‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 37 sur 61 · RHIN · texte numérisé non relu

RHIN

^c<^0m‘ £-*<t xo

Cr^y C+sr+ÿfc^^ - ^/"V

"Lut , v4 <«''*

>/Vt«C-t ^v-t, *"'/*

' c^/ïtry'Y' „

, ïbty.

1 P c £i~ ‘ * J? ^ &*i***r * *7 tv(»<// « <^w x^ «■

t O O^yh- yA

rZU

c*t**~> J-C^iyo e<s&T*^-\ S ^ 1 *(

c~<s fw ^c-«. Q«*-ÿ y ft00***

^ï AvPo cc*^Lr

lAt~^ /Jl. *- — — —

: >? cC^f^> ~~~* - ^*~^ÿ'

^** ^aii/i^u-i

Lithographie originale (1880).

demander. Le peintre, en effet, avec un ami qui semblait être à ses yeux un véritable modèle, et dont il 11e craignait pas de se servir, travaillait comme pour lui-même, et se complaisait dans sa besogne : « Mon portrait de Jullien marche, écrivait-il à Mme Edwards le 6 février 1887; il pose très bien, et est très intéressant à faire1. » En sorte que plus de trente séances, de quatre heures environ chacune, me retinrent dans batelier de la rue des Beaux-Arts; plus de trente séances, dont la première eut lieu le 19 janvier et la dernière le 15 mars; séances très agréables, du reste, où la conversation ne languissait jamais entre le modèle et ses hôtes, et coupées d’un bon moment de repos pour déguster le thé quotidien, lorsque trois heures sonnaient à l’horloge de l’Institut2.

Lui, pour se distraire et s’encourager au travail, 11e laissait pas que de provoquer quelque discussion sur n’importe quel point où d’avance il savait que je ne serais pas de son avis; mais il fallait voir sa surprise lorsque, déjouant sa manœuvre, il m’arrivait d’éluder le débat qu’il cherchait et de rompre les chiens. Plus il avait d’affection pour les gens, plus il aimait à les taquiner, à commencer par une des per-

1. A rapprocher de cette phrase de Pantin dans une lettre qu’il adressait à Edwards, le 29 mars 1865, à propos de son tableau du Toast : « Oui, pour nous, sans modèle qui ne pose pas bien, il vaut mieux ne rien faire. Chaque jour, je l’éprouve. »

2. Dans la lettre reproduite ci-contre (p. 137-140) le « déménagement pour Bruxelles» dontFantinme parle était le départ d 'Autour du piano pour l’Exposition générale des Reaux-Arts qui allait avoir lieu dans cette ville, du Ier septembre au l01' novembre 1887.

sonnes qui lui tenaient le plus au cœur après sa femme, et si j’en juge par sa façon d’être avec moi, soit durant les charmants dîners du lundi soir, soit pendant nos longues séances de pose, je n’étais sûrement pas un de ceux qu’il aimait le moins. Entendez bien cependant que ces taquineries étaient très inoffensives et n’avaient rien que de très cordial. C’était un de ses amusements préférés que de prendre les gens en ilagrant délit d’ignorance, de les pousser à parler de ce qu’ils connaissaient mal, surtout de la peinture, et, volontiers, si l’on se gardait à carreau avec lui et qu'on évitât d’aborder les sujets sur lesquels il vous guettait, il vous tendait quelque piège et cherchait à vous y faire tomber.

Il me souvient, en particulier, d’un jour où, certain écrivain étant venu l’entretenir d’une brochure qu’il projetait de publier sur lui, en quêtant de droite et de gauche divers articles ou jugements, et lui ayant demandé quelles gens avaient qualité, à ses yeux, pour se prononcer sur son compte, Paulin, après avoir nommé différents critiques d’art des plus connus, imagina de m’indiquer. Il me souvient de la joie avec laquelle il m’annonça que j’allais enfin avoir à donner mon avis sur sa peinture et du plaisir qu’il éprouvait à voir ma mine embarrassée, avec quelle insistance il me répétait que je devais prendre la plume et m’exécuter, que je ne pouvais pas me dérober à la question, comme je paraissais vouloir le faire, etc., etc. La brochure parut et voici ce que Pantin put y lire, sous ma signature : « Monsieur, vous voulez bien me demander mon opinion sur « l’art et l’œuvre » de Pantin- Latour; voici ma réponse : Il y a déjà plus de trente ans que

je suis lié avec Fantin d’une solide amitié, scellée par une collaboration dont je m’honore et j’espère que nos bonnes relations ne sont pas près de finir. Si cela ne vous suffit pas... Avec mes salutations empressées. » Et comme je ris à part moi, quand je le revis, de son air déconfit, de son :

« Eh bien ! vous n’en dites pas long, vous, quand on vous interroge! », qui trahissait son dépit d’avoir été si bien deviné et déjoué !

