LE BAROMÈTRE
MADAME MONSIEUm BÉBÉ VICTORINE
A la campagne.
Un intérieur angUi:*; ameublement d'owcr.
Sept heures du soir.
Bébé, «X an», en pyjamas, est étendu à
plat ventre, au milieu de la pièce, le nés
dans l'Album dis Bbllbs Imaou.
Madame.— iappdeaU) Victorine!.. (eresesndo) Victorinc!... (JoriUnmo) Victorine!
(Ktdortns entré)
Je crois que vous devenes sourde, Victonnrj je suis toujours obligée de vous appeler trois fois.
54 LE BAROMâTRE
ViCTORiNE. — {vague) L'habitudcl
Madame. — Allons, ne faites pas la niaise, hein?...
Monsieur est entré? J'ai entendu battre la
porte de côté.
ViCTORiNE. — La porte de côté?., oui., c'est Julien qui est parti au devant de monsieur.
Madame. — Le train n'est donc pas encore arrivé?
ViCTORiNE. — Si. madame... il vient même de siffler.
Madame. — Qui ?
ViCTORiNE. — Ben... le train!
Madame. — ^Je n'ai rien entendu.
ViCTORiNE. — (vague) L'habitude!...
Madame. — Montez préparer le lit de monsieur
Ernest. Vous me crispes!
ViCTORiNE. — L'habit... Bien, madame!
{Elle sort)
BÉBÉ. — (levant le nez) Qu'est-ce que c'est que ça, une soupape ?
Madame. — C'est quelque chose qui bouche.
BbbI.— Ah!...
(un temps)
BÉBÉ. — (relevant le nez) Qui bouche quoi? Madamk. — Ce que tu voudras!...
LE BAJlOMÈniE $$
(Silence) BÉBÉ. — Alor8...coinine ça, Rihne... c'est one nu» pape?
Madame. — Victorinc ?
BÉBÉ. — Ben oui! Papa dit toujours qu'eDe t'en bouche un coin!
Madame. — Veux-tu bien te taire! Ton père n'a
jamaifl dit une choee pareille...
BIbé. — n ne dit pas que Ririne... ?
Madame. — ^Aases! Je i^ veux pas que tu répètes
les phrases de ton père!...
(Bibé «é replonge àan» t Album)
MoNsiEVB. — {entrant tout jojfetix, tenant un volumineux paquel tous le br<u) C'est moi! me voilà!... Bonsoir, la petite femme !..(prenonl Brbé dan» lé bra» qu'il a de libre) Qui est-ee qui embrasse son papa?
BÉBÉ.— C'est Nénesse!
Madame. — (em^rossanl Monoiewr) Tu as fait un bon' voyage ?
MoNSiECB.*— Comme d'habitude.
Madame. — Qu'est-ce que tu tiens là?
MoNsi EUR. — Mais...bébé ?
Madame. — Non sous l'autre bras?
Monsieur. — (remeUanl Néntfm par terre) Ah! ça, c'est ma Hurprise, ma grosse surprise!... Regardes bien!
36 LI BAROMèniB
(Il miève Uê fieMêê, le papier d'embaUaçe, d brandit un inorme haromèbre aateu prétentieux, dMM luisant. Eztaee de la famUle, Bébé en réels comme pétrifié.)
Madame. — Un baromètfe? Pourquoi faire?
BÉBÉ. — Oh! que c'est beau, ça, papa!... Monsieur. — Oui, mais ne touche pas... oe o'eat pas
un joujou.
(Bibi recule et contemple de Unn)
Madame. — Quelle est ton idée?
Monsieur. — (tenant toujours le baromètre et gesticulant) Mon idée? Elle est sublime, originale, mon idée!... Tu vas voir. J'accroche oe baromètre, \k, près de la porte. Le matin, nous descendons, je descends... (i7 mime ce qu'il dit) je déjeune, nous déjeunons, je regarde, je consulte le baromètre. S'il indique: " Beau. Fixe ", nous allons nous promener en chaloupe sur le lac, avec Bél)é. S'il indique: "Pluie. Orage éUc~ trique'* nous ne sortons pas. Nous invitons nos voisins, les Racuir, à venir faire une petite partie de bridge. Nous évitons d'attraper la pluie et nous pouvons être certains de la température!... Hein? Sublime, mon idée!...
