Lettre du 3 janvier
rue de la Chaussée-d’Antin que je remonte le soir, au sortir du Louvre et du travail ; cette rue si remplie de cette vie parisienne, si gaie, si attirante, me rend triste; je m’ennuie... Je désire tout ici, dans cette vie de Paris: c’est la femme qui passe, c’est le cheval qui court, c’est la voiture qui roule; ce sont toutes ces vanités-là qui m’empêchent de faire mes études, de me mettre à apprendre sérieusement tout ce que je ne sais pas. » Qu’il ait seulement un peu d’argent, qu’il soit libre d’agir à sa guise, et loin de céder à ces tentations mondaines, il y échappera en fuyant très loin et se réfugiera en Italie, dans les bras de la Peinture; il vivra là, dans le pays de Raphaël, de Michel-Ange, de Titien, de Véronèse, une vie douce et calme, en dehors du monde qui lui donne la fièvre et l’empêche de devenir l’artiste qu’il rêverait d’être. Et ce rêve l’enchante; mais, en attendant qu’il le puisse réaliser, il lui faut gagner péniblement sa vie et remonter tristement sur son balcon de la rue de Londres, où il s’assoit et fume toute la soirée, au milieu des idées noires qui l’assaillent et jusqu’à ce qu’il cherche un repos momentané dans le sommeil. Quant au repos complet, au calme définitif, il sait qu’il ne le trouvera que dans le travail, le jour où, fermant l’oreille à tous les bruits de la ville, il se cloîtrera presque dans son atelier et entrera en quelque sorte en religion artistique. Et c’est ce qui I décida de faire — irrévocablement — à deux ou trois reprises : plus de musique, plus de distractions, plus de réunions au café, plus rien de la vie ni des bruits du dehors : « Frères, il faut travailler1 ! »