Lettre à Edwards, du 21 août
Lithographie originale (Ifi78).
LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE
connaissance — l’amenèrent à connaître dès les premiers temps, d’abord le peintre anglais Leighton, dont l’atelier parisien était alors un rendez-vous du beau monde et qui contribua à faire avoir à Fantin des commandes de copies, principalement dans la colonie grecque de Londres; ensuite le brillant Carolus Duran, avec qui, si dissemblables que dussent être leurs façons de vivre et leurs caractères, il demeura toujours en rapports très sympathiques; puis encore un jeune peintre récemment arrivé de Francfort, avec qui Fantin se lia de la plus solide amitié, j’ai nommé Otto Scholdorer qui aimait la musique autant que lui, savait jouer du violon et mena tout de suite son nouvel ami chez un compatriote où se donnaient rendez-vous d’autres musiciens allemands dont les exécutions ravissaient d’aise le peintre français. Un jour enfin, — et ce jour dut compter dans sa vie, — au moment où il commençait une seconde copie des Noces de Cana pour un M. Pina, de Mexico, Fantin vit s’approcher de lui, comme pour obtenir un renseignement quelconque, un jeune homme, très élégant de sa personne et dont la suffisance apparente l’avait déjà mal disposé, un jeune étranger qui flânait beaucoup au Louvre en retouchant de loin en loin une copie des Cavaliers de Vélasquez, qui revenait alors d’un voyage aux bords du Rhin, travaillait dans l’atelier de Gleyre et terminait justement quelques eaux-fortes dont les premières épreuves furent souscrites par Fantin lui-même : c’était James Abbott Mac Neil Whistler, qui s’accorda tout de suite à merveille avec Fantin, si différentes que fussent leurs natures, et qui devait occuper une grande place dans sa vie, en subissant
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beaucoup plus son influence que Faut in ne subit la sienne. Au bout de peu de jours, le nouveau venu était un des membres les plus assidus du petit cercle qui se réunissait alors rue de l'Odéon, au café Molière, et qui comptait, en plus de Fantin et de Whistler, Legros, Carolus Duran, Scholderer, Zacharie Astruc, etc., sans oublier quelques Fenians réfugiés alors à Paris et qui vinrent à la suite de Whistler : n’était-ce pas là comme le noyau des futures réunions du café de Bade et du café Guerbois?
Whistler était comme à demeure à Paris, au moins pour quelques années; mais Scholderer, lui, partageait son temps entre la France et Francfort, où il avait sa famille. En partent, certain jour, il avait prié Fantin de lui expédier des cadres qu’il jugeait plus jolis et plus avantageux que ceux qu’il trouverait en Allemagne; mais, pour éviter d’avoir à payer les droits de douane dont étaient frappés là-bas les cadres neufs, il avait également demandé à son ami de mettre dedans n’importe quelle ébauche. Fantin lui expédia de la sorte, à seule tin que ces cadres ne fussent pas taxés comme neufs, quatre ou cinq peintures do sa façon : ses deux sœurs assises l’une à côté de l’autre sur un canapé; son propre portrait, de face et de profil, avec la palette à la main, puis un portrait de son camarade Alphonse Legros, et c’est de tous ces morceaux, brossés à la hâte, que Courbet, passant un jour par Francfort, disait à Scholderer, que « ce n’était pas là de la peinture pour les bourgeois », en pesant sur cette dernière syllabe de toute la lourdeur de son accent franc-comtois. Fantin, cependant, ne pouvait pas se contenter éternellement
LA VIE ET LA CARRIÈRE DU PEINTRE
de faire des copies pour des particuliers ou de faire cadeau de ses essais de peinture à des amis. Il souhaitait de prendre contact avec le public, et si la première tentative qu’il avait faite avait assez mal tourné lorsqu’il avait vendu une nature morte à l’hôtel Drouot pour la modique somme de dix-sept francs, il pensait pouvoir espérer mieux de tableaux qui auraient passé par le Salon, et, si souvent qu’il eût entendu son maître lui recommander, à lui et à d’autres, de ne se lancer dans la mêlée que le plus tard possible, il commençait à trouver que l’heure était venue d'essayer de marquer sa place au soleil.
Pour la première fois, en 1859, il se décida à affronter les sévérités du jury, et le fait est qu’elles ne lui furent pas ménagées. Des trois tableaux qu’il avait envoyés : un portrait de sa sœur lisant, un autre de lui-même en corps de chemise, et ses deux sœurs occupées l’une à tapisser, l’autre à lire, aucun ne fut admis. Alors, pour protester contre ce refus qu’il jugeait immérité et qui englobait aussi des tableaux de Ribot, le Piano de Whistler, un portrait du père de Legros, par Legros, etc., Bonvin, le plus ancien de cette petite phalange indépendante, plus avancé lui-même dans la carrière et ayant forcé les portes du Salon depuis quelque dix ans, Bonvin, dis-je, imagina d’ouvrir comme une petite Exposition des Refusés dans ce qu’il appelait son « atelier flamand » de la rue Saint-Jacques, et Pantin fut représenté là par deux des trois toiles qu’il s’était vu refuser : son propre portrait et celui de sa souir. Quant au tableau où figuraient ses deux sœurs, force fut de l'écarter, la place étant strictement mesurée à chacun
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dos exposants dans cet étroit local et Fantin occupant déjà largement celle qui lui était attribuée. N’était-ce pas dans ce malheureux groupe, refusé d’un côté, éliminé de l’autre, que le peintre avait pu saisir pour la dernière fois les traits de sa sœur Nathalie qui, cette année-là même, tomba gravement malade et qu'il fallut interner à Charenton où elle resta plus de quarante-quatre ans, jusqu’à sa mort arrivée en 1903?
L’année était mauvaise pour Fantin : son échec au Salon, la maladie de sa sœur, l’existence monotone et serrée qu’il menait dans sa famille, tout contribuait à lui suggérer des pensées tristes, à le décourager. Heureusement que son nouvel ami Whistler intervint alors et le décida par ses instances affectueuses — « Mon cher petit Fantin, lui écrivait-il, il faut que nulle idée, théorie ou autre absurdité ne t’empêche de venir ici de suite » — à faire le voyage d’Angleterre où luimême et son beau-frère, le chirurgien et graveur à l’eau-forte Seymour Haden, se feraient une joie de le recevoir; où Fantin allait trouver une vie très large, très luxueuse, dont il fut tout émerveillé et qui le remonta singulièrement en changeant le cours de ses idées. Que de surprises et d’exclamations dans ses lettres à ses parents! La commodité des installations, l’abondance de la chère et la variété des menus, qu’il énumère : « Nous dînons, quels dîners! Champagne frappé pour boisson, tout le temps! » les équipages avec cochers poudrés; les cavaliers et les amazones, les « très belles dames, mais sans goût, sans chic aucun », qu’il voit défiler à Hyde- Park, tout l’enchante, jusqu’à la société des exilés français où cela l’amuse d’entendre mal parler de l’empereur.
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