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CHAPITRE Y

F ANTIN-LATOUR DANS L'INTIMITÉ

Lorsqu’on pénétrait, au fond d’une cour de la rue des Beaux-Arts, dans la remise transformée en atelier, aux murs gris, sans aucun luxe, avec des ébauches du peintre ou des copies de tableaux du Louvre accrochées un peu partout, et qu’on se trouvait en face de cet homme légèrement trapu, toujours vêtu d’un pantalon et d’un veston gris foncé, à la barbe courte, aux cheveux clairsemés et grisonnants qui s’envolaient derrière une sorte de visière en carton qu’il mettait pour peindre; lorsqu’on entrait dans cet intérieur si calme où le maître et Mme Fantin vivaient loin du monde, ne sortant que le moins possible et pleinement heureux d’être l’un auprès de l’autre, il semblait qu’on vit s’ouvrir la retraite du sage et, dans cette sorte de thébaïde où nul bruit n’arrivait du dehors que le son de l’horloge de L Institut, on se serait cru à cent lieues de Paris.

Mais à voir la chaleur que le peintre mettait dans ses discours, dans ses boutades, dans ses paradoxes; à voir l'insistance avec laquelle il interrogeait les visiteurs pour connaître

l’envers des choses, à voir comment il entretenait la culture de son esprit par des lectures du soir, toutes très sérieuses et sans jamais sacrifier à la mode, il était clair que ce quasireclus volontaire, < ( u i n’ouvrait que très difficilement sa porte et son cœur, que ce philosophe qui ne voulait plus prendre aucune part ni aux luttes, ni aux plaisirs de la vie et se cantonnait dans son modeste home , à l’écart de toutes les vaines discussions du monde, avait conservé, contrairement aux apparences, une aine très ardente, un esprit très vif, très batailleur, et était en réalité beaucoup moins détaché des événements extérieurs qu’il ne voulait le paraître. 11 ne descendait } » 1 u s dans l’arène, mais il regardait combattre les autres et prenait même très vivement parti pour ceux-ci ou pour ceux-là.

Cet homme, qui ne redoutait rien tant que de voir de nouveaux visages, était dans le fond très accessible à ceux <pii savaient pénétrer lentement dans son affection et n’entraient pas chez lui comme en pays conquis pour lui demander quelque travail, fùt-ce au poids de l’or, ou lui arracher sur lui-même des renseignements qu’il donnait volontiers, d’ailleurs, mais à la longue, à bon escient, et lorsqu’il connaissait bien les gens, (fêtait un timide plus encore qu’un sauvage, mais un timide qui avait de terribles coups de boutoir et ne pardonnait guère à ceux qui avaient eu la maladresse de l’indisposer. Combien n’en ai-je pas vu de ces visiteurs, de ces passants qui croyaient pouvoir entrer là comme chez n’importe quel autre peintre ets’en retournaient l’oreille basse, sans avoir obtenu ni le portrait qu’ils auraient voulu lui laire

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faire, ni les renseignements qu’ils pensaient obtenir de lui !

En réalité, Fantin n’eut qu’un seul atelier, celui delà rue des Beaux-Arts, n° 8, où il était entré le Vendredi-Saint (10 avril) de l'année 1808 et qu’il ne devait jamais quitter. Jusque-là, il avait toujours travaillé dans l’atelier ou plutôt dans quelque grande pièce de l'appartement de son père : d’abord : 1, rue du Dragon, puis au 31 de la rue de Beaune1 2, enfin, rue Saint-Lazare, où il avait peint ses grands tableaux de V Hommage à Delacroix et du Toast 2 , puis, très peu de temps, rue de Londres. Mais cette fugue sur la rive droite, où sa famille avait été attirée par des amis, ne fut pas de longue durée — rien que six ans — et dès que sa mère fut morte, en juillet 1807, son père et lui revinrent sur leur chère rive gauche, au n° 11 de la rue des Saints-Pères : c’est alors que Fantin occupa l’atelier de la rue des Beaux-Arts. Et telle était sa joie d’avoir enfin un « chez soi » qu’il écrivait à son ami Edwards, le 14 juillet 1808 : « Aujourd’hui le monde est parti à la campagne; je reprends avec rage le travail au Louvre; j’étais bien en retard; je me suis donné tant de peine à ces portraits! Le dimanche et le lundi (les deux jours où le Louvre était interdit aux travailleurs), je fais des natures

1. Ici l’appartement était si petit, que le père de Fantin lui avait loué une chambre où il allait coucher dans une maison de la rue Pérou, qui abritait aussi d’autres artistes: Carolus Duran, Zacharie Astruc, etc. Whistler, quand il s’était attardé dans le quartier, venait quelquefois demander l’hospitalité à son ami, et c’est ainsi qu'il lit un jour le croquis qui représente Fantin encore au lit, le chapeau sur la tôle, et s’amusant à dessiner.

