Le Voltaire, 1er mai
FAN TIN-LATOUR
Un témoin de tous les jours pouvait seul raconter avec une exactitude absolue, à propos de ces deux tableaux de Fantin, comment ils furent conçus et comment ils furent exécutés sans l’ombre d’une hésitation. Aussi voudra-t-on bien m’excuser d’avoir profité des avantages que me donnaient mon âge et mes longues relations avec Fantin pour narrer par le menu l’historique de ces deux toiles; en ajoutant encore, afin de ne rien laisser dans l’ombre, que les lignes si simples de la pièce oii nous sommes groupés autour du piano et la place de l’instrument empiétant sur une porte étaient empruntées au salon même où Lascoux donnait ses réunions de musique, et que le morceau ouvert sur le pupitre était non pas de Richard Wagner, mais — combien de ces Wagnéristes féroces affectaient d’en rougir! — de Johannès Brahms.
Sur ma demande, après coup, Fantin, quoiqu’il n’aimât guère à revenir sur un travail dont il se croyait délivré, fit un dessin au crayon, très poussé, d’après mon portrait — afin que ma mère n’en fût pas absolument privée pendant que l’original courrait le monde — et un léger croquis, à l’encre de Chine, d’après Autour du piano : croquis et dessin sont encore entre mes mains. En ce qui concerne Autour du piano, il est opportun de spécifier que ce croquis, mesurant 17 centimètres de haut sur 24 de large, est le seul que Fantin ait fait d’après son grand tableau, et si j’insiste là-dessus, c’est
qu’il m’est revenu que certain amateur se flattait de posséder un dessin de Fantin, à l’encre de Chine d’après Autour du piano : il m’en coûte, assurément, de détruire une illusion, mais comment ne pas le faire? Il existe Lien un autre dessin à l’encre d’après ce tableau, mais qui n’est pas de Fantin : il fut fait par M. Félix Jazinski et publié dans l’Art en juil-
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let 1885. Il est reconnaissable, ainsi que toutes les épreuves qui en furent tirées, à ce que les figures et les habits sont beaucoup plus travaillés, que mon chapeau et l’intérieur du dessus du piano sont très noirs et qu’enhn la signature, en haut, à droite, très accusée, presque toute droite el suivie du chiffre 85 (date fausse), n’a aucun rapport avec l’écriture de Fantin, tandis que dans le croquis de Fantin lui-même, la signature est beaucoup plus légère, plus penchée et n’est suivie1 d’aucune mention d'année...
CARTE DE FA N TIN-LA TOUR Annonçant qu’il viendra vernir son Autour du piano.
FAN TIN-LATOUR
Et comment mieux terminer qu’en exhumant une page bien oubliée de vous sans cloute, à supposer que vous l’ayez jamais lue, où l’auteur de Bruges-la-Morte a magistralement caractérisé le talent du peintre d 'Autour du piano : « Le mérite de cette œuvre, c’est, avant tout, son grand style, l’habileté du peintre à avoir saisi les traits essentiels, exprimé la vie par la synthèse. C’est bien une chambre d’art, celle qui groupe ainsi autour du piano les musiciens français de la jeune école, — avec Vincent d’Indy, l’auteur de la Cloche, au centre, — tandis que Ghabrier exécute une musique qui rend méditatifs tous ces visages d’artistes. On dirait qu’ils veulent saisir l’infini qui passe dans la musique. On songe à une autre œuvre où les personnages ont aussi le même naturel, la même tension de tout l’être pensant, la même occupation d’âme; c’est la sublime page de Rembrandt : la Leçon d'anatomie , où toute la passion sereine de la science solennise la scène, comme ici la passion douloureuse de l’art1 »?