CHAPITRE IV
Ces deux tableaux-ci, presque les derniers de leur genre dans l’œuvre entier du peintre, sont ceux sur lesquels, en ma double qualité de modèle et de futur possesseur, j’en ai su, dès l’origine, autant que l’auteur en personne, car je me rappelle leur préparation, leur enfantement d’aussi loin que Fantin pouvait s’en souvenir lui-même. Je n’ai rien ignoré des hésitations par lesquelles il a passé avant d’entreprendre la plus importante de ces deux toiles, j’ai suivi de jour en jour les progrès de sou travail; enfin j’ai là, devant moi, pour contrôler mes souvenirs, nombre de documents certains, esquisses et lettres du peintre ou lettres cl’un ami commun, qui sont arrivés entre mes mains après la mort de l’un et de l’autre et n’ont pas été sans me rappeler beaucoup de choses qui sommeillaient au fond de ma mémoire. Mais quelle mélancolie me gagne en feuilletant tous ces papiers, croquis ou billets, que nous étions plusieurs autrefois à regarder, à nous communiquer et qui reprennent aujourd’hui pour moi toute leur signification, dans les moindres détails!...
FAN TI N- LATO U II
« Voici une nouvelle d’art très fraîche et très sûre, et de la dernière importance. Ce matin, lundi, 12 de janvier 1885, à 9 heures et un quart, M. Fantin-Latour, chevalier de l’Ordre de Léopold, a résolu de peindre à l’huile une toile de plus de deux mètres, représentant une lecture au piano. Le piano sera un crapaud et le pianiste Emmanuel Chabrier, tout en peau, ayant autour de lui MM. Vincent d’Indy, Camille Benoit, Adolphe Jullien, Amédée Pigeon et Edmond Maître, — et peut-être M. Antoine Lascoux (s’il daigne) et M. Jacques Blanche (s’il est nécessaire). L’ordre des séances de pose sera très prochainement indiqué à M. Jullien, qui est d’ores et déjà invité à soigner son teint... »
Voilà en quels termes Edmond Maître m’annonçait ce que notre ami venait de décider, non sans qu’il eût longuement pesé le pour et le contre avant de reprendre ses pinceaux pour peindre un tableau tel qu’il n’en avait pas composé depuis de longues années. Le dernier de ce genre qu’il eût entrepris et terminé, le Coin de faille, remontait à l'année 1872. Après avoir groupé des peintres et des hommes de lettres devant le portrait de Delacroix auquel ils rendaient hommage, ou autour de Manet peignant dans son atelier des Batignolles ; après avoir représenté plus spécialement des poètes devant le cadre vide où devait d’abord figurer Baudelaire, Fantin avait souvent caressé le projet de compléter cette série par une quatrième toile, où la Musique
serait glorifiée après la Peinture et la Poésie. L’idée lui souriait de célébrer Part auquel il devait des jouissances tellement vives qu’il regrettait parfois, comme nous l’avons vu le marquer à ses parents, de n’avoir pas reçu du ciel le don de création musicale et, tout d’abord, il aurait conçu l’hommage qu’il désirait rendre à la Musique sous la forme d’un chœur de dames, en groupant là, sans doute, les divers modèles féminins qu’il avait représentés ailleurs, un livre sur les genoux, devant un métier de brodeuse ou la palette à la main.
« Si je trouvais des femmes, je ferais une répétition d’un chœur de dames, écrivait-il à Edwards dès le mois d’octobre 1872. Un musicien au piano, tournant le dos au public (par conséquent, ce serait l’accessoire, le prétexte), et tout autour du piano et derrière une série de jeunes filles et femmes chantant. Ouel joli bouquet! » Mais comment composer ce « bouquet » et, à défaut des personnes dont il était shr, connaissant leur exactitude et leur façon de poser, n’aurait-il pas dù recruter des modèles parmi ces dames et jeunes fil les du monde auxquelles il refusa, dès qu’il le put, le concours si souvent sollicité de ses pinceaux, tant il aurait été exaspéré d’avoir à subir ou leurs fantaisies incessantes, ou les observations saugrenues que celles-là qui payent très cher se croient toujours en droit de faire, soit par elles-mêmes, soit par la bouche de leurs amis, aux peintres les plus considérables? N’est-ce pas là, du reste, une des raisons, je dirai même la raison capitale du refus que Kantin opposait presque invariablement aux demandes qu’on lui faisait de peindre des
gens qu’il ne connaissait pas, des personnes en face desquelles il se serait trouvé pour la première fois, ou peu s’en faut, le jour de la première séance de pose?
