F A N T I N - L A T 0 U IC
Tant que son père vécut, Fantin demeura avec lui, d’abord rue des Saints-Pères, ensuite au 82 de la rue Bonaparte, dans une maison donnant sur les jardins du séminaire de Saint-Sulpice, et même, à la lin, comme le vieux peintre était dans un état d’esprit assez faible, son lils ne le quittait chaque soir, le plus souvent pour venir rue Taranne, qu’après l’avoir vu se coucher, presque s’endormir. Plus tard, lorsque son père fut mort et ([lie lui-même se fut marié, son installation rue des Beaux- Arts prit un caractère définitif par la location d’un modeste appartement communiquant avec son atelier par un escalier intérieur. Et tout aussitôt commencèrent là ces charmantes réunions d’amis, ces petits dîners tout intimes de quinzaine, le lundi soir, où Fantin groupa d’abord son ami Maître et le critique Duranty — « Je crois qu’il vous plaira, écrivait-il en 1866 à Edwards; c’est un garçon très intelligent, on peut causer avec lui, ce qui est si agréable, des questions artistiques les plus élevées »; — - où j’arrivai moi-même lorsque Duranty n'y était déjà plus, dont Amédée Pigeon devint également un convive attitré à dater de l’époque où nous posions pour Autour du piano. Je vis paraître aussi là quelquefois, à de lointains intervalles, soit le critique Arsène Alexandre,
\ieux proverbe allemand : « Ce qu’on désire dans la jeunesse, on l’a dans la vieillesse en abondance », écrit, entre autres choses qui s’étaient comme cristallisées dans l’esprit de Fantin : « Nos désirs sont les pressentiments des facultés qui sont en nous, les précurseurs de ce que nous sommes capables de faire; ce que nous pouvons et que nous désirons s’offre à notre imagination hors de nous et dans l’avenir; nous espérons ce que nous possédons déjà sans le savoir. C’est ainsi qu'une anticipation ardente transforme une possibilité véritable en une réalité imaginaire. » Mémoires de Goethe, trad. Jacques Porchat; 2e partie, livre IX.
F A N T I N - L A T 0 U R DANS L’INTIMITÉ
soit Germain Hédiard, lorsque son travail sur l’œuvre lithographique de Fantin eut fait de lui un des visiteurs les plus assidus de l’atelier de la rue des Beaux-Arts ; soit le frère d’Amédée Pigeon, professeur à la Faculté des sciences de Dijon, très passionné pour tout ce qui touchait à la photographie, qui essayait de nous prendre le soir au magnésium et n’arrivait le plus souvent qu’à faire des images où presque toutes les personnes avaient brusquement fermé les yeux.
Fantin, qui détestait tellement le monde, aimait beaucoup au contraire ces repas d’intimité, toujours très lins, après lesquels il évoquait force souvenirs ou cherchait à piquer amicalement ses convives, ces petites soirées qui se terminaient entre dix et onze heures par une excellente tasse de thé. Et s’il m’était permis de coudre à ces souvenirs d’art quelques souvenirs de cuisine, je dirais quelle sollicitude il avait pour les amis qu’il traitait, comment il ne manquait presque jamais, ces jours-là, d’aller chercher des cigares de choix pour les fumeurs ou de rapporter quelque excellent fromage pour ceux qui en étaient aussi friands que lui. Quels délicieux Chester, quels Gorgonzola incomparables, quels Sti I ton exquis, quels merveilleux Sassenage — en souvenir du Dauphiné sans doute — il m’a été donné de déguster là, et comme ils étaient les bienvenus chez moi, ces fromages de pays qu’il m’expédiait de Duré, ces Gacé, proche Camembert, qu’il m’écrivait devoir tenir agréablement leur partie dans la symphonie odorante des fromages!
Fantin avait toujours été l’homme de ces réunions intimes, de ces libres causeries entre amis, que ce fût au café Molière,
au café de Bade, au café Guerbois ou chez son ami Maître : « 11 y a là, dans l’atelier, M. Edwards, Ridley, un de ses amis, Mine Edwards. On cause, » écrivait-il de Sunbury à ses parents dès 1801. Aussi avait-il été très heureux, sitôt marié, de reconstituer ces petites réunions chez lui, de se retrouver au milieu d’amis éprouvés sans avoir à enlever ses chaussons, ses chers chaussons auxquels il se montrait déjà si fort attaché lors de ses visites à Sunbury; mais il évitait toujours avec horreur réceptions et réunions, il s’était soustrait à toute obligation mondaine et ne savait plus depuis longtemps ce que c’était qu’un habit noir. Si Fantin fuyait tellement le monde, c’est qu’il en avait peur et s’y sentait mal à l’aise; mais ce n’était pas là seulement une répulsion instinctive; c’était aussi que, lorsqu’il avait été forcé d’entrer en contact avec lui, il avait senti tout le vide et toute la fausseté de ses usages et de ses formules et qu’il en avait souffert, principalement lorsqu’il avait dû faire quelques séjours dans des châteaux de la Brie ou de l’Anjou.
A une seule époque de sa vie, au moment de ses voyages en Angleterre, au milieu de ce luxe et de ce confort qui l’avaient tellement surpris, il avait eu quelques velléités d’élégance et s’était vu forcé de se commander un habit noir : « Si tu me voyais en habit, écrivait-il de Londres à sa mère, en 1864, je suis splendide; j’ai payé le tailleur, j’en ai eu à peu près pour 350 francs. » Mais il avait eu bien vite assez de cette vie de visites et de présentations, de ces fêtes et réceptions, de ces dîners au champagne, toujours en habit, toujours en cravate blanche. Cependant, lorsqu’il était revenu en France,
Salon de 1891. — Musée du Luxembourg.