‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 36 sur 61 · Lettre du 19 avril · texte numérisé non relu

Lettre du 19 avril

Adolphe Jullien Arthur Boisseau Camille Benoit Antoine Lascoux "Vincent d'Indy

Emmanuel Chabrier Edmond Maître Amédée Pigeon

Paris, — Fantin ne put pas empêcher le public de se demander, devant cette toile si vivante et si puissante, quels étaient ces individus ainsi réunis autour d’un pianiste et d’un piano. Les visiteurs qui se prétendaient bien informés renseignaient leurs amis; d'autres s’ingéniaient à mettre des noms sur ces visages et ne manq Liaient pas généralement de reconnaître le compositeur P a 1 a d i I h e dans l’homme au chapeau, ce qui aurait dû me ilatter infiniment, et de trouver un Saint - Saëns très ressemblant dans le personnage à cheval sur une chaise, ce qui faisait beaucoup rire Maître. Aussi Fantin, voyant que sa réserve allait au rebours de ses intentions, exaspéré surtout de voir qu’on aimait à découvrir là des hommes qu'il n’aurait jamais accepté de peindre, voulut-il couper court à ces méprises. Après le Salon de Paris, Autour du piano avait été expédié directement à Londres, chez M"1C Edwards, pour être présenté à Y Academy , qui le reçut et l’exposa en

Le grand De profundis du maestro Chabrier, chanté par MM. S, T, U, V, X, Y et Z.

Caricature de Stop, d’après A utour du piano ( Journal amusant , 2 mai 1885).

1886 mais, ensuite, lorsque Fantin .envoya sa toile au Salon triennal de Bruxelles, en 1887, puis à Munich, l’année suivante, il lit ce qu’il n’avait jamais voulu faire jusque-là et dessina un petit cartouche explicatif, afin de rendre à ses différents modèles leur véritable état civil, leur notoriété généralement très modeste et leur rang de simples débutants dans la carrière des lettres ou des arts2.

Le hasard, cependant, un hasard assez naturel après tout, puisque tous les gens ici représentés n’étaient pas trop vieux, avait fait, comme Fantin l’écrivait à Mme Edwards, que ces divers musiciens, amateurs ou critiques avaient des préférences communes, une admiration plus ou moins vive pour Richard Wagner, et se trouvaient de la sorte en communauté d’opinions avec celui qui faisait leurs portraits; or, ce simple hasard avait suffi pour que, dès avant son apparition, ce tableau fût communément désigné sous ce titre alors quelque peu menaçant : Les Wagnéristes. De quelque façon qu’on le désigne, il ne faut le rattacher à aucune école ou coterie musicale; il faut surtouf se garder d’évoquer à ce propos le souvenir du « Petit Bayreuth », car s’il est vrai que ce tableau

1. « ....le risque 1\4 cademy carrément ; il réimporte que je sois refusé! Mon tableau sera vu par les Académiciens, et n’est-ce pas le plus sérieux public malgré tout? Gela me suflirait presque. Mon refus ne passerait pas inaperçu, je pense. » Ainsi parle Fanlin a M“'° Edwards dans sa lettre du 29 octobre 1885, lettre où il se dit « très touché » des offres que je lui avais faites ou plutôt que je lui avais fait faire par Maître, et qui commence ainsi : « Je suis bien content; j'ai trouvé un acquéreur pour Autour du piano!... »

2. Ces dates des divers voyages d 'Autour du piano à l’étranger sont les seules exactes, quoiqu’elles diffèrent de celles qu’on pourrait trouver dans d’autres p ub 1 i catio n s .

parut au moment où les réunions wagnériennes, organisées et dirigées par Lascoux, prenaient de l’extension et s’intitulaient plaisamment « Petit Bayreuth », c’était là une coïncidence toute fortuite, et plus d’un des personnages ici représentés n’avait jamais pris part, ni comme exécutant, ni comme auditeur, aux exercices musicaux qui, après avoir commencé dans le salon de Lascoux, rue de l’Université, avaient lieu tantôt dans l’atelier du peintre Toché, tantôt chez Mme Pelouze, et devaient se terminer par de véritables concerts, où tous les wagnéristes de Paris brûlaient de se faire inviter, dans la salle de la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale, en face de Saint-Germain-des-Prés.

Il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir lointain de ces appellations batailleuses, et c’est sous ce titre d’une imprécision très réfléchie : Autour du piano, auquel Pantin s’était tout de suite attaché, que ce tableau a conquis la célébrité. 11 complète, après Y Hommage à Delacroix, après Un Atelier aux Batignolles, après Un Coin de table, la série des grandes toiles où le maître peintre a groupé divers artistes, hommes de lettres ou libres esprits de son temps et qui seront plus tard, qui sont déjà, tout mérite de peinture mis à part, des documents très utiles à consulter pour la vie intellectuelle et artistique de la fin du xixe siècle. Et que ressort-il des détails que je viens de donner sur cette toile aussi bien que des esquisses qu’on trouvera plus loin? C’est que rarement peintre eut l’idée plus nette à la fois du tableau qu’il voulait faire et des conditions dans lesquelles il le voulait entreprendre, puisqu'il ne se mit au travail que lorsqu’il les trouva réunies;

FANTI N -LATOUR

c’est aussi qu’il était tellement possédé de sou sujet et l’avait tellement dans la tête que, dès qu’il prit ses crayons, il jeta presque du premier jet sur le papier le tracé définitif de cette grande composition.

Il ne balança pas davantage et ne montra pas moins de décision lorsque, se mettant en face de l’ami à qui il avait assigné une place un peu sacrifiée dans Autour du piano, il entreprit de le peindre assis devant sa table de travail, en train d’écrire, ou plutôt se préparant à écrire quelque article ou quelque livre semblable à celui qu’il avait déjà publié sur Richard Wagner, l’aide du grand peintre ne devant pas plus lui manquer pour honorer l’auteur de la Damnation de Faust qu’elle ne lui avait fait défaut pour glorifier celui de Tristan et Isei/lt. Ici, trois esquisses, très vite ébauchées (la première fut tout de suite écartée et les deux autres se ressemblent de très près), suffirent à Fan tin pour poser son personnage, pour établir ce portrait qui vint deux ans après Autour du piano et semble s’y rattacher, puisque le peintre reprenait un de ses modèles pour le traiter isolément et le mettre en pleine lumière, après l’avoir d’abord rejeté dans l’ombre. Et sitôt que la demande lui fut faite de peindre son ami Adolphe .lullien, Fantin y souscrivit sur l’heure, avec d’autant plus d’empressement, qu’il savait qu’il pouvait compter sur l’exactitude et la patiente immobilité d’un modèle qu’il avait déjà pu juger, mais auquel il allait beaucoup plus

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