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Lettres à Edwards, du 3 février et du 21 août

FANTIN-LATOUR DANS L’INTIMITÉ

Ce qui frappe dans les lettres où Fantin ouvre son cœur et parle d’abondance à Edwards, c’est comment, sans aucune recherche et même sans style, au moyen de courtes phrases, de notes très brèves qu’il jette sur le papier comme il jetterait des touches de peinture sur une toile, il arrive à donner l’impression très nette de ce qu’il sent, de ce qu’il veut dire et comment, en le lisant, on croirait l’entendre causer, coupant ses phrases et répétant ses mots comme il avait l’habitude de le faire. Et n’arrive-t-il pas, de la sorte, à de véritables effets de vigueur, particulièrement dans une page où, tout irrité de la sévérité des juges officiels, qu’il faut bien subir, mais sans les reconnaître, il explique par quelle force résultant de leur nombre et de leur union, ses amis et lui, les refusés d’il y a deux ans, ont pu arriver à se faire admettre, à forcer les résistances aveugles du jury, mais comment, d’autres, plus jeunes et moins forts, payent pour eux?

«... Ce n’est que par peur, on peut le dire, que nous (Manet, Whistler et lui-même) avons été reçus. Voyez-vous : tout est dans la camaraderie pour le jury — ou bien quand, grâce à des incidents particuliers, on force les portes comme nous, ici, nous le faisons. En 1803, nous étions quelques-uns à exposer. On nous refuse. Nous étions plusieurs ; alors la plainte est forte. On expose les refusés; le public (c’est-à-dire l’ensemble de toutes les opinions) parle. Cela se résume en : « Eh bien! mais il y a des capacités là dedans! » Ceci, à par-

tir de ce moment, a été pour nous un laissez-passer. Tenez, mon cher Edwards, laissez-moi vous faire un petit tableau de ce que c’est, que les jugements artistiques. Point de départ : Des peintres de talent; des idées dans la tète de quelques-uns seulement ; les autres, la foule, suit. Cette foule qui suit ne comprend rien; elle imite, copie, surtout les défauts : on ne peut pas copier les qualités, sans les posséder, en germe au moins. Viennent alors des gens nouveaux qui sont frappés surtout des défauts, qui cherchent autre chose; voilà l’idée qui naît dans la tète d’un homme; autour de soi on en voit d’autres qui se rencontrent; on se dit : « Cela est vrai; on a tort de faire ainsi; on devrait faire comme cela. » Dans les premiers temps, on expose, on est refusé. Ce n’est pas assez bien; cela n’est pas assez différent, cela a encore du rapport avec 1rs choses que tout le monde fait. On se groupe, on crie, on travaille, on est plus nombreux, on vous laisse passer. Alors, on se rencontre, on en voit qui font aussi comme ce que vous aimez, on se connaît, on se sent entouré, on a plus d’audace. Voilà ce que j’ai tant aimé, moi : c’était ce moment-là. J’ai cru que cela pourrait durer. Là était mon erreur, mais enfin cela dément cette réputation de méchant qui grandit chaque jour, maintenant. Non, j’étais artiste avant tout. Maintenant que les hommes m’ont montré mon don-quichottisme artistique, je deviens comme eux. Je reviens au moment où l’on était plein d’ardeur, à cette année 1863, où l’on nous exposa, refusés. Depuis, quelques noms font rugir les jurés; vous ne pouvez pas vous imaginer quelle est leur colère. Et puis ils disent : « Nous les recevons pour les punir, pour que

Salon de 1879. — Musée de Bruxelles.

F ANTIN-LATOUR DANS L’INTIMITÉ

le public en fasse justice. » A présent, vous, vous payez pour nous. On se venge certainement sur vous. Ils se disent :

« Comment! en voilà encore d’autres? Refusés! refusés1! »

Et l'année suivante, il revient encore sur ce sujet pour consoler Edwards du refus des deux tableaux qu’il avait envoyés et qui n’avaient pas eu plus de succès que ses envois de l’année précédente; mais cette fois-ci ce n’est plus du passé que parle Pantin, c’est de l’avenir, de l’avenir en ce qui regarde la peinture en général comme en ce qui le regarde, lui particulièrement, et sur ces deux points, il montre une clairvoyance extrême, il perçoit avec une netteté sans égale à la fois le sens dans lequel évoluera la peinture et à la suite de quels changements il arrivera lui-même à gagner la faveur du public. Dans un temps, dit-il, où l’on commence à chercher le simple et le vrai, le jury, qui n’attache aucune valeur à la recherche de la vérité, n’a plus de raison d’être : « Il n’est plus en harmonie avec notre époque qui est pleine de tentatives et de recherches originales. Je crois même que le temps est passé des écoles et des mouvements artistiques. Après le mouvement romantique, né de l’exagération classique; après le mouvement réaliste, issu des folies du romantisme, on s’aperçoit que dans toutes ces idées il y a de grandes bêtises. Nous allons arrivera la façon personnelle de sentir. Un homme, devant la nature, l’aime à de certaines heures, aime de certains objets, est frappé de la puissance de la nature, de sa finesse, etc. Gela est certainement ce que l’on voit dans les

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