‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 47 sur 61 · CHAMPIGNON DES BOIS · texte numérisé non relu

CHAMPIGNON DES BOIS

Caricature de St.op, d’après le portrait de Müe S. Y .{Journal amusant , 4 mai 1890).

Au café, il semblerait, d’après quelques passages des lettres de Whistler, que celui-ci et Fantin dussent principalement causer ensemble, en se tenant un peu à I écart de leurs camarades, sans doute en raison de l’affection réciproque que Whistler affirmait en ces termes : « Nous sommes nécessaires l’un à l’autre pour ce véritable échange de sympathie que nous ne pouvons pas trouver avec d’autres. » Et c’est ce qui fait que, de Londres, il revient volontiers sur ces causeries de café, qu’il demande des nouvelles et fait à Fantin d’amusantes recommandations du genre de celle-ci : « Maintenant, voici

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Salon de 1890. — A M"1*' do Nikanoll.

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ce que tu vas propager partout avec toute la finesse de gredin que tu sauras parfaitement y mettre, car nous nous connaissons dignes l’un de l’autre. J’ai reçu la médaille d’or de la Hollande. Tu glisseras ceci au commandant (le commandant Lejosne, parent de Bazitle) au café de Bade, de sorte que les autres puissent l’entendre et que ça vienne naturellement à se savoir partout... »

Après le café de Bade, ce fut au café Guerbois, avenue de Clichy, que nos jeunes gens, déjà plus mûrs, tinrent leurs assises, probablement parce que Manet, Zola, Monct, Bazille, Renoir, etc., demeuraient dans ces parages et formaient ce qu’on appelait alors l'école des Batignolles. Mais ces réunions du soir, auxquelles Fantin 11e manqua guère tant qu’il demeura dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, le virent de moins en moins lorsqu’il fut revenu sur la rive gauche, et c’est alors, tout de suite après la guerre, que, sans pousser si loin, il passait presque toutes ses soirées à nous entendre pianoter, Maître et moi, sur le même instrument, dans la même pièce où s’escrimait auparavant le pauvre Bazille qui s’était engagé dans les zouaves et avait été tué à la bataille de Beaune-la- Rolande : la rue Taranne l’attirait beaucoup plus.

Du reste, ces réunions de café n’avaient jamais eu pour Fantin qu’un attrait bien relatif. C’était en quelque sorte une obligation du métier que de s’y rendre cl d’y entendre Courbet pérorer de sa grosse voix, avec violence, ou Manet y fulminer contre les membres du jury officiel; mais luimême se morigénait en s’appelant : « Paresseux, coureur de café! », se plaisantait sur le premier verre d’absinthe qu’il

FAN TI IN - LATOUR

avait bu, le premier et le dernier, pensait-il, et, qu’il se trouvât là ou bien à certain banquet des Aqua-fortistes dont il avait eu un instant l’idée de faire un tableau, il éprouvait la même impression qui n’avait rien d’agréable. «... Au moment du café et du champagne, écrit-il à Edwards le 2 janvier 1864, on a commencé à faire de mauvaises charges d’atelier, absurdes; nous sommes alors partis, quelques-uns. Ah! toujours les masses stupides!.. Est-on malheureux de n’avoir rien comme société! Pas de réunions potables ; même au café de Bade, je me déplais. C’est de mauvais goût; on y est bête. Que voulez-vous? mais je ne peux pas dif*e autrement. J’en sors toujours dégoûté. On n’y dit rien, on ne pense pas, ce ne sont pas des artistes. Des cancans, c’est là tout. Le seul intérêt, c’est quelques nouvelles artistiques. » Comme on comprend qu’il ait vite renoncé à traverser tout Paris le soir, après sou dîner, pour se retrouver au milieu de camarades dont il goûtait de moins eu moins les propos décousus, sans portée, et les plaisanteries sans sel !

Pantin n’était pas d’un caractère plaintif, comme on pourrait le supposer en le voyant gémir si souvent, dans ses lettres, sur les difficultés auxquelles il se heurte, sur son labeur aussi acharné qu’improductif; mais c’est que de très lourdes charges de famille pesaient sur lui, car il ne cache pas à Edwards, au moment où sa sœur Marie les quitte pour se marier, qu’il était seul pour soutenir son père et sa mère, plus sa sœur Nathalie, toujours malade et internée, et qu’il y avait des moments où il désespérait de pouvoir travailler assez pour répondre à tant de besoins toujours renaissants.

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Au surplus, les questions d’argent ne reparaissent que de loin en loin dans sa correspondance, et c’est toujours l’art seul qui le préoccupe; les, périodes d’espoir et les crises de découragement qu’il traverse proviennent uniquement de l’état nerveux où le jettent son travail obstiné, ses efforts plus ou moins heureux pour se rapprocher des maîtres qu’il voudrait égaler. Il n’a jamais rien dit de plus vrai que lorsqu’il écrivait dans une de ses premières lettres à Edwards, dès le mois d’octobre 1861 : « En dehors de mon art, je ne peux rien faire, rien dire, et la façon dont je vois l’art de jour en jour m’éloigne de toutes les choses de cette vie, car l’art demande tous les sacrifices, car l’art est en dehors de la vie... »; ou encore, trois ans plus tard, à la date du 16 décembre 1864 : « La. vie ne m’est pas bonne; je ne me plais pas quand je suis agité, cela me tue. J’attends que vous me disiez : Vous avez raison; l’atelier et rien d’autre, car tout est là, tout le reste n’est que mensonge, horrible illusion... N’est-ce pas que je vais être libre, heureux? L’art veut l’homme tout entier. A l’œuvre, à l’œuvre ! Cela vaut mieux que tout! » Ces maîtres mêmes qu’il aspirait à égaler, ces chers maîtres du musée du Louvre auprès de qui il retrouvait le calme et le bonheur dans le travail, ne lui semblaient-ils pas quelquefois s’animer, lorsqu'il se rapprochait d’eux après quelque absence, et lui parler ainsi : « Te voilà, viens, c’est beau ! Nous t’aimerons, nous le consolerons. Tes beaux jours sont passés; mais noqs, nous t’en donnerons. L’Art, c’est la vie supportable; l’avenir est à toi; viens. dans notre famille1!... »

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