Madame. — {considérant le baromètre) Le fait est qu'il est joli. Et puis, en le plaçant là, près de la porte, comme tu dis, il ferait très bien. Noe voisins, lee Racuir, vont être jaloux...
LE BAROMÈrmi 37
Monsieur. — Dame, tout le monde ne peut pas se payer le luxe d'un baromètre comme ça. Ah! mais non! Celui-là, c'est un baromètre d'une exactitude phénoménale. Le marchand m'a dit qu'il était merveiUeusemeiit perfectionné.
Madamk. — Tuaspajréçaeher?
Monsieur. — Hum!.. C'est une ooeaakm! Cinquante dollars...
Madame. — (rêveute) Le prix du chapeau que je voulais acheter ches Mimi!...
Monsieur. — {radieux) Tu l'auras ton 1 1 !
ma poulette. Tu l'auras demain, je i ic promets!... Hein? Cette fois, ça t'en bouehe un coin!
Bihi.— {triomphant) Papa l'a dit! Papa l'a dit!
Monsieur. — {prenant 6é6é dans ses bras) Papa l'a dit? Qu'est-ce qu'il dit papa?
Biaé. — Ça t'en bouche un coiiL
Monsieur. — NatureOement! {l*9mbra»êani) Cher Nénesse à son père!.. On ne peut rien dire de* vant lui, il remarque tout... Fais bien attention hein- bébé? Ne touche pas au barmnètrel Je te le défends.
BÉBÉ. — Bien sûr, papa, que j'y toucherai au mètre!
Monsieur. — Tu y toucheras? tu y toucheras?... Répète un peu pour voir!
Biné. — Te fAche pas, 'tit père, j'y tondierai pour savoir le Umps quest rature !...
Monsieur. — {riant) La température, Nénesse.. tempé>ra-tu-re! Tu vois, Gabricllc, il a trouvé ça
38 Ll BAmOUlTRI
tout seul. Ah! nous pouvons bénir le del de nous avoir donné un fiU intelligent!...
Deux semaines plus tard (oemim/' nu cirûma) Même décor.
Môme heure.
Il n'y a personne. Monsieur entre en improvisant un refrain.
Monsieur. — l'es viei» ch'min< d'fer
Chtt ! Chtt ! Chtt I Chtt !
Sont un enfer !
Bing ! Bing I Bing ! Btng I
Ça n'va pas vite,
Poufl Pouf! Pouf! Pouf!
Moi ça m'irrite I
Les vieux ch'roins d'fer
Chtt! Chtt!...
{^8 arrêtant net) Tiens, mon baromètre a disparu! Où est Gabrielle? Rappelant) VictoriDel
{Victorine entre)
Monsieur. — Madame est là?
Victorine. — Elle est en haut avec le p'tit.
Monsieur. — Vous n'avez pas vu mon baromètre?
Victorine. — Vot* baromètre?
Monsieur. — Oui, ne faites pas l'idiote! Le baromètre qui était là il n'y a pas deux jours. Où est-il?
Victorine. — J'sais pas, monsieur.
MowttBUB. — Vous ne saves jamais rien, vouai
LE BAROMÈrmB 39
VicTORi!«rE. — (vague) L'habitude!...
MoNSixuB. — Hein ?
ViCTOUNS. — J'ai rien dit!
Monsieur. — Vous êtes stupide, ma fiUe! AUes
dire à madame que je suis arrivé.
VicTORiNE. — Oui, monsieur.
Monsieur.— I>ep6ehex-vou8! Qu'est-oe que vous
attendes T Vous êtes d'une lenteur !. . . VicroBDrB. — (sagMe) L'habitude!...
MoNSiKUR. — Quoi ?
VicTomtirB. — J'y vais tout de suite.
{BUe êoH) {Montieur va au fond, regarde VenâroU où il avait aecrockt U baramMre, rerietU, otmre un pltMirdfeouièwe lee fauteuHe, comme «'d pouvait y oroiV un harûmHre en deeeoue...)
{Madame entre.)
Madame. — Ah! te voilA, toi!
Monsieur. — Oui. Je viens d'arriver. Ta n'as
pas entendu siflkr le train?
Madame. — {méprieante) Siffler le train! Non,
comme si je n'avais que ça à faire, moi entendre
siffler le train!... Monsieur. — Bon, bon ! Ne te fâche pas! (afee-
tant un petit ton détaehi) Dis donc, tu n'aurais
pas vu mon baromètre, par hasard?
