SŒURS DI PEINTRE ! MLLES NATHALIE ET MARIE F A N T I N - L AT 0 U R
LA VIE ET LA CARRIERE DU PEINTRE
Mais l’artiste est moins émerveillé que le jeune homme; il découvre que les Anglais n’aiment que les tout petits tableaux, très achevés, comme au pointillé, surtout les sujets de genre, drôle ou sentimental, et richement encadrés. A la National Gallery même, il reste sur la défensive et déclare qu’il n’admire plus autant les peintures anciennes; qu’au Louvre, à force de regarder, il était devenu indulgent pour tout, tandis qu’ici, en face de tableaux qu’il regarde pour la première fois, il voit plus juste et trouve que « tout n’est pas beau » : Rembrandt, Ganaletti, Van Eyck, les Vénitiens, Cuvp, voilà ce qu’il a rencontré de meilleur, et surtout un merveilleux Vélasquez, une Chasse de Philippe IV, « la plus belle chose et la plus vraie qu’il ait jamais vue ». Il entend trop jouer par les orgues le Miserere de Verdi, qui finit par lui porter sur les nerfs, mais il se console en écoutant Mme Haden jouer sur le piano la fameuse barcarolle d 'Oberon, et au bout d'une dizaine de jours de cette existence « paradisiaque », après avoir donné à Seymour Haden deux esquisses que son hôte tient à lui payer, en lui commandant de pi us une copie à faire au Louvre, il se prépare à rentrer à Paris et signe audacieusement sa dernière lettre : « Henri Fantin-Latour, qui sait bien maintenant ce qu’il vaut. » C’est ce qu’il lui restait à montrer.
Les Salons de peinture, à cette époque, s’ouvraient seulement tous les deux ans : aussi Fantin ne renouvela-t-il sa tentative qu’en 1861, et cette fois, trois de ses tableaux sur
FAN TIN-LATOUR
quatre furent admis par le jury, trois Etudes d'après nature qui étaient en réalité des portraits : un d’après lui-même, un autre de sa sœur Marie lisant et enfin celui du peintre anglais Ridley. Ce jeune étranger, qu’il avait connu par Whist 1er, lui avait fait connaître à son tour un avocat de Londres, nommé Edwards, qui s’occupait beaucoup de beauxarts, avait un réel talent de graveur à l’eau-forte et s’essayait aussi à faire de la peinture. Une sympathie réciproque, qui s’était vite transformée en une amitié très solide, avait tout de suite uni Fan tin à Edwards, le jeune peintre trouvant un guide, un conseil des plus sûrs, des plus judicieux dans la personne du barrister anglais. Aussi Fantin, ayant retraversé la Manche dès cette même année 1861, dut-il se partager entre Seymour Haclen à qui il portait, sur une commande que celui-ci lui avait faite, une grande copie des Noces de Caria (il était allé le joindre à Whitley, dans la maison du peintre llook, où Haden était en villégiature) et Edwards auprès de qui il trouva, à Sunbury, une hospitalité tout à fait cordiale qui lui rappelait la vie de famille — « à la différence que je ne manque de rien », ajoute-t-il en plaisantant — et que rendaient encore plus agréables pour lui la présence de son ami Ridley et l’agréable talent de Mme Edwards sur le piano. C’est pendant ce grand mois d’une tranquillité parfaite qu’il peignit des natures mortes très préférables, pensait-il, à celles qu’il avait déjà faites, et qu’il commença le portrait de Mme Edwards en robe blanche, en buste : « Je travaille, écrivait-il à ses parents; le portrait avance, c’est en train, j’ai espoir. » Mais si grande hâte qu’il y mît, il ne put pas
LA VIE ET LA CARRIÈRE RU PE ENTRE
l'achever avant son départ et il ne le termina que trois ans plus tard, toujours à Sunbury, en 1864.
Au commencement de septembre, il était de retour à Paris et courait voir la chapelle que Delacroix venait de peindre à Saint-Sulpice : u Malgré ce nouveau chef-d’œuvre, malgré les admirables choses qu’il y a, je n'ai pensé qu’à la bêtise de l’homme qui, sur la terre, s’amuse à barbouiller des murailles, et aux autres qui trouvent des merveilles à un coup de brosse qui va plutôt d’un côté que d’un autre » ; il allait travailler pendant un mois à l’atelier de Courbet et s’en échappait bien vite; il écrivait enfin lettres sur lettres à Edwards pour lui exprimer sa reconnaissance et continuait de lui confier toutes ses angoisses, tant il voyait l’avenir en noir, tant il se heurtait à des refus d’exposer, personne, à ce qu’il dit, ne voulant de sa peinture. « Il y a Paris; vous savez : Paris!!! Ce mot n’est pas d'un patriote, le patriotisme n’est pas chez moi; mon sang est trop mélangé! Paris, c’est l'art libre. On n’y vend rien, mais on y a sa libre manifestation et des gens qui cherchent, qui luttent, qui applaudissent; on y a des partisans, on y fonde une école; l’idée la plus ridicule comme la plus élevée y a ses partisans, etc. Au fond, un endroit atroce pour pouvoir y vivre1. » Et cependant il y vécut sans trop de chagrin, il y demeura même obstinément, n’en voulant presque jamais sortir, dans ce Paris qu’un peu plus tard il donnera à Edwards comme une seconde Athènes : « Athènes fui comme Paris, folle el chan-