‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 41 sur 61 · F A N T I N - L A T 0 U R D A N S L’IN T I M I T É · texte numérisé non relu

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il s’était ressenti quelque temps de ce changement d’habitudes : « Oh! que le pauvre peintre a de peine à se remettre! écrivait-il à Edwards, le 27 novembre 1864. Il ne fait rien, flâne, flâne, flâne toujours; on le voit partout, mais non pas à son chevalet. Il est devenu l’homme des salons. Ma mère est enchantée, je m’occupe beaucoup de mes gants, de savoir s’ils seront assez frais; ma cravate va toujours mal! » Et ne s’avise-t-on pas, dans le monde, de le trouver aimable ; de le dire à sa mère, parce qu’un jour, en revenant d’une soirée, il avait offert son bras à une jolie jeune fille? « Partout où je vais, on répète à ma mère : Oh! votre fils est charmant. (Charmant! le mot a été dit!) Pourquoi était-il si ours? U faut l’amener, le distraire. Oh! mais cela ne va pas durer, j’espère. J’en ai honte : c’est abrutissant. » Et le fait est (pie cela ne dura guère : au bout de peu de mois, cette crise d’élégance de la vingt-huitième année avait pris fin.

Au moment même où Pantin était le plus séduit par la vie anglaise, il faut voir de quel œil il regarde et de quelle plume il décrit le monde où il est, les personnes qu’il coudoie et jusqu’à la figure qu’il doit faire là : « Ah! si vous saviez ce que je m’embête, écrit-il à Edwards, le 4 septembre 1864, de Mytton-IIall, où il avait entrepris le portrait de Mme Potter; non, cela ne peut pas se dire. Dans ce moment, de ma fenêtre, je vois des coteaux; des églises sont là et l’on sonne les cloches : c’est triste à mourir. Oh ! que je regrette d’être venu et, je crois aussi, Whistler; mais il ne le dit que le moins

possible. Je ne fais que m’habiller : c’est la redingote, c’est l'habit noir! En passant le pantalon le soir, vers sept heures, j'injurie Whistler qui est très gentil et le supporte assez bien. On boit beaucoup et l’on mange très bien, mais de ces nourritures de salon, des miettes de quantité de choses. A table, des jeunes frères, pas gais; une demoiselle, la sœur, peu plaisante. M. l’otter est, lui, très gentil, mais ne pense qu'à bien vivre : la douceur même, embrasse ses enfants comme du pain. Et ([lie d’enfants! Tous ceux d’IIaden, ce qui fait quatre, puis quatre ou cinq de botter; des bruits impossibles. Mnie lladen, la seule qui eût été agréable, est malade et garde la chambre. Non, c’est comme un fait exprès... Quand je serai chez vous, je vous ferai la reproduction de ma tenue ici : le départ pour s’habiller, l’entrée au salon an crépuscule, le domestique entrant pour annoncer le repas; moi, splendide, en noir, prenant ou cherchant à prendre une pose à la cheminée; M"ie botter, en grand lia fia, bras nus, bracelets, un tas de choses. Moi, alors, j’arrondis mon bras et le présente. Nous entrons dans la salle à manger; je cherche des mots, que je ne trouve pas : c'est à mourir de rire. Hier, j’ai pensé à l’aspect que je devais avoir; j’ai cru que j’allais partir d’un éclat de rire. Je vais finir par apprendre à me tenir très bien, à savoir bien mener à table. Oh ! le jour d’Haden, ce sera splendide : je représenterai l’homme du monde!... »

Avec tout cela, cet homme un peu sauvage et je ne dirai pas bourru, mais brusque et renfrogné lorsqu'il le voulait, qui disait volontiers de lui-même à propos des avances que Mme Meurice lui avait faites en le voyant peindre au Louvre : « J’ai fait

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l’ours, » n’était pas tellement « mal léché » qu’il ne pût s’adoucir, non pas lorsqu’on le flattait, mais lorsqu’on laissait échapper quelque parole heureuse, qui le mettait en sympathie avec vous, ou lorsqu’il se laissait aller à quelque mouvement d’indulgence dédaigneuse. Et nulle histoire ne le prouve mieux que celle du portrait de Mlle Marguerite de Biron qui lui fut particulièrement pénible et se termina comme vous allez le savoir.

