CE QUI VEULENT LES JEUNES FILLES
£ta. — Merci. Il est six heures. Nous partons? Solange. — (UnU en mettant «es ganlê) Oui...
(Elle promène êon regard eur lee tabUê poiêinêê' Tout à coup, elle poxieeé un cri étouffé. QimIgues tables plus loin, Hector Le blond, dont eile vantait la fidélité tout à l'heure, cauee tendis ment avec la jeuru élégante qui a salué Bva,)
Solange. — Ohl...
(Elu se Um)
EvA.— Quoi?... Qu'y a-t-ilT
(Solange, furieuse, rouge de colère, entraine son amie pour qu'elle ne voie pas.)
Solange. — Viens, viens...
(Elles sortent.)
Le personnage principal de cette petite bouffonnerie est un jeune étudiant en lettres, bon enfant, un peu naïf, mais délideuaement sincère : Romeo
BniACBASSB.
m «ifrt cAa Im aoee Jièvrt et mttrmwn infeaiif» qtumeni : "Julietie Cauchon,..JuUetU Cauehon..." Il eontmuê ce r^rain pendant tout le ttmpt qu'il en- Uv€ mm ehapeaut êon paUlot, etc.. 71 m prédpile Nft U téléphoné et aaieit neneuêement le livre dee abonnée qu'il ouvre à ta lettre '*€".
Roméo.— C... Cadotte... Cadotte... Cardin... Car din... Castelinsky... Heu!..Cauchon!... J'y suis... Homl... Il y a trois Cauchon: un sur la rue Sherbrooke, un sur la rue Hôtd-d»-ViUe, et un sur la rue Craig... Non, ce n'est pas sur la rue Craigl... Elle a pris la rue Saint-Denis, elle est entrée à la pharmacie Leduc, et puis, elle a continué rue Sherbrooke... W. Cauchon... Est i33 1.. (réJUchietant) A-t-ellc un père ? Sans dout«, trm doute... Juliette... Juliette... J'ai la
c nom sur un dm cahiers qu'elle portait sotn le bras... Ça va bieol... (U cmre l'appareil) Allai.. Heul... Eat... Sapristi, j'ai oublié le numéro!..
68 AU BOUT DU riL
Une minute, mademoiselle!... {il reprend le livre deê abonnée) Caucbon... Cauchon ... Ahf mon Dieu, que je suis bétel... Bon! voilà!... Mademoiselle?... Mademoiselle?... oui? allô! allô!!... est 833!... {à lui-même) Si ce n'était pas le bon numéro? Ma foi, tant pis! Qu'est-ce que je risque?... Allô! est 333?... Mademoiselle Juliette est-elle là? C'est vous? Heu!... {un peu ettomo' qui) Ah! c'est vous?... Ah!... Ahl... vous ailes bien? Qui parle?... Oh! quelqu'un que vous connaissez très bien... oui, très bien!... Vous ne me comprenes pas 7 {fort) Je dis que je vous connais bien!... Non? vous ne savex pas qui parle?... Rappelez-vous un peu le son de ma voix... Charles? Non, ce n'est pas Charles!... ce n'est pas Ferdinand, non plus... Mais non, mademoiselle, je ne veux pas vous faire parler...
Uns voix sur la uone. — L'épicerie GadbdsT
Roméo. — Mais non, ce n'est pas mon intention...
Une voix. — L'épicerie Gadbois?
Roméo. — {furieux) Vous croyez que c'est l'épicerie Gadbois?... Quelqu'un sur la ligne?... Ah! je comprends!... Non! Non!!
Uni voix. — {terriblemient patienté) L'épioerie Gadbois?
Roméo. — {même jeu) On vous dit que non!!... {il poueee un aoupir de eaiiefadion qui eei un êigne éndent pour nouê de la diêparition de la voi»).
Qnd Mnriee tout de même!... Nous durions que oe n'était pas l'épicerie Gadbois.. .pardon, je veux dire Charles... Alors, décidément... vous donnes votie langue au chat?... Vous n'êtes pas curieuse!... C'est tellement amusant de se parier sans se connaître, sans se douter des intentions... des sentiments... Votre voix me dit que vous deres être une personne douce, gracieuse, spirituelle.... Ahl vraiment ?... Moi aussL.. oui, oui... j'entends très bien... vous dites?
Uns voix. — (diêetpérêê) L'épicerie Gadbois? RoifÉo. — {furieux) Encore!... Non, madame, assesl
Vous dépasses les bornes avec votre épicerie!..
Adresses-vous aiUeursI...
La voix. — Merci, monsieur...
