Lettre du 13 septembre
Salon de 18/7. — Musée de Lyon.
UN PEINTRE MÉLOMANE
de l'Or du Rhin, qui devint par la suite un pastel, puis une huile, en inscrivant au bas cette dédicace reconnaissante : *4 monsieur .4. Lascoux, souvenir de Bayreuth. C’est ainsi qu’à peu de mois d’intervalle, il se sentit dominé, conquis, emporté par ces maîtres, et que les délicieuses émotions qu’il avait éprouvées en écoutant leurs chefs-d’œuvre agirent fortement sur son imagination créatrice et le poussèrent dans une voie où il ne pensait guère à s’engager, quoiqu’il y dût marcher leur égal.
Il faut se rappeler, en elfet, qu’avant ces grandes compositions lithographiques de V Anniversaire et du Rheinyold, Pantin n’en avait encore dessiné que six, entre lesquelles trois seulement avaient trait à la musique : d’abord la première de toutes, le Venusherg, de Tannhæuser, composé en 1862 sous le coup de l'indignation que l’échec de cet opéra à Paris lui avait causée et de la joie qu’il avait ressentie en entendant jouer la célèbre Marche du concours aux Concerts populaires : ensuite celles : A la mémoire de Robert Schumann et la Fée des Alpes, qui jaillirent de son cerveau, où elles couvaient depuis longtemps peut-être, à l’occasion des fûtes organisées à Bonn en l’honneur de Schumann, durant le mois d’août 1873. Est-ce à dire pour cela que, sans la vive émotion que lui causèrent l’audition de Roméo et Juliette et la représentation de ï Anneau du Nibelung, Pantin ne se serait pas senti entraîné quelque jour, comme il l’avait été déjà en deux circonstances, vers les figures musicales qu’avaient évoquées les maîtres chers à son cœur? Non certes, et ce serait exagérer que d’aller jusque-là; mais n’y ayant pas été poussé
F A N T I N - L A T OU R
par une force irrésistible, il aurait mis sans doute, dans une tâche poursuivie à bâtons rompus, moins d’élan, moins de fièvre et n’aurait peut-être pas produit une suite aussi nombreuse, aussi riche de ces lumineuses transpositions de la poésie et des sons en dessins, en couleurs.
Il ne m’appartient ni de les dénombrer ni de les juger,
— car je ne fais ofiice ici ni de catalogueur ni de critique,
— mais ce que je puis, ce que je dois dire, l’ayant vu mieux que personne, c'est combien Fantin se laissait facilement entraîner à une besogne qui le charmait, et comment, un auteur de ses amis lui ayant demandé certain jour de vouloir bien dessiner un simple frontispice pour un ouvrage en préparation sur Richard Wagner, le peintre, de fil en aiguille, 11e composa pas moins de quatorze lithographies, jugeant plus naturel de glorifier ainsi chacune des grandes œuvres du maître, de telle façon qu’un peu plus tard, il se vit comme obligé d’en faire autant pour Berlioz, et qu’il le lit, du reste, avec autant de joie et d’aussi bon cœur. Nul doute, assurément, que si le même ami l’avait prié de se remettre à la besogne afin d honorer par leurs communs efforts, et chacun dans la mesure de leurs forces, le génie de Robert Schumann, il 11e s’y fût prêté avec un empressement tout pareil.
Car, entre tous les musiciens, c’était bien fauteur de Manfred qu’il admirait le plus vivement, qu’il aimait le plus tendrement, si j’ose dire, et dès 1872, il pensait à composer en son honneur un grand tableau semblable à celui dont il rêvait également pour Berlioz et qui, celui-là, devait rapidement aboutir. « Que penseriez-vous, écrivait-il à Edwards le
UN PEINTRE MÉLOMANE
20 décembre 1872, d’un groupe ou d'une procession de jeunes filles, des Muses, par exemple, venant orner et décorer le tombeau de Robert Schumann avec des fleurs?.. Dans une esquisse que j’ai faite, il y a une jeune fille, le buste nu, avec une poignée de roses blanches qu’elle vient apporter sur le tombeau qui est une grande pierre droite et où il y a une inscription : In memoriam, etc. » Et les demandes se pressent sous sa plume : Comment honorer dignement cet « admirable poète musicien »? Faut-il peindre autour de son monument des jeunes filles, ou des Muses, ou la Musique et la Poésie, ou les personnages mêmes de ses créations? N’est-ce pas là une besogne au-dessus de ses forces ? Comment rendre un digne hommage à un tel créateur avec les moyens dont luimême dispose, et ne serait-il pas très désolé de mal l’honorer? Qu’Edwards et sa femme, qui n’admirent pas moins que lui Schumann, lui prodiguent avis et conseils, à lui, qui ne s’est encore ouvert de ce projet qu’à son ami Maître... En suite de quoi parurent deux lithographies, réalisant chacun de ces deux projets : d’abord, celle dont il est question plus haut, datée de 1873, qui représente une jeune fille, à demi nue, déposant une gerbe de fleurs sur la tombe du maître; puis, vingt ans plus tard, celle où toute une théorie de jeunes femmes, guidées par un génie ailé, se dirige avec recueillement vers une stèle surmontée du buste de Robert Schumann.
Schumann, Berlioz, Wagner, tels étaient les maîtres vers lesquels la pensée de Fantin se tournait de préférence et dirigeait son crayon : ce sont, de toute évidence, ceux dont les inspirations et les créations parlaient le plus à son esprit,
FAN TIN-LATOUR
à son cœur; mais Brahms aussi, qu’il aimait et défendait d’autant plus qu’il le sentait plus injustement combattu chez nous, excita plus d’une fois son imagination; Rossini ne fut pas sans lui inspirer une ou deux compositions; Weber en lit éclore au moins une, et s’il ne s’est jamais mesuré avec Beethoven, ce ne fut pas faute de l’admirer, croyez-le bien; c’est plutôt parce qu’il l’admirait trop... Et puis, quel besoin Beethoven, acclamé par tout le monde musical, avait-il de son aide? En quoi le peintre, qui, dans le fond, mais sans y tendre, faisait œuvre de propagande et se tournait d’instinct vers les génies que la foule ignorait eu combattait encore, aurait-il pu être du moindre secours à l’auteur de Fidel io et de la Symphonie avec chœur, et ne valait-il pas mieux qu’il employât tous ses efforts, qu’il rassemblât toutes ses forces pour faire triompher dans la musique, ainsi qu’il l’a toujours fait dans la peinture, les génies souverains à qui les ignorants, les envieux et les beaux esprits ont si longtemps barré la route en France?
UOIt EUT SCHUMANN