C’est en 1867, à l’heure où le succès du Portrait de Manet avait signalé Fantin à l’attention des amateurs et lui avait valu des commandes qui auraient pu, s’il avait continué, le classer comme peintre attiré du grand monde, qu’il avait accepté de se rendre au château de Fontenay-Trésigny, pour peindre le portrait de Mlle de Biron, un modèle tout à fait aimable et qui se prêtait à lui jouer quelques-uns de ses morceaux favoris, comme le Joyeux laboureur, de Schumann. «J’ai été faire un portrait à la campagne et je le termine en ce moment à Paris, écrivait-il à Edwards le 25 novembre 1867... J’ai fait et je fais beaucoup d’efforts pour faire de la peinture très poussée et et je m’en trouve très bien : il s’ouvre devant moi des horizons inconnus. A un moment, il faut bien faire des choses très achevées, cela me sert beaucoup pour voir très large. Je fais un portrait d’une demoiselle de dix-huit ans, très jolie, en robe blanche et rubans cerise, mi-corps, la main posée sur une chaise; dans le fond, un meuble avec des fleurs; et faire un portrait dans ces données si connues, en peintre, avec des moyens si loin de la beauté de la nature, cela est terriblement difficile. Quelquefois, je suis perdu dans ces difficultés. Joignez

à cela la vie de château, le monde autour de moi, les distractions, les séductions de toute espèce, la tenue de l’habit noir pour dîner au moment où il serait si doux de se reposer; puis passer la soirée au salon, au milieu de conversations sans intérêt pour moi ! »

Quoi qu'il en lut, ce portrait, que le peintre avait traité avec un soin infini, touchait à sa fin, et Pantin comptait déjà sur le succès qu’il ne pouvait manquer d’avoir au Salon, lorsque Mme de Biron, prise de scrupules qui paraîtraient aujourd’hui bien étranges, revint sur sa promesse et fit savoir au peintre qu’elle désirait que le portrait de sa fille ne fût pas exposé. Et cela huit jours avant l’expiration du délai pour les envois au Salon de 1808, sans que Fantin eut le temps de faire ou même de terminer un tableau quelconque. 11 se résigna cependant, très désolé dans le fond, mais sans récriminer contre ce veto tardif d’une mère inquiète. Oui, mais n’appritil pas plus tard qu afin de faire entrer son œuvre dans une série symétrique de portraits de famille, on l’avait coupée en ovale, en supprimant des mains qu’il avait faites aussi fines, aussi élégantes, aussi vivantes que possible? Et plus tard encore, après qu'il était devenu célèbre et que les propriétaires du portrait se furent avisés qu’en coupant les mains, ce qui n’était pas une perte, on avait aussi coupé la signature, ce qui était grand dommage, ne vit-il pas arriver chez lui l’ambassadeur d’un membre de la famille qui lui demanda le plus simplement du monde de vouloir bien resigner sa toile ainsi mutilée? Fantin fit un haut-le-corps de surprise — et signa.

Par un revirement singulier, Fantin, qui, adolescent,

>alon de 1883. — A M. Guillaume Charlier.

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avait fréquenté beaucoup les théâtres avec son père, surtout les théâtres gais, et qui, jeune homme, avait suivi toutes les représentations de l’ancien Théâtre-Lyrique, au boulevard du Temple, — quelle source inépuisable de souvenirs communs pour nous deux! — s’était sur la fin tout à fait détourné des concerts et des théâtres : il disait que cela le fatiguait, l’énervait, d’entendre de la musique, et peut-être était-ce vrai, tant il y concentrait toutes les forces de son esprit etde sa volonté. Je l’ai encore vu se déranger pour- aller voir jouer Béatrice et Bénédict, de Berlioz, à l’Odéon; à l’Opéra-Comique, les Troyens , dont il avait été un des auditeurs assidus en 1863, ou même, à l’Opéra, V Aida de Verdi, vers qui il était revenu, ainsi que son ami Maître, après avoir été passablement tiède et presque hostile : rappelez- vous ce qu’il disait de la Traviata et l’exaspération que lui causait à Londres le Miserere du Trouvère.

