel le banquier organisateur), c’a été étourdissant de bruit, chapeaux en l’air, etc. Il pleut toujours, nous sommes rentrés hier par un temps! Pluie à verse, des chemins! Heureusement que nous avions

Lithographie originale (1876).

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bien soupe. Menu : Suppe Kalb, ragoût de veau, roastbeef et bière. Quelle bière ! Que je suis content d’être ici ! A demain.»

Le Crépuscule des Dieux , en revanche, exerça une action moins immédiate et moins forte, au moins jusqu’au dernier acte, sur des auditeurs qui ne connaissaient pas encore assez tous les éléments dont se compose cette musique pour en apprécier l’admirable structure et la grandeur prodigieuse. C’étaient autant de néophytes, pleins de bonne volonté, mais enfin des néophytes, que tous les spectateurs qui se succédèrent à Bayreuth durant cette première année, et Fantin, comme il le dit lui-même, n’était pas assez préparé pour ne pas trouver, avec tous ses amis, que les premières scènes de cette quatrième partie traînaient passablement en longueur; mais quel réveil au tableau de la chasse et quelle secousse à la mort de Siegfried !

« Hier, grande journée, mon cher Maître! Quel plaisir pour un artiste que ces fêtes! Il faisait beau. Jamais autant de monde sur la route. Les voitures se suivent de chaque côté; les Wagnériens défilent, la population est sur le devant des portes; h* Roi va passer. De l’esplanade, où nous restons un moment, on voit tout ce mouvement : c’est superbe. On apprête l'illumination du soir, il fait grand jour, jamais h* paysage n’a été plus charmant de ces hauteurs. La fanfare sur l’esplanade se fait entendre, tout le monde entre, on se presse, puis voilà un monsieur qui adresse de sa place quelques mots à la salle, ou crie, on applaudit. Il compare les Wagnériens qui vont se séparer aux apôtres qui vont porter partout la bonne nouvelle... La scène des Nonnes, h» départ do Siegfried, la

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