Mais revenons à mon portrait. Ces aimables réunions, auxquelles le modèle avait pris goût, ne s’arrêtèrent que lorsque le peintre dut poser ses pinceaux et envoyer ce portrait, tout frais, au Salon de 1887, en même temps que celui de Mlle Charlotte Dubourg, daté de 1882 et contemporain, par conséquent, de ceux de Mme Henry Lerolle et de Mme Léon Maître. C’est sans doute pour faire honneur au peintre et à son modèle féminin que chacun de ces deux portraits, celui de son ami comme celui de sa belle-sœur, fut accroché en très belle place, dans le salon central, en face de chacune des portes d’entrée, si bien qu’on les apercevait dès qu’on arrivait sur le large palier du grand escalier du Palais de l’Industrie. Et ce portrait, qui reçut des critiques les plus grands éloges, à propos duquel M. Gustave Geffroy, notamment, félicitait l’auteur d’avoir montré combien il « excellait à peindre les physionomies écoutantes de ceux qui vivent parmi les livres et dans une atmosphère musicale1 », eut également l’heur de frapper vivement les visiteurs les plus

\. La Justice, 7 juin 1887.

superficiels lorsqu’il fut exposé au Salon de Bruxelles, en 1800, ou encore lorsqu’il reparut à Paris même, à l’Exposition des Portraits d’écrivains et de journalistes du siècle, en 1893. N’est-ce pas à propos de cet envoi que la presse

belge, presque unanimement, insistait sur le plaisir que les amateurs éprouveraient à trouver ainsi réunis deux noms chers au public bruxellois, ceux du peintre et de l’écrivain qui s’étaient associés pour la glorification de ces deux grands artistes : Hector Berlioz et Bichard Wagner1?

Que deux ou trois années s’écoulent encore, et Fantin renoncera complètement à faire des portraits (il n’en peignit pas plus de trois après le mien, et les derniers qu’il ait signés :

ceux de sa nièce, Mlle Sonia Yanowski, devenue Mlue de Nikanoflf, et de Mme Léopold Gravier, datent de 1889-90), tant ce

1 . « Il me semble que ce Salon s’annonce bien, m’écrivait Fantin, de Buté, le 18 septembre 1890, après avoir reçu un lot de journaux belges; j’envoie ma carte à MM. Fétis et Chain pal. Il me semble très bon d’avoir un article comme celui-là dans /’ Indépendance. N’allez pas faire votre tête : « Têle originale!! » Cela se lisait en effet dans l’article très chaud de M. Édouard Fétis; quant à M. Cbampal, qui écrivait à la lié forme, il avait jugé que le portrait d’homme exposé par Fantin, « merveilleux de simplicité, était un véritable monument

Wagner.

Caricature de Stop, d'après le Portrait de M. Adolphe Jullien [ .Tournai amusant, 30 avril 1887).

PORTRAIT DE M. A DO El' ME JULLIEN Salon Je 1887. — A M. Adolphe Jullien.

MM

maître portraitiste, à mesure qu’il s’élevait dans son art, en percevait mieux les difficultés, semblait être pris d’inquiétude en face du modèle vivant, bien qu’il eût conscience de sa force, et mettait une ardeur, un acharnement qui l’énervaient à vouloir atteindre un degré de perfection où il redoutait toujours de ne pas parvenir. De là vient que, lorsqu’il se trouvait en face d’individus qu’il ne craignait pas de fatiguer, — et ce fut le cas pour les deux tableaux dont je puis parler en pleine connaissance de cause, — il ne se lassait pas de travailler, je ne dirai pas pour modifier son œuvre, car, encore une fois, il la concevait très rapidement d’ensemble et la jetait sur la toile avec une sûreté surprenante, mais pour y mettre plus d’accent, plus de relief, plus de vigueur, pour pénétrer au plus profond de ses modèles et donner d’eux une image animée d’une puissante vie intérieure. « Ah! le peintre franc, véridique! s’écriait M. Roger Marx, justement à propos du portrait qui vient de nous occuper; comme il saisit le moral de la ressemblance, comme il excelle à rendre l’enveloppante caresse de ce jour d’intérieur où il place ses modèles1 ! »

artistique ». C’est encore à l’occasion de ce Salon qu’un rédacteur de l’Étoile belge, ayant qualifié le modèle choisi par Fantin de « célèbre chef d’orchestre fiançais », reçut de Paris une lettre de remerciements qui se terminait ainsi : « Je n’ai jamais battu la mesure. Écrivain, critique, historien musical, tant que vous voudrez; mais non pas chef d'orchestre — heureusement pour les chanteurs. Remettez-moi donc, je vous prie, à ma vraie place, afin que Joseph Dupont ne prenne pas ombrage et me donne encore la main lorsque j’irai à Bruxelles. »

Page 1