En ce qui regarde Wagner, il se laissa entraîner à l’Opéra pour y voir jouer Lohenyrin, la Walkyrie, Tannhæuser et les Maîtres Chanteurs de Nuremberg . — « Nous sommes ravis, c’est plein de vie, écrivait-il à Mme Edwards le 19 novembre 1897, après avoir assisté à la première représentation. On voit que Wagner était satisfait de son sort à l’époque où il composait cet ouvrage; » — mais ce fut tout, et lorsque arrivèrent Siegfried et Tristan et Iseult, Fantin sut tenir bon contre les exhortations de ses amis et les sollicitations de son entourage immédiat : ni pour Wagner, ni pour Berlioz, ni pour personne il ne se dérangea plus jamais. En réalité, Fantin, surtout après qu’il se fut marié, n’alla plus que rarement dans les concerts

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et presque jamais au spectacle; tous ses appétits de musique étaient satisfaits par les séances de piano à quatre mains que son ami Lascoux donnait avec un ancien magistrat, M. Grattery, et dans lesquelles ces deux amateurs exécutaient avec passion les opéras de Wagner.

Lascoux ne faisait que continuer les traditions de son père, le conseiller à la Cour de Cassation, chez qui avaient eu lieu jusqu’en 1870, des séances intimes de quatuors de musique classique. Fantin avait dû être introduit là par son ami Maître, ainsi que le peintre Bazille, et quand on les voyait tous trois arriver dans ce milieu tranquille etbourgeois :

« Tiens! voilà les Manet! » s’écriait-on avec une terreur affectée. Les séances de piano à quatre mains du fds s’étaient bientôt transformées en séances de quatuors où l’on jouait surtout des œuvres de Schumann, de Brahms; où les auditeurs ouvraient eux-mêmes la porte aux nouveaux arrivants, où l'on pouvait, tout en écoutant, ou fumer ou boire à satiété d’excellent vin d’Arbois; où l'on aperçut quelquefois M. Saint-Saëns, M. Messager, Chabrier, M. Fauré, qu’on appelait déjà, mais par façon de plaisanter, le Schumann français ; où Svendsen ne manquait pas de venir, quand il était à Paris, et tenait même une partie de violon.

Après les quatuors, simples ou doublés, les transcriptions de fragments de Parsifal arrangés pour petit orchestre par M. Ilumperdinck tout exprès pour Lascoux; après quatre exécutants, dix, vingt, trente, au nombre desquels figuraient parfois Garcin, Lamoureux, Maurin, sous la direction de Lascoux; après quinze ou vingt auditeurs, tous intimes, cent, deux cents, trois

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cents, convoqués par des invitations qu’on sollicitait de toutes parts, et puis tout à coup plus rien. L’organisateur de ces séances, excédé du bruit qu’elles faisaient dans Paris et des compliments qu’on lui adressait en affectant de le traiter, au détriment du magistrat, non plus comme un simple amateur qui s’amuse, mais comme un professionnel de la musique, jugea bon d’arrêter ces divertissements musicaux : dès lors Fantin n’entendit pour ainsi dire plus du tout de musique...

