‹ Fastes de la ville de Vienne, publ. avec des notesChapitre 12 sur 56 · SOUS LES ROMAINS · texte numérisé non relu

SOUS LES ROMAINS

Ifunc sêçes est uhi Troja fuit.

Les Romains, ayant conquis le pays des AUobroges, fortifièrent et embellirent la ville de Vienne, leur métropole. La Cité, ou l'endroit fort de cette ville, était bornée à l'orient, par le mont Quirinal (aujourd'hui Sainte-Blan-

dine) et par le mont Eumedium (Pipet) ; au midi, par le mont Crappum (St-Just) ; au nord, par le mont Sospolium (mont Salomont) et par le mont Arnaud; au couchant, par le Rhône. Toutes ces hauteurs qui commandent la Cité étaient remplies de fortifications. On avait construit des châteaux dans les lieux les plus élevés, et ces châteaux étaient environnés de camps fortifiés , où l'on montait par des rampes pratiquées sur les côtés des collines. On voit encore les restes prodigieux de ces fortifications. Les camps de forme ronde autant que la situation des lieux le permettait, étaient fermés de murailles hautes pour empêcher l'escalade, extrêmement épaisses pour résister au bélier et flanquées de dislance en distance de tours rondes. Ces remparts et ces tours étaient si solides que plusieurs parties ont résisté à l'outrage des temps et subsistent encore. Les Romains faisaient hiverner leurs troupes dans ces camps; ils n'en mettaient jamais dans les villes que lorsqu'elles étaient menacées d'un siège.

Ces hauteurs ainsi fortifiées étaient coupées par des collines profondes, ou par des défilés très-étroits. Cependant les camps étaient liés les uns aux autres par des murs de vallatiôn de neuf à dix pieds d'épaisseur sur lesquels on avait construit des galeries pour la communication. Le camp du mont Quirinal communiquait à celui du mont Arnaud par un pont établi sur la rivière de Gère. On voit encore dans le lit de cette rivière les pilotis plantés par bouquets, et les fondements, en grosses pierres de taille, de la tour qui en défendait l'entrée du côté du mont QuirinaL

Les fortifications du mont Salomont s'étendaient jusqu'au Rhône. La tour qui était au bord de ce fleuve dans

a petite place de Mauconseil, appelée la tour de Pilate, et que l'on a démolie pour construire le quai, était une dépendance de ces fortifications .

Depuis le mont Grappum, qui aboutit au lieu appelé Saint-Gervais, jusqu'au Rhône, il y avait un rempart de grosses pierres de taille.

Les quais et les terrasses le long du Rhône, formaient une fortification rasante bien solide.

La ville s'étendait au midi, dans la plaine étroite de l'Aiguille environ deux cents pas au-delà de l'obélisque ; au-delà du Rhône, elle occupait le lieu où l'on voit le faubourg de Sainte-Colombe, et une partie de la petite plaine de Saint-Romain. Les vestiges du quai ou des terrasses subsistent encore au bord du Rhône. Les massifs, les voûtes, les aqueducs, les mosaïques et les marbres taillés qu'on y a trouvés ne permettent pas d'en douter. Les Romains avaient bâti cette portion de la ville et construit des ponts sur le Rhône.

La Cité était bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'une colline. Elle renfermait un grand nombre de beaux monuments dont plusieurs ont été entièrement détruits. Les ruines de quelques-uns subsistent, et j'en vais donner un détail exact; mais je dois observer auparavant que j'ai vu beaucoup de choses apparentes ou dans les fouilles des terres faites de mon temps, qu'on ne voit plus parce qu'elles ont été détruites ou recouvertes.

1^ Un palais dans l'endroit où sont les prisons royales et le palais de la justice. Le gouverneur de Vienne y demeurait. L'espace entre ce palais et le Rhône était rempli de jardins, de bosquets, de pièces d'eau, en sorte que rien

n'en dérobait la vue. C'est dans ces jardins que l'empereur Valentinien II fut étranglé, en 392.

2^ Le prétoire ou la basilique où Ton rendait la justice était tout près de ce palais. Telle est la tradition de Vienne jusqu'à ce jour; quelques-uns croient que c'était un temple. Il peut avoir eu dans la suite des temps cette destination, et les filets de l'architrave, qu'on a coupés pour y placer une inscription, semblent l'indiquer. On a fait de ce monument une église paroissiale sous le titre de Notre-Dame de l'ancien chemin, Nostra Domina viss veteris, et par corruption, Notre-Dame-de-la-Vie. On en pourra savoir quelque jour l'ancienne destination par les trous de la frise et de l'architrave qui portaient des inscriptions. Les trous de l'architrave semblent présenter ces mots :

ET DIViE AVGVSTiE

Il est à propos d'observer qu'entre les lettres AV et de la syllabe AV du mot AVGVSTA, il y a un faux trou et qu'à rV de la syllabe GVS, on ne voit que deux trous presque perpendiculaires. Si cette inscription était vraie, on pourrait présumer que Tibère ayant négligé la mémoire de Livie, l'empereur Claude qui lui fit rendre les honneurs divins, changea le prétoire de Vienne en un temple consacré à Livie (a).