2. Celte maison, qui portait le n° 79, a disparu lors des démolitions entreprises pour établir une grande place et un square devant la Trinité.

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mortes; je suis clans les pêches et les abricots. J’ai déménagé, je suis clans un atelier. Oh! je suis bien là, seul. Et mon premier atelier, pensez à mon bonheur; enfin, en avoir un à soi seul ! A trente-deux ans, il est temps! J’ai une petite vie bien tranquille; je me renferme et je vis clans les rêves, des illusions sans cloute. Enfin, cela rend les fous joyeux. »

La vie du peintre s’est écoulée tout entière, on peut le dire sans nulle exagération, entre les salles du Louvre et son atelier. Dès qu’il eut goûté du bonheur d’avoir un « chez soi », il y resta le plus possible et fréquenta moins le Louvre, mais il restait toujours sous l’influence des maîtres auprès desquels il avait cherché longtemps le pain quotidien de l’art. De là tant d’esquisses où lui-même avait plaisir à reconnaître les grands peintres dont le souvenir traversait sa pensée; de là tant de projets jetés par lui sur le papier dès la première heure, qu’il laissait dormir et reprenait un beau jour, après de longues années, pour en faire quelque tableau ou quelque lithographie, comme on s’en assurerait en feuilletant les albums de croquis que sa veuve a donnés au musée du Luxembourg et à celui de Grenoble. Et n’a-t-il pas lui-même, en d(‘S termes d’une sincérité charmante, célébré l’attrait, toujours nouveau pour lui, de ces besognes incessamment répétées du matin et du soir? « Le charme de l’esquisse, écrit-il, est cette chose impossible à déterminer, à affirmer; le charme est dans son incertitude que chaque spectateur achève à son idée. Ou y voit ce que l’on veut. C’est un peu comme la sonate qui fait rêver, chacun selon son goût, ceux qui ont de l’imagination et le goût du rêve... Ces esquisses

PO H TRAIT DK M 1 ,E C II A U KO TT K DK HO U II G Salon du 1881. — A M11, Cluirlolle Dubour^.

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sont des hommages, des actes d’admiration envers des maîtres que j'aime; c’est un peu comme si l’on chantait des mélodies que l’on aime, comme aussi des variations sur un thème que l’on admire. On essaye ainsi ses forces en se mettant dans les idées d’un autre avant d’avoir les siennes; on se rend compte ainsi des choses, pourquoi ceci, pourquoi cela. C’est en faisant des esquisses que j’ai compris tous ces maîtres du passé1... »

Que va-t-il faire encore au Louvre, le matin, dès qu’il a quelque loisir? Des esquisses, toujours des esquisses, « pour se maintenir dans la bonne voie ». Et que fait-il le soir, alors qu’il ne peut plus peindre? « Je cherche, dit-il un peu plus loin, dans quantité d’anciens projets, les idées qui me semblent les plus propres à être exécutées, je les mets en train, à la lueur de la lampe, et les peins le lendemain. La vie est ainsi remplie. Quand je retrouve tous ces vieux projets, toutes ces esquisses dans les albums ou sur de petits bouts de papier, je me dis : « Qui aurait pensé qu’un jour je retrouverais tout cela avec intérêt et m’en servirais et le continuerais? Je ne sais qui a dit que l’on passait sa vie à exécuter les projets de sa première jeunesse? On les abandonne parce que l’on n’est pas capable de leur donner une forme; c’est le savoir qui ne vient qu’avec l’âge qui en permet l’exécution \ » Ne serait-ce pas Gœthe qui parlait à peu près de la sorte, et Fanlin, par cette hésitation, ne faisait-il pas tort à son admirable mémoire3?

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