Madame. — (éclatant) Ton baromètre? Ah! eh
bém, il est propre ton baromètre! Je te d'en parler I
40 LE BAROyÈTRE
Monsieur. — Quoi ? quoi ? Qu'est-ce qui te
prend ?
Madame. — II me prend que tu as eu une fameuM
idée le jour où tu as dépensé cinquante piastre!
pour une bêtise pareille!
Monsieur. — Mais, enfin, Pxplique>toil Où «141
ce baromètre?
Madame. — Où il est ? Tu le demandes ? Eh bien!
il est en train de se ballader sur le chemin public, Monsieur. — (devenant absolument idiot) Hein? Madamk. — Ah! tu peux courir longtemps si tu
veux le rattraper. Je Tai vendu au juif qui
passe tous les jeudis pour acheter nos vieux
vêtements.
Monsieur. — Tu as fait ça, malheureuse!
Madame. — N'approche pas! Je te défends de
me toucher!
Monsieur. — {hors de lui) Tu l'as vendu au juif ? Madame. — Au juif! oui, au juif!... Voilà ce que
j'en ai fait de ton baromètre. Et tu peut t'es-
timer encore heureux qu'il me l'ait acheté quinz'-
piastres!
Monsieur. — Quoi ?
Madame. — C'est bien tout ce qu'il valait! Monsieur. — (s'arrachant les cheveux) Nom d'une
brique! Tues devenue subitement folle! Pourquoi as-tu fait ça?
Madame. — Pourquoi ? Ah! je vais te le dire, j'ai
même asses hâte de te faire cette confidence,
mon vieux... Ce matin, Néneeee me demande:
Li BAAOïirnii 41
"Mamao, j'pourrab-t'i aller aux frambouea avec Ririne?" — "Attends un peu, que je lui réponds Je vais consulter le baromètre de ton père" Je regarde. Le baromètre de son père indiquait: " Très beau ". Alors, je fais mettre à Nénesee son bel habit de matelot que grand-mère lui avait acheté pour sa fête, et je l'envoie cueillir des framboises avec Emestine. Moi, je me dis: "Voilà le jour rêvé pour mettre le chapeau que Jules vient de m'acheterl "Nous partons tous les trois: Bébé, Victorine et moi. U n'y avait pas une heure que nous avions quitté la maison qœ, crac! un orage épouvantable nous tombe sur la tétel... Et nous n'avions pas de parapluies I
Monsieur. — Nom d'unr
Madame. — Tais-toi!... Je te prie de te taire! Laissemoi finir. Bébé revient tout mouillé, crotté comme un chien . . . jusqu'aux oreilles ! Et mon beau chapeau neuf, un chapeau que je n'avais pas encore mis, que je réservais pour une belle journée, avec lequel je voulais épater madame Racuir!
{ElU prend un lambeau ^Hoffe dam une corbeOU).
Tient! regarde ce qu'il est devenu mon beau chapeau tout neuf!
MoNsiBUB. — {hurlant) Ton chapeau! Je m'en fiohe de ton chapeau!...
42 LE baromItrb
Madame. — Ahl bien, c'est du propre! Ahl je te conseille de crier, mon cher. Tu peux être fier de toi. Mon chapeau vaut bien ton baromètre I
MoxBiEtTB. — {cùmplètement abruiî) Ça, par ezem» pie!
(Toux raugue, stridenU, venant de Vîtage tupériew.)
Madame.— Tu aa entendu, n'est-ce pas? C'est ce pauvre petit Néneese qui tousse à cracher ses poumons! Si ça a du bon sens! Tu devrais avoir des remords, espèce de sans-coeur! Tu l'as fait sortir à la pluie battante!...
Monsieur. — Moi? j'ai...
Madame. — Oui, toi et ton truc de baromètre! Pour connaître la température, tu es ci^Mible de faire crever ton fils!,.. Tu es un mauvais père!...
(Elle sort bnuquemerU.)
(Monsieur tombe assis dans un fauUuil, assommé par Us arguments de Madame. Il dit de temps à autre) : "Nom d'une brique! Si je m'attendais à ça!... Et le chapeau tout neuf qui valait bien le baromètre!... Allée donc raisonner avec Qsr brielle! Nom d'une brique!..."
Monsimr, après avoir réfléchi qiuUjues instants se dirige vers la bibliothèque ^ y prend un li^re.