Il semblait que cet admirable peintre de portraits dût être comme habitué aux ligures qu’il se proposait de porter sur la toile, qu’il dût être d’avance en communion avec ceux qu’il allait portraire. Et combien sont rares les personnes qui, sans préparation, rien que par une démarche habile ou une parole opportune, ont su le surprendre en quelque sorte et le décider à les accepter pour modèles du jour au lendemain! Il fallait voir avec quelle inquiétude il écoutait toute proposition de ce genre, même émanant de gens à qui il aurait souhaité d’être agréable; avec quelle insistance il se défendait d’être un peintre de portraits, au sens propre du mot, ne faisant jamais poser devant lui, disait-il, que des personnes de sa famille ou des amis, plus rarement de simples connaissances; avec quelle joie il renvoyait ces solliciteurs à ceux de ses illustres confrères qui faisaient vraiment métier de peindre des portraits et ne s’en lassaient pas; quel soupir de soulagement il poussait enfin lorsque ces visiteurs importuns se décidaient à battre en retraite et qu’il avait fermé la porte sur eux.
Deux autres points difficiles à concilier préoccupaient également Fantin, dès qu’il pensait à ce tableau. D’une part, il était très décidé, s’il se mettait jamais à l’œuvre, à n’admettre sur cette toile aucun compositeur, aucun musicien, dont la réputation fût telle qu’il dût écraser les autres modèles ou donner à cette assemblée un caractère de petite école ou
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de cénacle, car il ne se reconnaissait pas, à lui peintre, le droit de faire une sorte de manifestation musicale semblable à celle qu’il avait faite avec son Hommage à Delacroix. D’autre part, il voulait que le personnage principal qu’il placerait au piano ne fit pas là simplement office de mannequin et que, sans avoir une notoriété trop grande, il fût cependant bien à sa place devant un clavier. Ces hésitations auraient pu durer longtemps, et cela malgré mes exhortations — «Il s’est beaucoup occupé du tableau; il a été beaucoup pour nie décider à le faire, » dit Fantin en parlant de moi clans une lettre à Mmo Edwards1, — si le hasard ne l’eût remis un jour en face d’Emmanuel Chabrier, qu’il avait perdu de vue après l’avoir souvent rencontré au quartier Latin.
C’est à l’enterrement d’Edouard Manet qu’ils se retrouvèrent, au printemps de 1883 : « A propos, dit tout à coup le peintre au musicien, seriez-vous homme à poser dans un tableau, assis au piano, entouré de gens qui vous écouteraient? — Certainement et de grand cœur. » A partir de ce jour, le projet de Fantin prit tout à fait corps, et, s’il ne l’exécuta pas sans désemparer, le temps lui manquant pour faire de ce tableau son envoi au Salon de 1881, il se réserva d’y revenir dès l’hiver suivant. Et ses divers modèles, en plus de Chabrier, furent effectivement ceux que Maître m’annonçait dans sa lettre : d’abord Maître et moi-mème, scs convives du lundi soir, ainsi qu’Amédée Pigeon, dont il avait fait la connaissance à propos d’un article très linement écrit sur ses tableaux ; puis
!. Le l lie du 29 octobre 1885.
FAN TI N-L A TOU R
Antoine Lascoux, avec qui il avait assisté aux premières représentations de l'Anneau du Nibelung, à Bayreuth ; de jeunes compositeurs, élèves de Franck, qu’il avait entrevus justement aux soirées de musique qui se donnaient chez Lascoux : MM. Camille Benoît et Vincent d’Indv, l’un amenant l’autre; enfin le violoniste Boisseau, qui faisait également partie de ces réunions intimes et remplaça dans le groupe le jeune peintre Jacques Blanche auquel il se peut que Fantin ait d’abord songé, mais qui ne fut jamais invité à y figurer.