Encore qu’il fût, dans l’intimité, d’humeur assez gaie et qu’il rit volontiers en se rappelant d’anciennes pièces du Palais-Royal, son théâtre favori, Fantin, dans le courant de la vie, était plutôt un concentré, je ne dis pas un morose, et son amitié, pour solide qu’elle fût, ne se manifestait jamais d’une façon très expansive : il fallait plutôt deviner et sentir l’affection qu’il vous portait et savoir la savourer. Lui-même en convenait d’ailleurs et s’en disculpait assez drôlement dans ses lettres à ses parents à propos de quelque fête oubliée, sans doute celle de sa mère et de sa sœur Marie... « Ah! diable, vos fêtes, écrivait-il le 20 août 1801, je ne connais pas tout cela. J’écris peu, c’est vrai, mais quand j’écris, c’est pour vous, c’est parce que cela me fait plaisir. Que me fait ceci : C’est la sainte Ceci; c’est la sainte Cela? Eh bien! si je vous avais écrit, pour vous demander des bretelles le jour de ma fête, le jour de la Saint-IIenri... Ah! qu’en dites-vous? Elle est bonne, celle-là?... » Ou encore, un peu plus loin, comme sa mère avait dû mal prendre ce ton cavalier : « Ma chère maman, n’accusez pas votre fils comme cela; je ne fais pas grand bruit de mes affections, je ne comprends pas les

grandes protestations, mais j’aime bien. Je suis très malheureux même de ne pouvoir pas dire ce que je sens. Tu pardonneras cet oubli bien involontaire, je t’assure. J’ai des défauts bien grands, je le sais (paresse), mais je ne crois pas être si insensible que vous le supposez. Mais cacher ce que j’éprouve est une chose que je ne peux empêcher, et les affections

demandent, je crois, du mystère et une mutuelle compréhension. S'aimer , sans le dire, pour finir par une bêtise... »

Et de même que, plus tard, dans les lettres qu’il m’écrira de Buré, Fantin me marquera toujours sa reconnaissance pour le peu de nouvelles que je lui envoyais de Paris, non sans quelques pointes à l’adresse de ceux qui, comme Maître ou Pigeon, avaient la plume moins facile, de même dans la dernière de ses lettres d’Angleterre à ses parents, il écrivait : « ...Je sens que je vais travailler. Le travail artistique, c’est tout, je veux faire des chefs-d’œuvre; il n’y a rien d’autre. C’est une consolation, c’est la seule qui peut faire consentir à vivre. Si je n’avais pas cet espoir, je voudrais mourir. Que la vie est absurde autrement! Ce n’est qu i II usions qui s’envolent , que bonheur d'un moment, puis il y a les tristesses qui viennent; je redoute toujours la tin

— Mais non... Les Cloches de Cornevillc.

Voyez par ci... voyez par Val Voyez, voyez... Parsifal !

Caricature de Ilenriot, d’après Parsifal et tes Filles- Fleurs (, L’Illustration , 6 mai 1803).

P A II S I F A I, ET LES F 1 L LE S- F LE Ult S

Lithographie originale 1885), reprise pour le tableau du Salon de isy:i. A M. Ch. -Eil. llaviland.

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du bonheur. Écrivez-moi ; cela est si agréable de recevoir une lettre, on se sent aimé d’autres qui pensent à vous'. »

Il faut voir encore avec quelle émotion il annonce à Edwards le départ et le mariage de sa chère sœur Marie, après huit ans d’attente (elle attendait que le fiancé qu’elle aimait eût une position assurée, c’est-à-dire le grade de

colonel dans l’armée russe), et la douleur que lui cause cette séparation, d’autant plus cruelle, que la jeune fille avait dû partir seule pour Varsovie où le mariage allait se célébrer, chez des amis, la guerre de la Prusse contre l’Autriche ayant hâté ce mariage, en même temps qu’elle empêchait les parents de Fantin de se rendre si loin, sans être sûrs de pouvoir, au retour, retraverser l’Europe en feu. « Enfin, tout est achevé, elle nous a quittés, écrivait-il à Edwards. Jugez des douleurs de la séparation; cela a été très pénible. Je ne me sens plus ce que .j’ai été, cela m’a vieilli

- On a donné à votre père, ce matin.

Caricature de Stop, d'après Parsifal et les Filles- Fleurs ( Journal amusant, 6 mai 1893).

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