(a) Un voyageur très-versé dans l'antiquité, après avoir examiné avec soin ce monument, me dit, il y a peu de temps, 1769, que c'était le temple d'Auguste ; qu'il avait aperçu dans la frise les vestiges des mots DIVO AVGVSTO GiESARI. Que dans la suite des temps on y avait ajouté sur la frise, dont on avait coupé les filets, parce que ce n'est point le lieu des inscriptions ; ET DIViE AVGVSTiË.

A l'égard de la frise, il est nécessaire de la nettoyer et d'en détacher les conleurs qu'on y a mises pour y pein*dte une inscription moderne dont j'ai parlé. Ces couleurs peuvent très-bien avoir couvert quelques trous. D'ailleûrg les grand trous qui paraissent sont accompagnés de tant d'autres petits, qu'il est impossible d'en tirer rien de certain sans les voir de près et sans les calquer.

Notre-Dame-de-la-^Vie, ou l'ancien prétoire, est un peu style oblong. Neuf colonnes soutiennent les parties latérales et six le fronton oriental; pour le fronton occidental masqué par la maison du curé, il est soutenu par un mur solide de pierres de taille, uni en dehors et orné en dedans de colonnes engagées semblables aux autres. Tout l'édifice a ^oixante^huit pieds sept pouces de longueur sur quarantç-deux pieds un pouce de largeur.

L'entablement a six pieds de hauteur, y compris la grande cymaise qui est au-dessus de la vraie corniche. Cette cymaise, lourde et de mauvais goût, parait avoir été ajoutée. Elle n'est point au fronton occidental.

Les colonnes ont trente pieds de hauteur, y compris bases et chapiteaux^ et trois pieds de diamètre* Les chapiteaux sont de l'ordre corinthien, et taillés de feuilles d'acanthe. Les colonnes composées de plusieurs tambours, sont fuselées, canelées, et espacées assez inégalement. Lorsqu'on en remplit les intervalles ou entrecolonûements pour en faire une église, une main grossière en brisa les cannelures, et les engagea tellement dans la maçonnerie qu'à peine peut-on les apercevoir. Ce monument n'a point été achevé. On en peut juger par le ft'onton occidental dont la corniche est richement taillée, de même qu'un tiers des corniches latérales ; le reste

du pourtour est dans le bossage. La frise est lisse partout. On voit dans le tympan du fronton oriental quatre trous préparés, sans doute pour des ornements en relief. L'ensemble et l'ordonnance de ce bâtiment forment un beau tout, mais quand on le regarde de près on y trouve bien de petits défauts. Les modillons placés au hasard ne répondent point à l'axe des colonnes. Lorsqu'au commencement de ce siècle, on transporta le clocher sur le fronton occidental, le zèle et le bon goût de ceux qui présidaient à cet ouvrage, ont fait impitoyablement couper les deux corniches du fronton et de l'entablement pour y faire passer les cordes des cloches. Les plintes des bases des colonnes portent sur un stylobate de pierres de taille de neuf pieds et quelques pouces de hauteur. Ce stylobate est enterré, mais on le voit presque entier dans la cave du curé. Il donnait beaucoup plus de hauteur et de grâce à cet édifice.

3** Un palais sur la hauteur de la Cité, dans le lieu où est aujourd'hui le couvent des Capucins. Saint Adon, archevêque de Vienne au neuvième siècle, l'appelle une maison publique construite aux frais de la ville et prodigieusement exhaussée, œdes publica quam prxcelso civi^ tatis Viennensiumvertice sublimitas in immensum fastigiatasustulerat.

Ce palais était fort vaste, ses jardins étaient au bord de la rivière de Gère et longeaient cette rivière du couchant au levant. On y découvrit, il y a quelques années, un bain spacieux et très-beau, dont je donnerai la description.

4** Le temple de Mars et de la Victoire était sur la même hauteur, au pied du mont Quirinal qui le couvrait

au levant, et du mont Eumedium ou du château Pipet qui le couvrait au midi. Il occupait la place où l'on voit un mur fort épais qui sépare le jardin des dames de l'abbaye royale de Saint-André-le-Haut, de la vigne de leur enclos. Lorsqu'en 1753, ces dames firent réparer ce mur, en creusant pour les fondements, on trouva plusieurs marbres richements taillés, restes précieux de ce superbe temple, on trouva, dis-je, des colonnes brisées, des b?ises, des fragments d'architrave, de frises, de corniches, la moitié du pied de la statue colossale de Mars, la jambe avec une partie de la cuisse. Comme je présidais à cet ouvrage, je recueillis avec soin tous ces marbres, mais pendant une absence de trois jours à laquelle je fus nécessité, les ouvriers couvrirent beaucoup de choses et jetèrent les fondements dessus. Je fis encastrer dans le mur plusieurs fragments d'inscriptions. On n'en trouva qu'une entière gravée sur une pierre dure polie.

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