Avant même de nous convoquer, Fantin avait presque établi son tableau dans sa tète, ainsi que le prouve une première esquisse, très vague et ne comprenant que sept personnages, en date du 20 décembre 1884; mais du moment où il nous eut tous réunis devant lui, son plan définitif fut très vite arrêté : dès son premier grand croquis, le peintre était comme fixé et n’apporta plus à son projet, dans les deux croquis suivants, que des corrections de détail, arrêtées à la date du 19 janvier 1885. Aussitôt qu'il nous eut campés sur la toiie et qu’il se mit à peindre, il renonça aux séances générales et nous lit poser isolément ou par petits groupes, et c’est seulement à la fin, presque à la veille d’expédier son tableau au Salon, qu’il nous réunit tous encore, afin de juger de l’effet d’ensemble. Des ambitions cependant, s’étaient éveillées dans le monde musical à l’annonce du tableau qui allait voir le jour, et plus d’un étranger aurait souhaité de s’y glisser par manœuvre habile ou démarche d’amis complaisants; mais c’était peine perdue avec Fantin, qui ne craignait rien tant, je le répète, que d’avoir l’air de faire une manifes-
talion musicale et qui écartait de son tableau non seulement tout accessoire, tout buste ou portrait significatif, mais aussi toute personnalité un peu marquante. C’est ainsi, pour n'en citer que deux, qu’il refusa nettement d’y introduire, soit Charles Lamoureux, qui était alors le champion le plus déterminé de la cause wagnérienne en France; soit César Franck, que ses trois élèves Chabrier, d’Indy et Benoit auraient désiré voir présider en quelque sorte à cette réunion.
« Madame, écrivait Fantin à Mme Edwards le 25 février 1885, je vous envoie un croquis du tableau; je n’y mets pas de femmes. Ce sont toujours des réunions d’artistes que je fais, et non des réunions du monde, que je ne connais pas et dont j’ai horreur; on ne peut rien faire avec ces gens-là aujourd'hui. Ils sont de plus en plus stupides. Celui-là est la suite des autres tableaux : les Peintres, les Poètes, les Musiciens... » Et, deux mois plus tard, peu de temps avant l’ouverture du Salon, où Fantin avait envoyé son tableau, il présentait par écrit ses divers modèles à Mmo Edwards, qui, entre eux tous, ne connaissait encore que Maître, pour l’avoir rencontré rue des Beaux-Arts lorsqu’elle venait à Paris, chaque année, à l’époque du Salon : « Voici les noms des personnages de Autour du piano. Celui qui joue du piano est Emmanuel Chabrier, compositeur de grand talent. A côté, paraissant tourner les pages au pupitre, Camille Benoît, qui a traduit des écrits de Wagner, et aussi compositeur; derrière lui, le chapeau sur la tête et la canne à la main, Adolphe .lui lien, critique d’art musical, sévère pour nos prétendus musiciens français, auteur de plusieurs ouvrages sur le théâtre du siècle
dernier; près de lui, entre les portes, M. Boisseau, violoniste à l’Opéra et au Conservatoire. A côté de Lascoux, debout, la cigarette à la main, Vincent d’indy, compositeur d’avenir : la tête dans la main, assis et le dernier de ce côté, Amédée Pigeon, qui est au Figaro pour le Courrier d’Allemagne et
qui vient de faire un livre très intéressant intitulé :
L’ Allemagne de M.
de Bismarck. Tous wagnéristes 1 ! »
Autour du piano fut donc exposé au Salon de 1 885. Malgré tant de précautions prises pour que la peinture seule attirât l’attention des connaisseurs, sans que des fi gu re s t r o p connues fixassent les regards des badauds, — remarquez qu’en 1885 Chabrier n’était rien de plus que l’auteur cVEsparïa et que, si M. d’indy avait déjà produit les trois parties de Wallenstein, il n’avait pas encore fait exécuter son Chant delà Cloche, qui venait seulement d’être couronné au concours de la N i 1 le de
A lively Sunday at Home, wit h ail Hymns and no Hors.
Un joyeux dimanche à la maison, avec eux tous et sans elles.
[Plaisanterie en anglais de fantaisie, par analogie de prononciation entre les mots hymns (hymnes) et hims (barbarisme créé pour signifier : eux)].
Caricature du Punch, de Londres, d’après Autour du pion o (3 juillet 1886).