Roméo. — (reprenant la eonversalton) Vous aves
raison, c'est assommant., oui, oui... mon nom?...
décidément, vous y tenez.
Uni autre voix. — Allô!... deux tranches dans
le gras!...
Rouie. — Hein ?
Uni TSoisiàMB voix. — Ecoutes, monsieur Gad-
bois, je ne suis pas contente de votre garçon-li-
vreor. C'est un polisson!
Unb auteb voix. L'épicerie GadboisT
RoMio. — Je ne vous comprends pas bien... La voix. — J'ai dit deux tranches dans le gras... RoMio. — Biais ça n'a aucun rapport!...
Unb moisi èmc voix. — Vous lui dires de ne pas causer avec ma cuisinière t.. .
Roméo. — (criant) Mais c'est à devenir foui...
La voix. — Vous aves des petite pois?
RoM^o. — Non! Non!... Les lignes sont mêlées...
Monsieur Gadbois. — Je le sais bien!... Fermez
l'appareil...
Roiiéo. — Fermez vous-même!
Monsieur Gadbois. — Espèce de vermine, vas~tu
fermer?
RoMÊo. — Non, épicier de quatre sous!
La voix. — Il m'en faudrait deux bottes.... Monsieur Gadbois. — Sale entêté, je vais te kt
donner tes deux bottes!... Attends un peut... La voix. — Hein?
Roiiéo. — Goujat, crapule, marchand de soupe!!! Monsieur Gadbois. — Si je t'attrape!...
{Ili ferment tout le» deux et diaochent en même tempe.)
Monsieur Gadbois. — AllAl
RoyÉo. Allô?
Monsieur Gadbois. — Mais, sacré bonsoir, voules-
vous fermer, oui ou non?
RoicÉo. — Crétin!
Monsieur Gadbo». — Butor!
RaiiBO. — Aases! je ferme...
(Roméo raeeroche le rreepieur et rappelle la iemoùeUe au bout de quelque» minulee.)
Roméo. — Vous êtes toujours là?... Ce n'est pas gai, vous saves... Oui, je vais vous le dire... Je vous ai trouvé si jolie, cet après-midi... je toub ai suivie tout le temps... Comment?... Vous n'êtes pas sortie?... Mais, c'est impossible tl... Si, Si, je vous ai vue... Je me suis trompé ?... Cependant vous êtes bien Mademoiselle Juliette... (omc eiffort) Caochon?... Alors... c'est bien vous!... Je ne comprends pas... Pourquoi êtes-vous demeurée à la maison ?... l'enaeigiiement 7... Hein? Vous êtes la directrice de l'AcADiMiB D» Psnrs Oiseaux?...
{Romfo êtupéfaitt ioMse tomber le récepteur, lùndiê qui la woix terriblement paHtnU d'un* flalnd^èv eonft'fuie à crier: ' 'l'épieeriê (TodMsf)
Claude Dupré, grand et blond, possédant une assez jolie fortune qu'il gaspille aimablement et un nom qui pourrait s'écrire en deux mots.
Jbannk, une jeune fille, trop jolie, trop faible, trop bonne. Une cruchr, dirait Pierre Wolff après Courteline!
Le dnune se piase ches Jeanne dans un boudoir où voisinent tous les styles. Le piano est d'une marque ancienne. On l'a eonaenré comme un souvenir de famille parce que la grand'mèra était, disent les parents, une fameuse musicienne. On jurerait que les potiches viennent de Paria. C'est un cadeau de ronde Alfred, qui est marchand de porcelaines, n n'y a pas de gramopbone, mais il y en aura un dans un mois. C'est encore Tooele Alfred qui le donnera...
Claude n'aime plus Jeanne. Depuis que le grand sentiment de Claude est tombé, ib sentent l'un et l'autre, sans poQToir se l'exprimer, la banalité de leurs entfvtietts.
Claude ne prend pha la peine maintenant de soigner sa loOêtto a««e PaaUêmt
qu'il y mettait lorsqu'il aimait. Il arrive toujours
fatigué ches Jeanne. 11 se plaint d'un mal de tète.
Et c'est pendant des heures interminables que
ces deux êtres souffrent l'un près de l'autre, trop
lâches pour ne l'avouer.
Claude vient d'entrer.
Jeanne. — Vous êtes en retSird, Claude.
Claude. — Excusez-moi. J'ai dû accompagner mon père à la gare. Vous savez qu'il doit se rendre à Trois-Rivières pour une affaire importante.
Jeanne. — Oui, je comprends.
Claude. — {nigligemmerU) Vous êtes jolie ee toir...
Jeanne. — Elst'-ce que je ne le suis pas toujours?
Claude. — Je ne dis pas. Mais en ce moment, je ne sais si c'est à cause de votre toilette, de vos joues plus roses...
Jeanne. — De vos yeux plus troubles...
Claude. — Taises- vous...
(lU vont vers un petit canapé où iU on/ Vhnhitude de s'asteoir, chaque fois.)
JsANNB. — Allons, racontez-moi un peu votre journée.
Claude. — (allumant une cigarette) Peuh! Rien de très intéreasant. Je suis allé à mon bureau, j'ai vu les mêmes figures, les oaèmes clients, j'ai monté des eecaliers...
Jeanne. — Et vous en avet deeeendu...
Claude. — («e eroiêant la jambe) Dame! il faut bien • Ff in rapport de oeuf pages, oh I un
Jeanne. — Quel homme occupé!
Claude. — C'est la vie qui veut ça!...
(CUmdê (àerdiê un eendrier et, n'en trouvant poê, dêpa$9 la cendré de m etgarette danê une
jardinière.)
Claude. — Excuaea-moi. On dit que ça fait pousser les plantes...
(Claude continue d fumer béatement, comme ê'il était eeui. Par la fenêtre oueerte, on erUend le bruit lointain du tramway, pute dee pae préd' pilé», de* gène qui courent. Un vevU tiède agite aeec lenieur lee rideaux de dentelle. Jeanne ferme lee yeux.
Claudb— <!'est eomique, ça! Il fait plus chaud en dedans que debon... et nous sonunes en été! Jeanne. — La fenêtre est ourerte...
' File promène fIbrûewmU ee» petite doigte sur l'elujfe du canapé.)
Jeanne. — Claude... qu'aves-vous?
Claude. — Mais rien.
Jeanne. — Si...voiis ne parles pa8...vou8 êtes triste... triste...
Claude. — Je vous jure que je n'ai rien. Seulenu " ir est lourd, l'été se retpire mal. Mon (- / I las de tant penser, de tant travailler...
Jbajunx. — Ecoutes-moi, Claude... n'mijFM pM de mentir... P&rles-moi avec franchise... ne eraigbei pas de me faire de la peine... je comprendrai.
Claude. — (quittarU brutquemerU êa rigartUt) Vous êtes folle! Je ne suis pas triste, ce soir... je n'ai pas de mensonges à vous conter.
Jeanne. — Alors, pourquoi avez-vous l'air de quelqu'un qui s'embête ?
Claude. — Je n'ai pas l'air de quelqu'un qui s'embête.
Jeanne. — Je vous ennuie.
Claude. — Si cela était, je ne serais pas venu.
Jeanne. — Vous êtes peut-être venu parce que vous avies votre soirée libre!...
Claude. — J'ai refusé une invitation. Les Pontgirard ont une loge au Princess.
Jeanne. — Vous mentez... vous mentes. Pourquoi me dites-vous ça Claude?
{Elle pleure. Claude lui prend la main.)
Claude. — Voyons Jeanne... vous aves tort... je ne
suis pas méchant... essuyés vos larmes... sojres
raisonnable., ne pleures pas!
Jeanne.— Vous m'aves fait mal... oui, vous êtes
méchant! Je ne suis qu'une petite sotte... C'est
ma faute, aussi... je ne veux pas comprendre...
Je devrais vous laisser... ne plus vous voir...
seulement, je ne peux pas, Claude... comprenei
donc...
UN ORAMB 77
Claude. — (un peu imu) Consoles- vous, ma petite JeaDnine...Ce n'est pas moi qui vous fais pleurer. C'est vous! vous vous tourmentez... vous cherches...vous souffres... Si vous »'tics plus simple, si vous réfléchissies moin.**
Jeanne — On dit ça'
(Elle tourmente gentiment «m mouchoir, le roule autour de êon doigt. Claude, de peur de n'itre pae eineère, demeure eilencieuz.)
Jeanne.— (re/ottian< «es larme») J'ai tort de vous aimer... j'ai honte de moi!..
Une automobile passe dans la rue, un cri de sirène enrhumée. Claude ^ Us yeux fixés sur une mauvaise reproduction de rAngetus de Millet^ comprend toute la tristesse de cette soirée.
Lui, sans Caimer, ne peut se passer de cet amour; elle, bien qu*il ne Vaime pas ne peut s'empêcher de l'aimer. Et ils s'aimeront ainsi toujours... sans s'aimer.
Jeanne ferme Us yeux, ses petites lèvres tremhlotunt.
Une pendule sonne qu'ils n'entendent pas. Et U drame continue à se jouer dans U silence.